Film américain de Martin Scorsese
Titre original : The Departed
Interprètes : Leonardo Di Caprio (Billy Costigan ), Matt Damon (Colin Sullivan), Jack Nicholson (Frank Costello), Mark Wahlberg (Dignam), Martin Sheen (Queenam)
Durée : 2 h 30

Note : 8,5/10
En deux mots : "Les Affranchis" version irlandaise à Boston ; brillant et palpitant.
Le Réalisateur : Né en 1942 à Long Island, Martin Scorsese fréquente les salles de cinéma de Little Italy dans son adolescence, avant d'aller à l'université où il réalise ses premiers courts métrages. En 1965, il tourne "Who's that knocking at my door ?" avec son ami Harvey Keitel. Il tourne ensuite "Bertha Boxcar" en 1972, puis "Mean Streets" en 1973 avec Robert De Niro. Il obtient la Palme d'Or en 1976 avec "Taxi Driver", suivi en 1977 de "New York, New York" et en 1980 de "Raging Bull", sur la vie de Jack La Motta. Viendront ensuite (entre autres) "La Valse des Pantins" (1983), "After Hours" (1985), "La Couleur de l'Argent" (1987), "La Dernière Tentation du Christ" (1988), "Les Affranchis" (1990), "Les Nerfs à Vif" (1993), "Casino" (1995), "A Tombeau ouvert" (2000), "Gangs of New York" (2003) et "Aviator" (2005).
L'histoire : Billy et Colin ont grandi dans le même quartier irlandais de Boston sans se rencontrer, et suivi la même école de police. Billy accepte d'infiltrer la bande du caïd de la pègre irlandaise, Franck Costello ; pour se créer son alibi, il va en prison pour voies de fait. Pendant ce temps, Colin intègre le service le plus prestigieux de la police de Boston, celui chargé de traquer la pègre. Mais en même temps, il accepte de renseigner Costello.
Commence alors un double double jeu, chaque camp cherchant à démasquer sa taupe. Une course de vitesse s'engage donc entre Billy et Colin, le premier qui sera identifié étant promis à une mort certaine...
La critique : "Les Infiltrés" est un remake du long métrage hong-kongais "Infernal Affairs" d'Andrew Lau, dont l'action originale se déroulait à Hong Kong. Certes, on identifie dans une certaine stylisation de la violence l'influence asiatique ; mais ce remake est indubitablement un Scorsese, et même un grand Scorsese. Même s'il a troqué New York pour Boston, la mafia pour la pègre irlandaise et Robert De Niro pour Jack Nicholson, on retrouve bien le goût du génial Marty pour les grandes fresques sur l'ascension et la chute au pays des malfrats, de "Raging Bull" à "Casino" en passant par "Les Affranchis".
Comme souvent chez Scorsese, la séquence d'exposition est magistrale. Déjà, les premières images en 16 mm des années 70 montrent les Bostoniens s'opposant au busing, c'est-à-dire le transport d'enfants noirs dans les écoles blanches. D'emblée, un peu comme dans "Gangs of New York", Scorsese nous rappelle que la violence et l'opposition raciale sont consubstantielles à l'Amérique. Puis, dans un montage parallèle nerveux et humoristique, on suit le destin de Billy et de Colin, un peu comme dans le générique de "The Persuaders", jusqu'à une scène identique pour les deux, mais à la conclusion opposée : leur arrivée dans les bureaux de la police de Boston.
Car Scorsese a accentué la gémellité de ses deux personnages principaux : même coupe de cheveux, même situation d'agent double, mêmes difficultés (Billy se bourre de cachets quand Colin est impuissant), jusqu'à la même femme dont ils tombent amoureux, alors qu'ils ne se rencontreront que dans le dernier quart d'heure du film. Celui qui a choisi le côté obscur a le droit à la reconnaissance de tous (femme ravissante, bel appartement, promotion), alors que celui qui a accepté de renoncer à tout pour faire triompher la justice doit gagner ses galons de lieutenant de Costello en se comportant comme une petite frappe.
Di Caprio et Matt Damon sont excellents, et leurs jeux respectifs brouillent les pistes, le "bon" Leo étant enveloppé d'une noirceur parfois dérangeante alors que le "bad" Matt campe une brillante canaille finalement bien sympathique et séduisante. Et que dire de Jack Nicholson, dont c'est la première collaboration avec Martin Scorsese : il était temps à 69 ans de réparer cet oubli pour un acteur qui a joué avec Minelli, Kazan, Kubrick ou Antonioni. D'une certaine façon, il reprend un peu le rôle de Daniel Day Lewis, le Bill the Butcher de "Gangs of New York", celui d'un parrain diabolique et fascinant, vieillissant et désabusé : "Lourde est la couronne", dit-il à Billy dans une des scènes-clés du film.
Le titre original, "The Departed", présente l'intérêt de jouer d'un double sens que n'a pas le titre français : infiltrés, certes, mais aussi défunts. Car des défunts, il y en a tout au long du récit, et bien peu de mort naturelle : amputés, défénéstrés, canardés, exécutés. D'aucuns pourront penser qu'il y en a même un peu trop dans le dernier quart d'heure, un peu comme pour ces opéras de Verdi où la fin est annoncée à grands coups de cymables.
Malgré ses 2 h 30, on ne sent pas passer le temps, grâce au sens du rythme de Scorsese : des rythmes devrais-je dire, car il sait raconter toute une histoire en cinq plans de deux secondes ; mais il sait aussi prendre le temps de laisser s'installer une ambiance, jouer du silence après avoir saturé la bande-son. Et le vieux Marty nous donne une leçon de cinéma avec sa déclinaison de la dramaturgie autour du téléphone portable.
A peine sorti du cinéma, je ressentais déjà l'impatience de rajouter ce film à ma DVDéthèque, tant il y a de scènes que j'ai envie de voir et de revoir, afin d'en décortiquer l'efficacité narrative. A la fois film populaire et régal des cinéphiles, "Les Infiltrés" montrent que Scorsese reste un des réalisateurs incontournables de son époque.
Cluny
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