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Mercredi 25 octobre 2006

Titre original : Flags of our fathers

Film américain de Clint Eastwood

Interprètes : Ryan Philippe (John "Doc" Bradley), Adam Beach (Ira Hayes), Jesse Bradford (Rene Gagnon).
Durée : 2 h 12



Note : 5/10
En deux mots : Plaidoyer longuet contre la récupération politico-médiatique de l'héroïsme des GI's de la Guerre du Pacifique.

Le Réalisateur : Né en 1930 à San-Francisco, Clint Eastwood a fait de nombreux petits boulots après son retour de l'amée. Il obtient quelques rôles de cinéma avant de figurer dans la série western "Rawhide". C'est avec Sergio Leone et Don Siegel (L'inspecteur Harry) qu'il rencontre le succès. En 1971 il réalise son premier film, "Un Frisson dans la nuit". "Honkytonk Man" (1982) lui vaut une reconnaissance de la critique, avant "Bird" (1988), présenté à Cannes. Son western crépusculaire "Impitoyable" remporte quatre oscars en 1992. Depuis, il enchaîne les succès, tant vis-à-vis du public que de la critique : "Un Monde Parfait" (1993), "Sur la Route de Madison"(1996), "Minuit dans le Jardin du Bien et du Mal" (1998),  "Jugé Coupable" (1999), "Space Cowboys" (2000), "Mystic River" (2003), "Million dollar Baby" (2005) à nouveau récompensé à la cérémonie des oscars.

L'histoire : En décembre 1944, les Marines partent à l'assaut de l'îlot rocheux d'Iwo-Jima, premier morceau du territoire japonais défendu avec acharnement par 12 000 soldats nippons. Le débarquement ayant été décidé après un bombardement insuffisant, les pertes sont considérables. Après cinq jours de combats acharnés, les Marines prennent leur premier objectif, le Rocher qui domine l'île. Six soldats hissent le drapeau en haut du promontoire, et un photographe, Joe Rosenthal, immortalise la scène.

C'est cette photo plutôt qu'une autre qui est immédiatement mise en avant par la presse et par les propagandistes de la collecte de fonds. Les trois soldats survivants sont ramenés aux Etats-Unis et enrôlés dans une tournée à travers tout le pays pour promouvoir l'effort de guerre.

Mais les visages étant masqués sur la photo, des erreurs ont été commises, tant en ce qui concerne les survivants que les morts. Les trois "héros" se sentent dans la peau d'usurpateurs, et aucun ne réussira à se remettre de cette expérience.

La critique : Et bien ça y est, on le sait maintenant : même Clint Eastwood peut rater un film.

Pourtant, de nombreux ingrédients nous laissaient présager le meilleur. Le sujet, tout d'abord : comment une image, ici une photo, peut à la fois modifier le destin d'une nation et bouleverser la vie des hommes qui en sont les "héros", bien plus Fabrice à la bataille de Waterloo que John Wayne. Tourner un film aujourd'hui aux Etats-Unis sur la mise en scène et la manipulation de l'information à des fins de propagande n'est pas neutre à l'heure où plus un Américain ne croit à la présence d'armes de destruction massive dans l'Irak de Saddam.

Les scénaristes, ensuite : Paul Haggis, déjà auteur du scénario de "Million dollar Baby" et réalisateur de l'oscarisé "Collision", grand spécialiste de la narration labyrinthique, et William Broyles Jr, scénariste de "Jarhead", un beau film sur une autre guerre, celle du Golfe.

La démarche, enfin : celle qui a consisté à tourner deux films sur cette bataille décisive dans l'issue de la guerre (c'est la résistance acharnée de ses défenseurs qui convainquit Truman de faire usage de la bombe atomique), le second, "Letters from Iwo-Jima", dont la sortie est prévue en janvier, racontant le point de vue des Japonais.

Alors, qu'est-ce qui a manqué à ce film pour répondre à nos attentes ? Un peu de fluidité narrative, d'abord. Une construction faisant appel à différents moments du récit, avec des flash-backs nombreux et souvent syncopés, cela peut apporter dynamisme et mystère à la présentation d'une histoire. Là, comme on a compris au bout d'un quart d'heure quel va être le propos du film, ce dédale ne fait que perdre le spectateur et étirer une durée déjà trop longue.

Il y a ensuite quelque chose autour de la direction d'acteurs qui pose problème : est-ce le casting bien trop anonyme (cette fois-ci, pas de Sean Penn, de Tim Robbins ou de Morgan Freeman au générique), ou une exagération parfois caricaturale du jeu des acteurs, et particulièrement celui d'Adam Beach qui joue le soldat indien, le plus tourmenté par la mauvaise conscience et le sentiment d'imposture.

Et puis, des choix de réalisation laissent perplexe : une image sépia assez laide, qui peut se justifier sur les scènes de combat mais qui tourne au truc pour le reste du film ; une façon de filmer la guerre déjà vue, notamment dans "Il faut sauver le Soldat Ryan" ou dans "Stalingrad" ; une complaisance pour les images gore, qui paradoxalement affaiblissent l'horreur par leur exagération grand-guignolesque.

Il y a bien ça et là quelques scènes où l'on retrouve la touche du vieux maître de Carmel : la mère d'un soldat qui reconnaît son fils de dos sur la photo, l'étreinte de Ira et de la mère d'un de ses camarades tué au combat, une façon de nous montrer que ces GI's hier comme les soldats aujourd'hui en Irak n'étaient que des gosses.

C'est peu. Espérons que les lettres japonaises permettront à Clint Eastwood de retrouver le souffle de ses dernières oeuvres et de nous sortir de l'ennui légèrement agacé avec lequel nous avons vu "Mémoires de nos Pères".

Cluny

par Cluny publié dans : critiques d'octobre 2006
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Samedi 21 octobre 2006

Titre original : Children of Men

Film anglo-américain de Alfonso Cuarón

Interprètes : Clive Owen (Theo), Julianne Moore (Julian), Michael Caine (Jasper), Peter Mulan (Syd), Claire-Hope Ashitey (Kee).
Durée : 1 h 50



Note : 8/10
En deux mots : Brillant film d'anticipation orwelien, tourné comme un reportage de guerre.

Le Réalisateur : Né en 1961 à Mexico, Alfonso Cuarón a commencé comme réalisateur à la télévision mexicaine, avant de tourner de nombreux épisodes de la série américaine Fallen Angels. Il réalise en 1993 la comédie "Une petite Princesse", avant de s'attaquer à une adaptation de Dickens, "Les Grandes Espérances". Il retourne au Mexique en 2001 pour "Y tu Mama tambien", qui lui vaut d'être retenu pour réaliser le troisième Harry Potter, "Le Prisonnier d'Azkaban".

L'histoire : En 2027, voilà 18 ans que plus aucun enfant n'est né. En Angleterre, transformée en citadelle assiégée contre l'immigration et le terrorisme, Theo apprend la mort violente en Argentine du plus jeune Terrien, juste avant d'échapper à un attentat dans une cafétaria. Il est enlevé par les Poissons, des résistants qui ont pris la défense des réfugiés et dont le leader est son ancienne amie Julian, avec laquelle il avait eu un enfant vingt ans plus tôt. Elle lui demande d'obtenir de son cousin haut-placé un laisser-passer pour une jeune réfugiée.

Munis de ce précieux sésame, alors qu'ils s'apprêtent à rejoindre la côte, ils sont attaqués par des inconnus et Julian est tuée. Theo découvre alors ce qui fait la valeur de la jeune fille noire qu'il escorte : elle attend un enfant.

La critique : Tiré d'un roman de l'écrivaine de polars britannique P.D. James, "Les Fils de l'Homme" s'inscrit dans la lignée de ces films d'anticipation ayant comme cadre une Angleterre totalitaire inspirée du "1984" de Georges Orwell : "Fahrenheit 451", "Orange mécanique", "Brazil", "The Island", "V comme Vendetta".

Là, comme chez Terry Gillian, le futur proche est dépeint comme un mélange de technologies déjà en gestation (publicité animée sur les bus, projection holographique sur le pare-brise) et de recyclage d'engins anachroniques (rickshaws, Avantime et CX break customisés), tout en s'appuyant sur des images imprimées dans l'inconscient collectif, comme ces carcasses de boeufs brûlant dans la campagne ou ces manifestations d'islamistes armés de kalachnikovs aux fronts ceints d'un bandeau vert.

Car le futur qui nous est promis n'est qu'une extrapolation pessimiste de ce que nous connnaissons : épidémie, pollution, terrorisme, camps de rétention. Comme dans "Soleil Vert", on y propose un programme de suicide assisté baptisé Quietus. Des clips dans les bus nous montrent la destruction des principales cités du monde, et l'Angleterre est visiblement devenue un des derniers lieux préservés vers lequel convergent des réfugiés venant de toutes parts, et ceux-ci sont traqués et parqués comme des animaux.

"Animals", voilà d'ailleurs une des clés de l'adaptation de Cuarón : l'usine aux quatre cheminées de la pochette du disque des Pink Floyd abrite le cousin de Theo qui parmi les oeuvres qu'il tente de récupérer de la destruction (Guernica, David de Michel-Ange) a sauvé l'immense cochon gonflable de Roger Waters, en même temps qu'on entend "Pigs". Et la boucle est bouclée quand on sait que ce titre avait été choisi en référence à "La Ferme des Animaux", du même Orwell. Cette évocation de la musique des années 70 est aussi portée par le personnage de Jasper, vieux hippie formidablement joué par un Michael Caine méconnaissable, et qui écoute Radiohead, les Stones ou King Crimson.

On l'a compris : l'univers créé par le metteur en scène mexicain est très réussi, ce qui est déjà fondamental pour un film d'anticipation. Mais sa qualité repose aussi sur la virtuosité de la réalisation ; les nombreuses scènes d'action, comme la poursuite dans la forêt ou l'assaut de l'immeuble des insurgés par l'armée sont tournés en plans-séquences, technique que maîtrise parfaitement Cuarón comme il l'avait démontré dans "Paris, je t'aime" où les six minutes de la dispute de Ludivine Sagnier et de Nick Nolte étaient tournées en un seul plan. Ce réalisme quasi-documentaire concourt à la tension qui sous-tend toute la seconde partie du film. Mais cette virtuosité ne tourne pas à vide ; elle est au service de la narration, et par un jeu de contraste, la scène où insurgés et troupes d'élite baissent les armes pour laisser passer l'enfant est superbe.

Outre Michael Caine, la distribution est à la hauteur : Clive Owen, retrouvant la fougue de sa jeunesse en acceptant d'endosser cette paternité symbolique et miraculeuse, Julianne More, parfaite comme toujours, la jeune Claire-Hope Ashitey déjà vue dans "Shooting Dogs" et Peter Mulan en kapo du camp d'internement cauteleux et brutal.

Cuarón a indéniablement une empreinte personnelle. Son Harry Potter marquait parfaitement l'entrée du héros dans une période plus noire, à la limite du fantastique. Là, il choisit salutairement une immigrée clandestine pour porter l'avenir de l'humanité : parabole bienvenue en cette période de grand repli sur soi de notre vieux continent.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques d'octobre 2006
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Mercredi 18 octobre 2006

Film anglais de Stephen Frears
Interprètes :
 Helen Mirren  (Elisabeth II), Michael Sheen (Tony Blair), James Cromwell (Le Prince Philip), Alex Jennings (Le Prince Charles).
Durée : 1 h 37



Note : 8,5/10
En deux mots : La promeneuse des champs de Balmoral : reconstitution minutieuse et passionnante de la semaine qui a suivi la mort de Diana.

Le Réalisateur : Né en 1941 à Leicester, Stephen Frears réalise son premier film, «Gumshoe», en 1971. Entre 1985 et 1987, le réalisateur signe trois films très virulents inspirés par la déliquescence de la société britannique : «My Beautiful Laudrette», «Prick up», et  «Samy et Rosy s’envoient en l’air».
A partir de 1988 («Les liaisons dangereuses»), il alterne les réalisations des deux côtés de l’Altantique : «Les Arnaqueurs», «Mary Reilly», «Dirty Pretty Things», "Mrs Henderson Presents"

L'histoire : Fin août 1997. Le Royaume-Uni vient d'élire un nouveau premier ministre, le travailliste Tony Blair. Il est présenté à la reine qui ne lui accorde que quelques minutes. Le 31, alors que la famille royale est dans sa résidence écossaise de Balmoral, Diana meurt à Paris. Immédiatement, Tony Blair comprend l'intensité de l'émotion qui va submerger le pays et le monde entier. Pour la reine et ses proches par contre, il ne s'agit que d'une affaire privée, la princesse ne faisant plus partie de la famille royale depuis son divorce.

Tony Blair doit à la fois tenter d'infléchir la reine dont l'entêtement met en danger la monarchie, et contenir la virulence de ses proches, à commencer par celle de sa femme.

La critique : Le film commence et se termine par la même scène : la visite de Tony Blair à Buckingham. La première met aux prises un chef de gouvernement intimidé et gauche et une souveraine à peine intriguée par son onzième premier ministre, et s'amusant de voir le modernisateur du pays englué dans le protocole, ne s'offusquant même pas de l'effronterie de Cherie Blair, dont les sympathies républicaines ne sont un secret pour personne.

La seconde visite quelques mois plus tard s'achève par une promenade dans les jardins du château à laquelle la reine a invité le leader travailliste et où elle avoue son désarroi devant les manifestations de rejet de ses sujets. Entre les deux visites, un cataclysme a frappé l'institution monarchique : non pas tant la mort de celle que Blair, habilement conseillé, a appelé "la princesse du peuple", mais l'incompréhension puis la colère des Britanniques devant l'absence de réaction de la famille royale.

Stephen Frears dans un montage parallèle nous montre jour après jour, presque heure après heure, les deux lieux où se joue cette tragédie : le château de Balmoral dans les Highlands écossais, et la résidence de Tony Blair (d'abord dans sa circonscription, puis au 10 Downing Street) ; entre les deux, omniprésente, la télévision qui tourne en boucle, témoignant de la montée de l'émotion. Au centre de chacun de ces lieux, la souveraine et son premier ministre, ayant à faire face aux pressions de leurs entourages.

La reine est soutenue dans sa rigidité par son mari, obtus comme un colonel de l'armée des Indes et qui n'a comme seule solution pour détourner les princes Harry et William de leur chagrin que d'organiser une chasse au cerf, et par la queen mother, qui découvre avec horreur que le cérémonial des funérailles choisi n'est autre que celui de ses propres obsèques, qui présentent l'avantage d'avoir déjà été répétées ! Le Prince Charles, ainsi que le conseiller personnel de la reine prennent plus vite la mesure de la faille qui se creuse entre la souveraine et ses sujets.

De son côté, Tony Blair doit faire face aux reproches de ses conseillers et de son épouse, qui va jusquà lui suggérer que sa mansuétude pour la reine s'explique sans doute par une indentification de cette dernière à sa propre mère !

Il en est de la mort de Diana comme du 11 septembre : que peut nous apporter de nouveau le cinéma ? Comment faire des images -et du sens- sur un événement qui a déjà produit des images qui sont présentes dans la mémoire de chacun ? Stephen Frears a choisi d'utiliser ces images par le biais de la télévision, se contentant de quelques reconstitutions pour intégrer des gros plans de ses acteurs dans les plans d'ensemble d'époque, et de filmer l'intimité des protagonistes : Blair dans sa cuisine avec son maillot des magpies, ou la reine en robe de chambre...

Ce qui fait aussi la force du film et qui le rend passionnant, loin de tout manichéisme, c'est que le cinéaste des "Liaisons dangereuses" adopte le point de vue de Blair sur la reine, et lui trouve les mêmes excuses : celles de rester fidèle à son serment vieux d'un demi-siècle, et de faire passer ce qu'elle pense être les intérêts du pays avant sa propre vie. Et de fait, on voit aussi une grand-mère sincérement soucieuse de protéger "les garçons", ou une femme finalement très seule au milieu de tant de monde comme l'illustre la très belle scène où le land-rover qu'elle conduit tombe en panne au milieu d'un gué perdu dans les collines, et où enfin elle peut vider son émotion... jusqu'à ce qu'apparaisse un cerf, cousin écossais de celui que rencontrait De Niro dans "Voyage au bout de l'Enfer".

Et puis, impossible de ne pas souligner les performances des acteurs : Helen Mirren, bien sûr, justement récompensée à Venise, qui fait oublier un gabarit et des traits différents de ceux de son illustre modèle par un jeu d'une grande subtilité ; Michael Sheen, qui a déjà interprété Tony Blair dans un téléfilm de Stephen Frears, et qui a le même sourire à la fois séducteur et carnassier que le chef du New Labour. James Cromwell enfin, cantonné aux rôles de méchants dans les films américains ("Space Cowboys", 'I-robot", "L.A. Confidential") et qui incarne ici un prince Philip borné à souhait, appelant sa royale épouse "mon chou"...

Cluny

par Cluny publié dans : critiques d'octobre 2006
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Dimanche 15 octobre 2006

Film français de Zabou Breitman

Interprètes : Pascal Campan (Frédéric), Charles Berling (Hugo), Léa Drucker (Frédérique)

Durée : 1 h 54

Note : 6,5/10

En deux mots : Le deuxième film de Zabou Breitman, où on ne voit qu'une réalisation trop clinquante.

La réalisatrice : Né en 1959 à Paris, Zabou Breitman est la fille du comédien Jean-Claude Deret. A quatre ans, elle tourne dans un épisode de Thierry La Fronde. Après avoir été animatrice sur Antenne 2, elle commence à tourner dans des comédies comme "Elle voit des Nains partout", "Banzaï", "Promotion Canapé", "La Baule-les-Pins" ou "Cuisine et dépépendances".

En 2001, elle passe derrière la caméra et réalise "Se souvenir des belles Choses" avec Isabelle Carré et Bernard Campan, une comédie dramatique sur la perte de la mémoire qui rencontre un important succès.

L'histoire : Frédéric et Frédérique passent leurs vacances d'été dans une grande maison dans la Drôme, avec leur fils Arthur, de la famille et des amis. Ils invitent leur voisin Hugo, qui vit seul et se baigne nu dans sa piscine. Au cours du dîner, il annonce son homosexualité. Il reste à discuter jusqu'au matin avec Frédéric. Lentement, ce dernier commence à ressentir l'envie de retrouver Hugo en même temps qu'il sent une distance s'installer avec sa femme.

La critique :  Comme toute scène d'exposition, la première rencontre entre Frédéric et Hugo annonce ce qui va se passer : Frédéric fait son jogging matinal dans la pinède, filmé en gros plan avec une longue focale. Une silhouette apparait derrière lui, d'abord floue, puis se précise : Hugo court après Frédéric puis très vite le dépasse. Qui court après qui ? Hugo entre deux rencontres avec ses anges de discothèque, ou Frédéric bousculé dans ses habitudes ? Une chose est sûre : la liberté que revendique Hugo le dépasse clairement.

Car on s'interroge vite sur la nature de l'attirance qu'éprouve le mari et bon père de famille pour son voisin gay : est-elle sensuelle, comme pourrait le suggérer de nombreux plans de corps dans l'effort, d'une main qui frôle un coude ou qui remet en place l'étiquette d'un pull, des deux visages qui se superposent ? Mais cette sensualité est davantage celle de la réalisatrice que celle du personnage. Non, c'est plus une fascination pour les idées que remue si bien Hugo, idées qui bousculent les certitudes sur lesquelles repose toute la vie de Frédéric. C'est du moins ce que veulent montrer les flash-backs récurents sur la rencontre du premier soir -ou plutôt du premier petit matin- où assis dans des fauteuils face à la vallée, ils parlent de l'amour, du couple, de la primauté de l'imperfection sur la routine, du sens de la dernière scène des "Visiteurs du Soir" : faut-il retenir la pétrification des deux amants, ou le fait que, quand même, leur coeur bat encore ? 

Donc, il s'agit d'un film sur un cheminement intérieur. Comme Philippe dans "Se souvenir des belle Choses" évoluait vers la reconquête de sa mémoire en même temps que Claire faisait le chemin inverse, Frédéric avance vers la reconnaissance de son homosexualité, qui selon Zabou Breitman agit comme un révélateur de l'amour, tout comme l'enzyme contenu dans la salive transforme le pain en sucre.

Mais filmer un processus mental n'est pas chose aisée, et deux menaces planent sur un tel projet : l'ennui et la dispersion. Malheureusement, Zabou Breitman n'a évité ni l'un ni l'autre de ces écueils. Pour souligner les tourments qui agitent ses personnages, elle fait appel à la grosse artillerie de la réalisation esthétisante : plans fixes-cartes postales avec fondu au noir, cadrages qui découpent les corps, plans d'ensemble avec un montage interne, abus du jeu sur la profondeur de champ ; si au début on peut se laisser charmer par une certaine élégance, le systématisme agace vite, et le crescendo débouche sur du carrément ridicule : quatuor dans un champ de blé, symbolique du vent qui traverse le couloir de la maison familiale, danseurs de tango isolés dans la foule, Hugo devant une porte immense pour figurer le petit garçon qu'il est resté. La fin du film est d'ailleurs une sorte d'étrange théâtre filmé, avec une suite de tableaux figés, loin de l'étymologie du mot cinéma, qui signifie mouvement.

La dispersion ensuite : alors que le spectateur commence à s'impatienter devant la structure en ritournelle du montage, d'autres pistes nous sont proposées, comme le rapport de Hugo à la filiation ou le harcélement sexuel qu'exerce un des invités sur la jeune fille au pair. Mais on ne fait qu'effleurer ces sujets, et ils semblent finalement n'être que de simples anectodes.

Sur un sujet assez proche de "Nettoyage à sec" où il jouait alors le rôle du mari, un Charles Berling acéré et affuté s'en sort mieux que Bernard Campan, trop démonstratif dans son numéro de misérable vermisseau devant le brio de son voisin.

Alors, les qualités de son premier film ne se sont quand même pas toutes évaporées ; elles apparaissent à la périphérie du sujet, dans le portrait juste esquissé d'un adolescent rêveur, le regard sur la grand-mère nostalgique et complice, la langueur d'une baignade à la rivière.

C'est peu, surtout à l'aune de notre déception. Mais c'est suffisant pour attendre le troisième film de Zabou Breitman, qu'on espère davantage épuré.

Cluny

 

par Cluny publié dans : critiques d'octobre 2006
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Samedi 14 octobre 2006

Film français de Manuel Pradal

Interprètes : Harvey Keitel (Roger), Emmanuel Beart (Alice), Norman Reedus (Vincent)

Durée : 1 h 42

Note : 7/10

En deux mots : Thriller bien ficelé écrit par Tonino Benacquista et tourné à New York. La fin est décevante.

Le réalisateur : Né en 1966 à Montpellier, Manuel Pradal a fait la FEMIS et la Villa Médicis à Rome. Il réalise en 1997 son premier long métrage "Marie Baie des Anges" qui reçoit le Tiger Award. En 2002, il réalise le thriller "Ginostra", déjà avec Harvey Keitel.

L'histoire : En rentrant un soir chez lui, Vincent découvre le corps de sa femme qui vient d'être assassinée. Il se souvient avoir croisé un taxi new-yorkais conduit par un homme en veste rouge portant une chevalière.

Trois ans plus tard, il n'arrive pas à oublier, et survit dans un appartement d'un immeuble minable, s'intéressant juste aux courses de lévriers. Alice sa voisine qu'il repousse, comprend qu'il ne pourra passer à autre chose que quand il aura retrouvé l'assassin. Elle choisit au hasard un chauffeur de taxi, Roger, et le séduit pour pouvoir fabriquer des preuves qui puissent l'accabler aux yeux de Vincent.

La critique :  Le scénario est cosigné par Manuel Pradal et Tonino Benacquista, l'auteur de "Saga", "Les Morsures de l'Aube" et "De battre mon Coeur s'est arrêté". Il s'agit d'un scénar à l'ancienne, une histoire de vengeance et de machination, ayant pour cadre un New York plus noir que jamais, noir parce que souvent capté la nuit, mais aussi parce que filmé loin de Broadway et de Time Square et sublimé par la photograhie de Yorgos Arvanitis, le chef-op d'Angelopoulos. Les fenêtres sur cour ne servent pas à assister à l'accomplissement d'un meurtre, mais permettent à Alice d'observer la douleur intacte de Vincent, douleur qui l'empêche de tourner la page, et de s'intéresser à elle autrement que comme la bonne copine d'à côté.

Elle comprend que seule la découverte de l'assassin de sa femme pourra mettre fin à cette douleur. Et comme la police a clos depuis longtemps l'enquête, et qu'il y a 12 000 taxis à New York, il ne lui reste plus qu'à prendre un chaufeur au hasard, et à le transformer en coupable idéal. Elle choisit donc Roger, une sorte de Travis Bickle qui n'aurait pas basculé dans la folie meurtrière trente ans plus tôt. Mais comme lui, on sent des failles, un rapport à la violence et à la soufrance peut-être né aussi au Vietnam, ce qui expliquerait sa phobie de Chinatown. Le choix d'Harvey Keitel n'est d'ailleurs sans doute pas un hasard, lointain écho de sa participation au chef d'oeuvre de Scorsese.

Jusqu'à la réalisation du plan de la jeune femme, l'histoire fonctionne bien et les non-dits de Roger et d'Alice, ainsi que les ambiguités de leur relation réussissent à maintenir une tension propre au genre. Malgré certaines facilités, comme la description de ces bars glauques que fréquentent Roger ou de son loft avec passage du métro aérien qui ponctue ses coups de reins, on peut croire à ces trois personnages abimés par la vie.

Malheureusement, la dernière demi-heure s'enfonce dans l'invraisemblance, tant par rapport aux événements qu'à la psychologie des personnages. Et justement, ce qui manque dans ce film, c'est le doute qui planait sur le sens à donner à la dernière scène de "Taxi Driver" ; à la place, on a le droit à un happy end préfabriqué, loin de la rédemption scorsesienne, et contradictoire avec le propos même du film, à savoir l'inéluctabilité du mal pour guérir d'un autre mal.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques d'octobre 2006
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