Interprètes : Mylène Jampamoï (Lucie), Morjana Alaoui (Anna), Catherine Béguin (Mademoiselle)
Note : 6,5/10
En deux mots : Tentative intéressante de renouvellement du genre, qui tranche par sa facture avec la facilité habituelle.
Le réalisateur : Après deux mois d'étude en fac de cinéma à Paris, Pascal Laugier suit pendant trois années les cours d'une école privée de réalisation. Il tourne avec 50 000 Francs péniblement économisés un court-métrage fantastique, "Quatrième sous-sol". Christophe Gans le remarque et lui propose de tourner le making-off du "Pacte des Loups". Il réalise en 2004 son premier long métrage, un film d'horreur fantastique avec Lou Doillon et Virginie Ledoyen, "Saint Ange".
Le sujet : En France dans les années 70, Lucie, une petite fille, est retrouvée errante et ensanglantée 14 mois après sa disparition. Les raisons de son enlèvement restent mystérieuses, et ses bourreaux ne sont pas retrouvés. Traumatisée et mutique, elle est placée dans une institution où elle se lie avec Anna, une fille de son âge.
15 ans plus tard, elle sonne à la porte d'un pavillon, et armée d'un fusil, elle tire sur l'homme qui vient d'ouvrir. avant de massacrer toute sa famille. Lucie est persuadée avoir retrouvé ses tortionnaires, mais Anna qui vient la rejoindre doute de plus en plus de son amie profondément perturbée.
La première scène nous montre une petite fille ensanglantée et en sous-vêtements qui pousse une porte métallique, filmée par une caméra portée, et qui se met à courir dehors, comme Kim Phuc fuyant le village de Trang-Bang. Puis un film super-8 tourné par les médecins qui ont recueilli Lucie, qui la montre refusant tout contact avec les autres enfants de l'institution, avant qu'elle n'accepte la protection d'Anna. On découvre alors que le film est projeté à Anna pour qu'elle aide les policiers qui enquêtent en vain pour retrouver les tortionnaires de son amie.
Après une scène dans leur chambre où Lucie sent une présence maléfique, et qui contient déjà toute la panoplie du genre (grincements métalliques, voix d'outre-tombe, montage syncopé et décadrages brutaux), on se retrouve quinze ans plus tard, avec une scène qui nous rejoue parodiquement l'ouverture du film : une porte s'ouvre, une petite fille court en hurlant... avant d'être rattrapée par son frère qui veut récupérer ce qu'elle lui a piqué, morte de rire. Suit un petit déjeuner familial joué (intentionnellement ?) avec autant de légèreté qu'un best-off d'Hélène et les Garçons, avant que la quiétude dominicale ne soit troublée par la sonnerie de l'entrée. Le père descend, ouvre la porte, et se trouve face à une Lucie encagoulée qui lui tire dessus à bout portant.
Je raconte ce début de film, car il montre une conception élaborée, tant du point de vue du scénario que de la mise en scène, nettement supérieure à l'à peu près de rigueur dans bien des films du genre, comme "Sheitan" ou "[Rec]". Le scénario notamment révèle bien des surprises : histoire de vengeance de prime abord, puis un glissement à la "Psychose" vers la schizophrénie (la créature que voit Lucie est-elle réelle ?), avant de basculer encore deux fois dans des univers différents, localisés de plus en plus profondément, symbole d'une descente aux enfers (le premier film de Pascal Laugier ne s'appelait-il pas "Quatrième sous-sol" ?).
Selon Pascal Laugier, "Martyrs" est "un film qui annonce une mauvaise nouvelle. Quelque chose comme"Le Monde est Mort". C'est un film malade. Peut-être même une maladie parvenue à son stade terminal. Il me semble impensable, en ce moment, de faire des films légers et optimistes. L'idée même m'écoeure". De nombreux critiques ont violemment critiqué le réalisme et la répétitions des tortures infligées à ses personnages, parlant de "prétexte à peine voilé pour se rincer l'oeil et assouvir au passage quelques fantasmes sadiques". L'accusation me semble injuste, car cette intention morale que revendique le réalisateur se voit dans son travail : le plus insupportable n'est pas tant la violence infligée aux victimes, mais bien l'organisation dépassionnée et bureaucratiquesdes bourreaux.
Plus contestable est sans doute sa caractérisation du sujet comme la réponse à l'interrogation : "au bout, tout au bout de la violence, est-ce qu'il y a quelque chose ?", et cela explique sans doute les reproches de prétention. Ainsi, tout le discours sur les martyrs débité par une sosie bouffie de Simone de Beauvoir, sorte de New Age inversé, frise le ridicule. D'ailleurs, tous les passages dialogués sonnent faux, ce qui justifie encore plus la définition de Pascal Laugier du jeu attendu d'un acteur de film d'horreur : "C'est dur d'être juste quand le film ne repose pas sur le dialogue, sur le "bon mot", mais sur des actions simples comme marcher dans la rue, ouvrir une porte, etc..."
De ce point de vue, les deux actrices qui portent le film s'en sortent différemment. Mylène Jampanoï insuffle une véritable énergie à son personnage, évoquant dans ses bons comme ses mauvais aspects l'Isabelle Adjani de "Possession". Loin de la bougeoise casablancaise de "Marock", Morjana Alaoui réussit à imposer à la fois sa densité et sa fragilité dans ce rôle où elle s'est tant investie (trois fractures et six semaines d'hôpital !). Notons aussi que ce film a été le dernier de Benoît Lestang, le maquilleur et concepteursdes diverses créatures.
Grâce à un scénario habilement ficelé et une réalisation soignée, Pascal Laugier parvient à proposer un film qui marquera probablement l'histoire du genre en France, et qui suscitera sans doute chez les spectateurs des réactions aussi contrastées que celles de la critique.
Cluny
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