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critiques de juillet-août 2008

Samedi 5 juillet 2008 6 05 /07 /2008 16:01

Film israélien de Ronit et Shlomi Elkabetz

Titre original : Shiva

Interprètes :
Ronit Elkabetz (Vivianne), Albert Illouz (Meir), Yaël Abecassis (Lili)



Durée
:
 1 h 41


Note :
  6,5/10

En deux mots
: Huis clos funéraire sur fond d'alerte aux Scuds irakiens ; forcément pesant, malgré quelques fulgurances, .

La réalisatrice :
Née en 1966 à Beer-Sheva d'une famille d'origine marocaine, Ronit Elkabetz a suivi des études de stylisme. A 25 ans, elle passe une audition et obtient le rôle principal de "Prédestiné", de Daniel Wachsmann. Devenue une des plus célèbres commédiennes israeliennes, elle s'installe en 1997 à Paris où elle travaille au Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine. Elle joue dans de nombreux films, dont "Mariage tardif", "Mon Trésor" et "La Visite de la Fanfare".
En 2004, elle réalise avec son frère Shlomi son premier long métrage, "Prendre Femme".

Le sujet : Toute la famille Ohaion se retrouve dans la maison du défunt, Maurice. Comme le veut la tradition, ses membres vont y rester sept jours pour se recueillir. Mais aussi bien les éléments de la vie extérieure (on est en pleine Guerre du Golfe, et Israel subit les attaques des Scuds de Saddam Hussein) que ceux de la vie familiale (la faillite annoncée de l'usine familiale, la candidature à la mairie d'un des frères, et les nombreuses rancoeurs accumulées au fil des années) vont perturber la sérennité de ce deuil.

La critique : Le premier plan, fixe, cadre la mère assise qui se lamente, alors qu'on ne voit que les vêtements noirs de tous ceux qui l'entourent au bord du trou où l'on fait glisser le corps de son fils. Puis les femmes apparaissent dans le cadre, l'épouse, les soeurs et belles-soeurs de Maurice qu'on enterre, elles accompagnent la matriarche dans la gestuelle du chagrin. Alors que le cadre s'élargit en découvrant les hommes qui demandent le silence pour dire le kaddish, la sirène retentit, et on comprend à quoi servent les étranges boîtes en carton que tous portent en bandoulière, quand on voit chacun en sortir son masque à gaz. Et le plan s'achève à nouveau sur la mère entourée de ces masques grotesques, elle qui n'a à mettre devant ses yeux que son mouchoir...

Ouverture brillante, qui ilustre une fois de plus que le cinéma n'a pas obligatoirement besoin de grues, de dollies et d'effets 3D pour raconter une histoire, et que le montage interne à un plan-séquence crée bien plus de tension dramatique qu'une succession épileptique de plans d'une demi-seconde. D'emblée, nous sommes sur le terrain de la représentation, comme le souligne Shlomi Elkabetz : "Cette coutume du deuil est une sorte de performance, de spectacle. C'est une représentation de la douleur dans laquelle l'individu exprime l'intensité de sa peine face au groupe. Les gens ne gémissent pas ainsi lorsqu'ils sont seuls dans une pièce. Durant le deuil, on se doit de montrer sa douleur à la société. Sinon, on est rejeté par son entourage."

On sent que Ronit Elkabetz, actrice de cinéma mais aussi de théâtre formée par Ariane Mnouchkine, a été fascinée par l'aspect théâtral de ce rituel. Le recours aux plans fixes et aux plans séquences souligne une mise en scène proche de la scénographie dramatique, avec un sens aigu de la composition, ainsi qu'une lumière et une photographie très contrastées qui sculptent les visage comme sur des tréteaux.

Les acteurs principaux de ce spectacle sont les six frères et la soeur de Vivianne, l'héroïne de "Prendre Femme", le premier volet de la trilogie annoncée. L'autre héros de ce film situé deux ans auparavant est là aussi, joué par Simon Abkarian ; ayant refusé le divorce demandé par Viviane, il impose sa présence, comptant sur la solidarité machiste pour que ses beaux-frères raisonnent son épouse, veillant au passage au respect de l'orthoxie religieuse de ce huis-clos. Shlomi Elkabetz justifie cette évolution d'un film à l'autre : "Nous voulions raconter l'histoire de l'intérieur vers l'extérieur ; en commençant par la cellule primaire, un homme et une femme dans Prendre Femme, puis par couches successives, en élargissant les relations et interactions aux autres membres de la famille."

Unité de lieu, unité de temps, unité d'action : si à l'exception du cimetière, tout se passe dans le huis-clos de la maison, si la durée est bien celle indiquée dans le titre, il difficile de parler d'unité d'action ; car la cohabitation de tant de monde durant sept jours en respectant des préceptes très contraignants (ne pas manger de viande, ne pas dormir dans des lits, ne pas sortir de la maison) ne peut se contenter de recueillement et de prières. Pendant cette durée, la vie continue et celle des protagonistes semble passablement compliquée ; progressivement, des conflits passés, présents ou à venir éclatent, jusqu'à une scène paroxystique où le grand déballage laisse frères et soeurs abasourdis.

Là réside sans doute la faiblesse principale du film : la multiplicité des rancoeurs et des non-dits additionnée à l'ambiance étouffante du huis clos rendent la narration difficile à suivre, et même à certains moments, carrément pénible. Le choix des deux réalisateurs de faire appel à de nombreuses vedettes du cinéma israélien n'arrange pas les choses, tant on sent que chacun cherche à imposer son personnage comme le plus pathétique, et cette surrenchère finit par lasser, d'autant plus que la quasi intégralité des différents tournent autour de questions d'argent.

Heureusement, la fin fait écho au début, avec notamment la dernière réunion où enfin la douleur n'est plus feinte, mais ressentie par chacun non pas tant par rapport à la perte de celui qu'on est censé pleurer, mais vis à vis de ce que ces sept jours ont révélé d'échecs individuels et familiaux ; de même, le dernier plan est le symétrique du premier, nouveau plan fixe qui voit la famille rafistolée tant bien que mal occuper le cadre avant de sortir du champ et laisser la place au vide.

Choisi pour faire l'ouverture de la Semaine de la Critique à Cannes cette année, "Les Sept Jours" montre une fois de plus la vitalité et la diversité du cinéma israélien ; le brio de la mise en scène de certaines scènes éblouissantes suffit à contrebalancer le sentiment d'étouffement et de d'amertume qui traverse la plus grande partie du film.

Cluny

Par Cluny - Publié dans : critiques de juillet-août 2008 - Communauté : Cinéma
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Mercredi 30 juillet 2008 3 30 /07 /2008 20:44

Film américain de Andrew Stanton

Voix originales :
Ben Burtt (WALL-E), Elisa Knight (EVE), Jeff Garlin (Le Commandant), Sigourney Weaver (L'ordinateur de bord)




Durée
:
 1 h 37


Note :
  8/10

En deux mots
: Le nouveau bijou des studios Pixar, drôle, poétique et irrévérencieux.

Le réalisateur :
Né en 1965 à Boston, Andrew Stanton a été formé à CalArts (California Institute of the Arts), dont il est sorti licencié en animation de personnages. Il a commencé par des courts métrages d'animation qui lui ont permis d'être engagé comme directeur de l'animation aux studios Pixar. Il participe à l'écriture de neuf films, et assure la réalisation de "1001 Pattes" avec John Lasseter en 1999 et de "Le Monde de Nemo" avec Lee Unkrich en 2003.

Le sujet : Au 29° siécle, le robot nettoyeur WALL-E (pour Waste Allocation Load Lifter Earth-Class) est le seul encore en activité sur une Terre désertée 700 plus tôt par la population partie se réfugier dans l'espace pour fuir la pollution. Avec pour seul compagnon un cafard, il compacte les déchets et entasse les compressions en de gigantesques pyramides.

Un jour, une fusée dépose EVE (pour Extra-terrestrial Vegetation Evaluator) envoyée pour essayer de trouver des traces de végétation afin de permettre le retour des Terriens qui vivent dans un vaisseau spatial. Beaucoup plus évoluée technologiquement que WALL-E, elle éblouit le robot nettoyeur qui tombe amoureux d'elle...

La critique : Dans le Sahara de la programmation estivale, entre énièmes films de superhéros et comédies pour ados attardés, une nouvelle fois, la bonne surprise nous vient des créatures numériques des studios Pixar. Un an après "Ratatouille", le rat bleu cuisinier, la bande de John Lasseter frappe fort une fois de plus, en réussissant à passionner petits et grands pour les improbables amours d'un tas de ferraille que la solitude a rendu fan de "Hello Dolly", et d'une robote avec une puissance de feu digne des tripodes de "La Guerre des Mondes" et carrossée comme un Mac (design arrondi, blancheur sans aspérité et ergonomie d'avant-garde : hommage à Steve Job qui a participé quelques années à l'aventure Pixar).

Bon, on avait déjà essayé de nous intéresser aux aventures de fourmis, de poissons, de jouets et même de voitures anthropomorphisées, alors, pourquoi pas des robots ? Déjà doté d'attributs copiés sur l'homme : membres inférieurs (sur chenilles), bras manipulateurs, tronc et tête articulée, avec une silhouette à la E.T., WALL-E a eu 700 ans pour s'humaniser encore davantage, notamment en sublimant son ennui par l'écoute de cassettes ou la vision de comédies musicales.

Sa compagne d'aventure a profité de sept siècles d'évolution technologique pour devenir une épure : quand WALL-E est tout en protubérances et en saccades (pas facile de foncer avec des chenilles sur un parterre de déchets), EVE au patronyme si évidemment féminin symbolise la grâce éthérée et la délicatesse, nonobstant une irritabilité certaine.

Première qualité évidente de "WALL-E" : la réussite de ses personnages principaux, tant du point de vue du graphisme, que de ceux de l'animation et de la personnalité. Mais peut-on tenir 1 h 30 avec un tel duo et une telle intrigue : le ver de terre robotique amoureux d'une étoile hi-tech, ou la romance d'une tortue logo et d'un ibook ? C'est ce qu'ont dû pressentir les scénaristes, puisqu'ils font rapidement rebondir le récit, en envoyant les deux héros sur le vaisseau où engraissent les hommes. C'est dommage que cette délocalisation ait lieu si rapidement, tant les 20 premières minutes sont époustouflantes : on y suit WALL-E et son unique compagnon, un cafard (n'oublions pas que c'est l'unique espèce animale à avoir survécu à Hiroshima), dans le décor de ruines urbaines où inlassablement, il élève des ziggourats de compressions de déchets.

Quand les deux héros arrivent dans la station spatiale, le graphisme devient beaucoup plus rectiligne et policé, et chaque fois que WALL-E laisse une trace de chenille derrière son passage, un robot nettoyeur surgit pour effacer cette souillure avec autant d'obstination que l'écureuil de "L'Age de Glace" en a à traquer sa noisette. On se prend alors à regretter les superbes textures du désordre humain, et l'inventivité du Robinson électronique dans sa grotte d'Ali-Baba, même si, lorsque qu'EVE est conduite dès son retour à l'atelier de réparation, l'action de WALL-E libère dans le vaisseau les freaks numériques, lointains descendants des habitants du coffre à jouets de "Toy Story" et qui perturbent le totalitarisme de l'ordre cybernétique.

Cette réserve est bien sûr insuffisante pour minimiser le plaisir du spectateur devant ce sentiment si réconfortant d'être pris pour quelqu'un d'intelligent. Car encore plus que dans "Ratatouille", les scénaristes ont pris comme partie de raconter l'histoire qu'ils avaient envie de conter, sans tomber dans la facilité ou le mièvrement correct. Il y a bien un savant dosage d'action, d'émotion, de gags qui rend ce récit accessible à tous les âges ; mais cette universalité ne se fait pas au dépens de la nécessaire complexité de la narration, ni d'un regard sans complaisance sur les effets de l'ultralibéralisme sur notre monde.

Pas étonnant donc que les Républicains aient accueilli si fraîchement le film, devant une vérité qui les dérange : les hommes obligés de quitter une Terre devenue irrespirable et couverte de déchets, des humains transformés par l'oisiveté et l'apesanteur en morses échoués sur une plage, et une gouvernance qui leur a échappé sans qu'ils s'en rendent compte. D'ailleurs, le pilote automatique a une lampe rouge clignotante qui rappelle forcément celle du HAL de "2001 : l'Odyssée de l'Espace", et la voix d'une Seagourney Weaver peu rancunière, quand on se souvient des  soucis qu'elle a rencontré dans de semblables vaisseaux. Quand le capitaine réussit à se lever et à marcher, symbole de son affranchissement de la machine (et clin d'oeil au Dr Merkwüdigliebe), c'est bien sûr "Also sprach Zarathustra" qui retentit. Autres références majeures, "E.T." : le doigt métallique de WALL-E pointé vers la Terre alors qu'il murmure "Home", et "Star War", avec des clones de R2D2 à la pelle, et surtout le recours au bruiteur de la saga, Ben Burtt, pour faire parler le robot terrien avec une voix de synthèse seventies qui va vite devenir culte.

Film intergénérationnel talentueux, "WALL-E" représente une nouvelle et incontestable réussite de ces créateurs américains capables de s'exprimer à la lisière du système hollywoodien tout en touchant le plus grand nombre: on en redemande.

Cluny 
Par Cluny - Publié dans : critiques de juillet-août 2008 - Communauté : Cinéma
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Dimanche 3 août 2008 7 03 /08 /2008 10:22
Film américain de Wayne Wang

Titre original :
A Thousand Years of Good Prayers

Interprètes :
Henry O (M. Shi), Faye Yu (Yilan), Vida Ghahremani (Madam)



Durée : 1 h 23

Note :  7/10

En deux mots : Les difficiles retrouvailles d'un père chinois et de sa fille qui vient de divorcer aux Etats-Unis : sobre et juste.

Le réalisateur : Né en 1949 à Hong Kong, Wayne Wang émigre en Californie pour étudier le cinéma au California College of the Arts and Crafts d'Oaklan
d. Après un retour à la télévision de Hong Kong, il s'installe à Los Angeles et réalise en 1981 le thriller "Chan a disparu". En 1984 "Dim Sun : a little beat of heart" est présenté à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes. Il réalise ensuite "Slamdance" (1987), "Eat a bowl of tea" (1989) et "Le Club de la Chance" (1993). Il rencontre le succès en 1994 avec "Smoke", adapté d'un roman de Paul Auster, suivi en 1996 de "Brooklyn Boogies". Il tourne encore "Chinese Box" (1999), "Ma mère, moi et ma Mère" (1999), "Centre du Monde" (2001) et "Coup de Foudre à Manhattan" (2003)

Le sujet : Ancien ingénieur de l'aérospatiale en Chine, M. Shi arrive aux Etats-Unis pour voir sa fille Yinlan 12 ans après le départ de celle-ci. Elle vient de divorcer, son mari est reparti en Chine alors qu'elle est restée. Lui a perdu sa femme, et il pense aider Yinlan à surmonter sa peine. Mais elle le fuit, le laissant pour son travail et s'enfermant dans son silence quand elle rentre le soir -quand elle rentre.

M. Shi occupe ses journées à découvrir avec surprise ce pays si étrange, discutant dans son anglais approximatif avec une chômeuse qui bronze à la piscine de la résidence, des missionnaires mormons et surtout une vieille dame iranienne avec laquelle il échange sur la difficulté d'être parent et sur l'exil.

La critique : Le film commence par un plan fixe, large, sur une porte d'arrivée dans un aéroport. Une jeune femme asiatique s'avance en direction d'un vieux monsieur, le salue avec un mélange de révérence et de distance. Puis un autre plan fixe, mobile par le cadre serré sur le tapis roulant des bagages. Un léger panoramique pour suivre M. Shi qui récupère sa valise reconnaissable au foulard rouge noué à la poignée ("Je recycle les vieilleries"), avant de rencontrer deux compagnes de voyages américaines qui s'extasient devant ce qu'il leur a raconté sur les fusées ; il dit : "Les gens sont aimables et chaleureux", ce qui lui vaut la réplique de sa fille, mi-amusée, mi agacée : "Tu viens juste d'arriver, ne tire pas de conclusions hâtives." Suit une alternance de plans fixes sur Yinlan au volant et son père à ses côtés, et de brefs travelings subjectifs sur ce que voit M. Shi : un magasin  chinois, un homme sandwich portant une pancarte "Got Jesus !", une enseigne où est écrit Kum, dont il demande l'explication à sa fille (la transcription phonétique de come) et qu'il note consciencieusement dans son carnet.

Cette scène d'ouverture donne le ton du film, à la fois du point de vue formel, et du point de vue de la narration. Sur le plan de la réalisation, on retrouve ce sens du montage interne propre aux cinéastes asiatiques, cette capacité à donner du mouvement à l'intérieur d'un cadre fixe en jouant sur le découpage et la profondeur, aux antipodes de la mode stroboscopique clipesque et de la prédominence de la virtuosité des mouvements de caméra sur la signification de ce qu'ils captent.

En ce qui concerne la narration, Wayne Wang a choisi de privilégier le regard de M. Shi, étranger aussi bien à ce pays qui le déconcerte qu'à cette étrangère qu'est devenue sa fille - à moins qu'elle l'ait toujours été, puisque lui-même le reconnaît pudiquement en s'ouvrant à la vieille dame iranienne rencontrée dans le parc, "Ma fille a toujours été plus proche de sa mère". On ne voit Yinlan sans son père que quand elle lui parle au téléphone, ou alors quand elle entend le sifflet du train qui l'emmène. Sinon, on progresse dans cette histoire au rythme du vieil homme, et le véritable motif de sa visite, son inquiétude devant le divorce de Yinlan, n'est verbalisé qu'au 2/3 du film.

"Un Millier d'Années de bonnes Prières" fait partie d'un dyptique sur les difficultés de la jeunesse sino-américaine qui comprend aussi "La Princesse du Nebraska", sorti le même jour (critique à venir). Il aborde le décalage de deux générations, de deux pays et de deux langues. Sujet classique (à la base de nombreux films sur la deuxième génération de l'émigration en France), mais qui prend ici une acuité toute particulière du fait de l'Histoire plus encore que de la Géographie. M. Shi a vécu dans sa jeunesse l'arrivée au pouvoir du Parti Communistes de Mao, avant de subir la Révolution Culturelle ; d'ailleurs, Yinlan apprend que son grand-père a été directeur américaine à Pékin avant d'être le concierge qu'elle a connu dans son enfance, montrant ainsi l'occultation de l'histoire familiale au nom du principe totalitaire.

Yinlan a vécu sa vie de jeune femme aux Etats-Unis, et elle a adopté un style de vie occidental, ce que découvre progressivement son père qui avait accouru en la croyant victime de son divorce, alors que c'est elle qui a décidé de son destin. Il trouve une à une les pièces du puzzle de la vie américaine de sa fille (et nous avec) : un disque de "Katiouchka", des poupées russes, l'absence de wok à la cuisine... Ancien communiste, travailleur socialiste modèle avant de subir l'injustice, M. Shi est devenu curieux de tout, et ses rencontres permettent des scènes savoureuses qui en disent autant sur la Chine que sur les USA, notamment celle avec les deux démarcheurs mormons.

Et puis, il y a le rôle de la langue : Yinlan explique à son père :“Si depuis ton enfance, tu as vécu avec une langue dans laquelle jamais personne ne t’a appris à t’exprimer, quand tu apprends une nouvelle langue, tu découvres que s’exprimer dans cette langue-là est beaucoup plus facile”. Wayne Wang explique que c'est le cheminement qu'il a suivi, de Hong Kong à Los Angeles; mais on peut aussi appliquer ce principe à sa démarche même de cinéaste d: même si les dialogues sont ciselés, même s'il joue à merveille du décalage entre les deux langues, il utilise aussi à fond le language propre au cinéma, celui des corps et celui de la composition qui fait penser à Ozu, comme l'illustre la photo ci-dessus, où M. Shi confesse ce qu'il n'a jamais dit à sa fille à travers le mur qui coupe la cadre en deux.

Sans jamais tomber dans le mélo,
"Un Millier d'Années de bonnes Prières" navigue avec élégance entre mélancolie et drôlerie pour parler du cheminement douloureux de l'acculturation et de l'amour qui persiste malgré tout entre un père et sa fille, au-delà de toutes les différences, laissant au spectateur un délicat mélange de nostalgie et de béatitude

Cluny

Par Cluny - Publié dans : critiques de juillet-août 2008 - Communauté : Cinéma
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Lundi 4 août 2008 1 04 /08 /2008 21:12
Film américain de Wayne Wang

Titre original : The Princess of Nebraska

Interprètes : Li Ling (Sasha), Pamelyn Chee (X), Brian Danforth (Boshen)



Durée : 1 h 17

Note :  6,5/10

En deux mots : Aux antipodes de "Un Millier d'Années de bonnes Prières", Wayne Wang filme avec frénésie la jeunesse perdue entre Chine et Etats-Unis, consumériste et versatile.

Le réalisateur : Né en 1949 à Hong Kong, Wayne Wang émigre en Californie pour étudier le cinéma au California College of the Arts and Crafts d'Oakland. Après un retour à la télévision de Hong Kong, il s'installe à Los Angeles et réalise en 1981 le thriller "Chan a disparu". En 1984 "Dim Sun : a little beat of heart" est présenté à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes. Il réalise ensuite "Slamdance" (1987), "Eat a bowl of tea" (1989) et "Le Club de la Chance" (1993). Il rencontre le succès en 1994 avec "Smoke", adapté d'un roman de Paul Auster, suivi en 1996 de "Brooklyn Boogies". Il tourne encore "Chinese Box" (1999), "Ma mère, moi et ma Mère" (1999), "Centre du Monde" (2001) et "Coup de Foudre à Manhattan" (2003)

Le sujet : Sasha, une sino-américaine d'Omaha, dans le Nebraska, a rencontré pendant les vacances un danseur de l'Opéra de Pékin, Yang. Quatre mois après, elle est enceinte et vient en Californie pour retrouver Boshen, l'ex-amant de Yang. Celui-ci essaie de la dissuader d'avorter.

La critique : "La Princesse du Nebraska" est donc le deuxième volet du dyptique consacré par Wayne Wang aux femmes d'origine chinoise aux Etats-Unis. D'emblée, il souligne le fossé entre Yilan et Sasha : "Ces deux femmes sont nées à Pékin, elles ont quinze années d'écart et sont très différentes. Yilan porte le lourd fardeau des contraintes de sa famille et de son histoire culturelle. Sasha ne porte aucun poids. Aucune histoire, aucune spiritualité ni religion. Elle est tout le contraire de Yilan. Rien ne la retient, rien ne la freine." Pourtant, il choisit de débuter ses deux films au même endroit, la porte de débarquement d'un aéroport. Dans "Un Millier d'Années de bonnes Prières", c'était le lieu de la rencontre codifiée, de la reconnaissance des liens de la famille. Ici, c'est déjà un lieu d'errance, comme le symbolise le premier plan sur les chaussures de Sasha vagabondant dans l'attente d'on ne sait quoi.

Comme l'explique Wayne Wang, Sasha n'est de nulle part. Elle suit Boshen (qui parle parfaitement le mandarin) dans un repas avec de nombreux sino-américains dissertant avec pédance sur la politique de l'enfant unique imposée par le Parti. Elle leur jette à la figure qu'ils ne connaissent rien de la Chine, mais elle même est bien en peine d'argumenter quoi que ce soit, préférant se réfugier dans la provocation face à ces intellectuels : "Oui, j'aime bien Paris Hilton, elle, au moins, elle sait ce qu'elle veut." Li Ling, l'actrice non professionnelle qui joue Sasha a sans doute inspiré Wayne Wang qui raconte ; "Elle était arrivée aux Etats-Unis deux ans et demi plus tôt. Quand je lui ai demandé ce qu'elle aimait, elle a répondu Paris Hilton, et, curieusement, Borat."

Sans attache ni points de répère, elle répète à l'envi cette expression qu'elle a apprise en Amérique : aller de l'avant. Le mouvement lui sert de morale, la conduisant à partager une nuit avec une jeune prostituée chinoise. Cette
fuite en avant ne connaîtra de coup d'arrêt qu'à la clinique, où dans une scène superbe et bouleversante, la femme médecin qui la reçoit pour la consultation préalable à l'avortement réussit en quelques questions à lui faire dire son mal-être entre deux pays, entre l'état d'enfance et l'âge adulte, entre ses rêves de petite fille et la dureté de sa réalité.

Ce mouvement et cette instabilité permanente, Wayne Wnag les adopte pour faire corps avec son héroïne. Là où dans "Un Millier d'Années de bonnes Prières" prédominaient les plans fixes, le montage interne et le temps laissé aux scènes pour qu'elles se déroulent, dans "La Princesse du Nebraska" la caméra est presque perpétuellement portée, les contre-plongées et les traces filées abondent, et l'on voit même à l'instar de Sasha à travers la carré de l'écran de son téléphone portable. Dans cet exercice de style, Wayne Wang montre qu'il peut faire à la mode, même si heureusement transparaissent des qualités bien plus personnelles, comme ce cadrage de Sasha, le regard au bord du cadre, qui évoque Hong Kar Wai, ou le lent traveling arrière partant du visage de Sasha chantant en play-back devant un mur "Hope Thres someone" d'Antony and the Johnsons.

La narration elle-même s'est mise au diapason du désordre intérieur de l'héroïne : comme dans "Un Millier d'Années de bonnes Prières" où on adoptait le point de vue exclusif de M. Shi, ici on suit uniquement Sasha, et on met du temps à reconstituer le puzzle de sa situation : qui est Boshen ? quelle est cette jeune femme chinoise qu'elle rencontre à son arrivée, puis avant d'aller à la clinique ? Jusqu'à sa décision finale concernant l'enfant qui reste elliptique.

Si on comprend bien sûr la raison d'un tel choix de réalisation, on se perd quand même un peu à la suite de Sasha, ayant du mal à mettre bout à bout ces moments que seuls lient l'instabilité et le désarroi de la jeune fille. "La Princesse du Nebraska", adapté comme le premier film à partir d'une courte nouvelle de Li Liyun, a été tourné quand Wayne Wnag a vu qu'il lui restait une queue de budget après le tournage de "Un Millier d'Années de bonnes Prières". C'est cette improvisation, cette rapidité rendue nécessaire par les faibles moyens qui font le charme de ce deuxième volet ; elles en marquent aussi les limites.

Cluny
Par Cluny - Publié dans : critiques de juillet-août 2008 - Communauté : Cinéma
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Mercredi 20 août 2008 3 20 /08 /2008 10:11
Film américain de Christopher Nolan

Titre original : The Dark Knight

Interprètes : Christian Bale (Bruce Wayne/Batman), Heath Ledger (Le Joker), Aaron Eckhart (Harvey Dent/Double Face), Maggie Gyllenhal (Rachel Dawes)



Durée : 2 h 27

Note :  7/10

En deux mots : Bien qu'un peu longuet, ce nouvel opus de la saga de la chauve-souris milliardaire vaut par son atmosphère crépusculaire et surtout par une performance impressionnante de Heath Ledger.

Le réalisateur : Né en 1971 à Londres d'un père anglais et d'une mère américaine, Christopher Nolan a commencé à réaliser des courts métrages avec la caméra 8 mm de son père. Il tourne en 1999 "Following", l'histoire d'un voyeur, ce qui lui permet l'année suivante de réaliser "Memento", un polar captivant et ingénieux construit à coup de flash backs. Il réalise en 2003 "Insomnia", le remake du film norvégien, avant de se voir confier en 2005 "Batman Begins" avec Christian Bale, qu'il retrouve en 2006 dans "Le Prestige".

Le sujet : Avec l'aide du lieutenant Gordon et du nouveau procureur Harvey Dent, Batman a entrepris de démanteler les dernières organisations criminelles de Gotham City. Apparaît alors le Joker, qui impose sa domination au syndicat du crime et qui provoque Batman pour le forcer à se démasquer.

La critique : Les fidèles lecteurs de ces critiques connaissent mon avis sur les comics et sur l'inflation de films hollywoodiens qui en sont tirés : exaltation de ce qu'il y a de plus nauséabond dans les "valeurs" américaines, manichéisme simpliste, grosses ficelles narratives et absence totale de prise de risques des studios. Concernant cette reprise de Batman par Christopher Nolan, dont "The Dark Night" est le deuxième volet après "Batman Begins", on peut aussi ajouter le questionnement sur ce que ces films peuvent apporter de plus ou de différent après Tim Burton, puisque celui-ci avait déjà mis en scène l'opposition du chiroptère justicier, d'Harvey "Double-Face" Dent et du Joker.

"Batman Begins" ne m'avait pas convaincu, malgré un a priori favorable pour Christopher Nolan dont j'avais beaucoup apprécié "Memento", la faute à un Christian Bale mono-expressif, à une intrusion de ninjas capilotractée et à
beaucoup de bavardages. Ce deuxième essai ne corrige pas ces défauts : si les ninjas ne sont pas de retour malgré une virée à Hong Kong, Christian Bale est toujours aussi inexpressif, même s'il est concurrencé par Aaron Eckhart pour une place chez Mme Tussaud, et les 147 minutes du film comptent bien plus de causeries que de scènes d'action.

Pourtant, c'est sans doute cette dernière caractéristique qui fait pour moi l'intérêt du film, par la gigantesque imposture réjouissante qu'elle représente. Plébiscité par les spectateurs américains (déjà plus de 470 millions de $ de recettes) et français (1 200 000 spectateurs en première semaine) en pleine période estivale propice aux blockbusters, "The Dark Knight" est en réalité un film complexe, à la narration austère, et où seuls les dialogues entre les personnages principaux permettent de comprendre la dimension morale des affrontements.

Dans la lignée du film précédent, Chris Nolan a choisi une ambiance sombre, tant du point de vue narratif que visuel. Si le film a été tourné à Chicago, les références au 11 septembre sont légion, comme dans la plupart des films catastrophe  hollywoodiens de ces dernières années : l'effondrement de l'hôpital dans un nuage de poussière, les clients d'un bar tétanisés devant les images diffusées à la télévision, les ponts et les tunnels fermés, jusqu'à l'image quasi-subliminale d'un camion de pompiers en feu. Ce pessimisme trouve sa justification dans le postulat choisi par Nolan : loin de ramener la tranquillité, le combat de Batman attire à Gotham le crime et la folie.

La folie s'exprime d'emblée par l'inflation de faux Batman bedonnants qui tentent de jouer les supplétifs ; elle continue par un braquage hommage à celui de "Heat", où les masques de hockey sont remplacés par ceux de bouffons. Elle culmine avec le personnage du Joker, joué par un Heath Ledger époustouflant. Loin du timide vacher pédé (c'est comme ça qu'on francise "cowboy gay" ?) du "Secret de Brokeback Moutain
", très différent de l'histrion dandy joué par Nicholson dans le "Batman" de Burton, il incarne un joker grunge dont les bouffonneries et les rodomontades (ses explications individualisées de l'origine de sa cicatrice, par exemple) ne découlent pas uniquement d'une pathologie psychiatrique, mais bien d'une mission dont il se sent investi, celle d'apporter le chaos et de démontrer la noirceur de l'âme humaine.

Dans une narration qui s'emberlificote de temps en temps entre les différents enjeux (la double rivalité de Bruce Wayne et d'Harvey Dent pour la conquête du coeur de Rachel et pour le leadership dans la lutte contre le crime, les luttes internes à la pègre et l'action des flics ripoux), chacune de ses apparitions apporte un coup de fouet à une intrigue qui s'étire parfois. Même en faisant abstraction de son destin tragique, la dernière prestation d'Heath Ledger le place incontestablement au panthéon des grands psychopathes du cinéma, entre Anton Chigurh
et le Révérend Harry Powell.

Cluny

Par Cluny - Publié dans : critiques de juillet-août 2008 - Communauté : Cinéma
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