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critiques de mai 2008

Jeudi 1 mai 2008 4 01 /05 /2008 18:32

Film français de Pascal Bonitzer

Interprètes :
Miou-Miou (Eliane Pages), Pierre Arditi (Henri Pages), Lambert Wilson (Pierre Collier), Valeria Bruni Tedeschi (Esther)


Durée : 1 h 33

Note :
  4/10

En deux mots
: Adaptation vieillotte et poussive du "Vallon", d'Agatha Christie.

Le réalisateur :
Né en 1976 à Paris, Pascal Bonitzer étudie la philo à Nanterre avant d'intégrer Les Cahiers du Cinéma. Il écrit son premier scénario en 1976, "Moi, Pierre Rivière", pour René Allio. Il écrit ensuite pour Jacques Rivette (10 films, dont "La Belle Noiseuse"), Raoul Ruiz, André Téchiné ("Les Innocents"), Barbet Schroeder ou Benoît Jacquot.

Il passe à la réalisation en 1995 avec "Encore", suivi de "Rien sur Robert" (1999), "Petites Coupures" (2003) et "Je pense à vous" (2006)

Le sujet : Le sénateur Henri Pages et sa femme Eliane ont invité quelques amis dans leur château pour passer le week-end. Quand le psychanalyste Pierre Collier est assassiné dans la piscine, de nombreux invités sont suspects : sa femme Claire trouvée un pistolet à la main, sa maîtresse Esther qui l'a surpris avec Lea, l'actrice italienne qui l'a connu dix ans avant, ou Philippe, son rival, écrivain raté et alcoolique.

La critique : Quelle étrange idée que celle de situer l'intrigue du "Vallon" en France de nos jours. Ce roman paru en 1946 se déroulait dans la campagne anglaise, et mettait en scène Hercule Poirot (même si Agatha Christie fit disparaître son détective belge dans l'adaptation théâtrale qu'elle signa cinq ans plus tard) ; c'était un pur Agatha Christie, avec un lord gentleman-farmer et son épouse, un médecin, une sculpteur, et toute une floppée de majordomes et de cuisinières, bref un polar typically british.

L'intérêt de transposer l'action de nos jours aurait été de moderniser tout ce contexte, et ces relations de classe très datées, en ne conservant que les péripéties de l'intrigue policière. Mais Pascal Bonitzer a curieusement conservé les principales caractéristiques des personnages, se contentant d'une francisation réduite à une correspondance terme à terme (lord = sénateur, médécin = psychiatre) et à la suppression du personnage d'Hercule Poirot.

Il en résulte une ambiance étrange, très surannée ; à la fois dans la description de cette bourgeoisie pompidolo-chabrolienne, dans la menée maigretiste de l'enquête, et dans des dialogues trop écrits qui sonnent souvent faux.
Pascal Bonitzer explique le concept qui a présidé à la réalisation : "C'est un Cluedo si l'on veut, c'est aussi une sorte de puzzle, et j'ai voulu que formellement le film soit construit comme cela. Peu de plans-séquences. Les plans sont morcelés, éclatés, comme des pièces de puzzle qui attendent d'être rassemblées, emboîtées, mais qui se présentent dispersées sur la table." Voila qui éclaire l'impression bizarre que j'ai eu plusieurs fois durant la projection, devant des faux raccords ou des ellipses malvenues, et une absence de fil conducteur qui amène à une révélation qui tombe comme un cheveu sur la soupe après des fausses pistes elles-mêmes peu convaincantes.

Dans cette galerie de personnages caricaturaux, chacun fait ce qu'il peut et on peut rendre grâce à Pierre Arditi ou à Valeria Bruni Tedeschi pour leur conscience professionnelle, même si elle ne suffit pas à rendre crédible des dialogues bien poussiéreux. Seule à surnager dans ce marasme, Miou-Miou donne vie à son personnage de grande bourgeoise nunuche, prononçant d'une voix haut perchée des répliques du style "Ah bon ? Il travaille dans l'humanitaire ? Quelle drôle d'idée !" ou lorsque sa maison est envahie par une perquisition "A quoi ça sert que tu sois au Sénat ?".

Moins heureux que Pascal Thomas dans l'adaptation hexagonale d'Agatha Christie, Pascal Bonitzer a sans doute été victime de la demi-mesure entre la reconstitution fidèle comme celle de Podalydés avec Rouletabille et la transposition libre comme celle de Truffaut avec David Goodis ou William Irish. Décidément, vivement le début du Festival de Cannes, que se rouvrent les vannes d'un cinéma innovant !

Cluny

Par Cluny - Publié dans : critiques de mai 2008 - Communauté : Cinéma
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Vendredi 2 mai 2008 5 02 /05 /2008 16:35

Film allemand de Jan Bonny

Titre original :
Gegenüber

Interprètes :
Matthias Brandt (Georg Hoffmann), Victoria Trauttmansdorf (Anne Hoffmann), Wotan Wilke Möhring (Michael)
 




Durée
:
 
1 h 36

Note :
  2/10

En deux mots
: Film glauque sur une relation glauque, la critique a adoré !

Le réalisateur :
Né en 1979 à Düsseldorf, Jan Bonny a vécu et travaillé jusqu'ici aux Etats-Unis, aux Pays-Bas et en Allemagne. Diplômé de la Haute école d'arts et médias de Cologne, il avait auparavant réalisé un court-métrage ("2nd and A") et de nombreux spots publicitaires. "L'Un contre l'autre" est son premier long métrage.

Le sujet : Georg est un policier dévoué et apprécié de ses collègues ; son patron pense à lui pour lui succéder. Pourtant, sa relation de couple est un enfer : sa femme Anne, institutrice, est exaspérée par la faiblesse de son mari, et elle évacue sa rancoeur en le frappant.

La critique : Présenté l'an dernier à Cannes à la Quinzaine des Réalisateurs, "L'Un contre l'autre" a obtenu un excellent accueil de la critique : pour les Inrocks, il "frappe par son audace, sa maturité et sa maîtrise."; Télérama célèbre Jan Bonny, "dont la maîtrise impressionne déjà, (et qui) a le don de la rendre passionnante."Le Monde, quant à lui, glorifie la "mise en scène, caméra à l'épaule, plans souvent sombres, (qui) procède d'un naturalisme cinématographique mis ici au service de la description d'un cas clinique de dérèglement familial. "

Donnerwetter ! Dans la médiocrité ambiante des sorties printanières, impossible de passer à côté d'une oeuvre aussi prometteuse, et puis, ça la foutrait mal de rater un nouveau "La Vie des Autres". Donc, me voilà dans la grisaille d'une ville allemande, de nuit, à suivre caméra à l'épaule une patrouille qui a mal tourné puisqu'un forcené a pris en otage l'un des leurs, finalement libéré grâce au courage tranquille de Georg. Enfin, on croit le deviner, car la scène n'est pas éclairée, les dialogues sont elliptiques et le cadre pas toujours sûr.

Puis on suit le même Georg, bon flic et bon époux, qui récupère femme et (grands) enfants pour aller chez les beaux-parents, où la distribution de chèques se paie au prix des sentences blessantes du patriarche. On ressent un malaise à tous les étages : entre Anne et Georg, entre Anne et son père tyrannique, entre les parents et leurs enfants. La caméra suit donc (ce n'est pas une figure de style, elle trottine en permanence derrière les personnages mal éclairés et mal cadrés, il paraît que c'est ça la modernité) Georg tête de turc trop bon trop con dans son commissariat, et Anne, institutrice d'application apprenant le métier à une normalienne.

Jusqu'à une crise plus virulente qu'une autre, où Anne roue de coups Georg qui se love par terre et encaisse sans réagir : c'est donc cela le sujet, la violence domestique du fait de la femme, dont Jan Bonny dit  qu'elle " est bien plus répandue qu'on l'imagine. (...) Ce qui m'a le plus intéressé à ce moment-là, c'était l'étrange disproportion entre l'importance de cette information et la taille du communiqué qui lui était consacré. (...) Cela montre bien que dans notre société, cette forme de violence n'est pas thématisée."

Et à ce moment du film, premier d'une longue série de descriptions crues de la violence hystérique d'Anne, devant le sentiment de malaise mélangé d'ennui qui m'envahissait, je me suis interrogé sur l'intérêt d'aller voir un tel film. Va-t-on au cinéma pour prolonger une soirée Thema d'Arte croisée avec un Ca se discute ? L'intérêt pour le procédé narratif utilisé pour rapporter cette violence suffit-il à faire oublier l'insoutenable de ce qui est montré ?

Progressivement, le sentiment de malaise se diffuse, se métastasant de la situation aux personnages, puis à la réalisation. La répétition des scènes de violence, d'humiliation, culminant avec la scène où Anne s'envoie en l'air avec le collègue de son mari sous les yeux de ce dernier qui mange assis à la table familiale, la rengaine des "entschuldigung" et des "es tut mir leid" deviennent insupportables, et si je n'avais pas eu ma mission de critique clunysien à remplir, je pense que j'aurais quitté la salle.

"L'Un contre l'autre" est au film psychologique ce que "Derrick" est au film d'action, une version terne et angoissante. Comme les enquêtes du limier munichois, il frôle souvent le ridicule (la veste du beau-père en cadeau, la soirée des collègues de bureau qui trinquent en silence pour ne pas réveiller madame), et tout au long du film me revenait la voix de Camillo "Und ich frag mich : Warum ?"

Cluny
Par Cluny - Publié dans : critiques de mai 2008 - Communauté : Cinéma
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Samedi 3 mai 2008 6 03 /05 /2008 13:28

Film américain de Jon Favreau

Interprètes :
Robert Downey Jr (Tony Stark), Terrence Howard (Jim Rhodes), Gwyneth Paltrow (Pepper Potts), Jeff Bridges (Obadiah Stane)



Durée : 2 h 05

Note :
  5,5/10

En deux mots
: Nouvel épisode de "La morale et la géopolitique racontées aux petits Américains". Divertissant.

Le réalisateur :
Né en 1966 à New York, Jon Favreau rejoint en 1984 Tim Meadows et Mike Myers dans la troupe d'improvisation Chicago's ImprovOlympic. Il apparaît à l'écran en 1992 dans "Hoffa", et il se spécialise dans des rôles de comédie. En 2000, il passe à la réalisation avec "Made", qui sera suivi en 2002 par "Elfe" et en 2004 par "Zathura, une aventure spatiale".

Le sujet : Le patron d'une puissante compagnie d'armement, Tony Stark, est capturé en Afghanistan par un groupe de terroristes internationaux. Sommé par ses geoliers de fabriquer pour eux un exemplaire de son dernier missile, il fabrique une armure high tech qui lui permet de s'échapper.

Revenu aux Etats-Unis, il annonce qu'il va fermer la branche armement de son entreprise. Mais pendant qu'il perfectionne son armure, le n°2 de la compagnie, Obadiah, ne l'entend pas de cette oreille...

La critique : Ayant un peu plus que huit ans d'âge mental, je n'avais pas prévu d'aller voir "Iron Man". Mais après une adaptation mollassonne d'Agatha Christie et un drame psychologique dépressif, et devant l'incurie de l'offre cinématographique, week-end de quatre jour oblige, pourquoi pas ?

Stan Lee, le créateur d'Iron Man (entre autres),  explique la génèse du personnage : "Ce qui m'a poussé à créer un personnage comme Iron Man, c'est que je voulais tenter quelque chose qui change du super-héros habituel. En 1963, il incarnait tout ce que les jeunes lecteurs de l'époque ne portaient pas dans leur coeur : c'était un industriel qui inventait des machines de guerre. Je me suis dit que j'allais m'arranger pour que les jeunes le trouvent attachant en faisant de lui un type intéressant, riche, élégant et séduisant."

D'ailleurs, dans la version originale, ce n'est bien entendu pas en Afghanistan que Tony Stark était enlevé, mais au Viet-Nam, même si en 2004 Marvel Comic a réécrit sa génèse en plaçant l'épisode fondateur dans un pays d'Asie indéterminé. Donc, Iron Man est né d'une volontée de réhabiliter les marchands d'armes américains. Pourtant, au début de cette version cinématographique labellisée par Marvels Comics, Tony Stark nous est présenté comme un mélange de Charlie Wilson (pour le whisky et les petites pépées) et de Yuri Orlov (pour le cynisme mercantile), et s'il est indubitablement ric
he, élégant et séduisant, son intérêt moral demeure plus que douteux.

Mais suite à sa captivité dans une grotte afghane (le chef des terroristes est chauve et glabre, et toute référence religieuse est gommée, mieux vaut avoir un ennemi vénal que fanatique), Tony Stark découvre que ses armes servent aussi aux ennemis de l'Amérique, et ça, ça le troue (littéralement, d'ailleurs, puisqu'il se trouve équipé d'un pacemaker high tech) ! La naïveté étant une vertu américaine, on ne lui reprochera donc pas d'avoir ignoré ce que savent six milliards de terriens.

Au delà de la modernisation du contexte international, cette énième adaptation d'un super-héros de comics est très fidèle à l'histoire originelle, y compris les personnages de Yinsen, Rhodes, Potts et Obadiah. L'intérêt (relatif) de cet opus-là réside non pas dans ses ressemblance avec ses collègues de Marvel (Spider-Man, Superman et autre Batman) : super-pouvoirs, trahison d'un proche et super-baston finale contre son double, mais bien plutôt les différences avec la trame canonique. Ainsi, les duels sont assez peu nombreux, et on passe beaucoup plus de temps à voir Tony Stark tâtonner dans son labo à essayer de mettre au point son armure à mi-chemin entre Robocop et le Géant de Fer, qu'à le suivre dans des combats manichéens.

Du coup, et en l'absence d'un adversaire de la taille d'un Joker ou le Bouffon vert, on a le temps de s'intéresser au jeu à la limite du cabotinage de Robert Downey Jr, qui réussit à rendre sympathique un vendeur de mort, et peut-être plus encore dans sa période sans scrupule. Accompagnée par Gwyneth Paltrow qui campe une sorte de Miss Moneypenny assez savoureuse, il parvient à combler la légère indolence du scénario et le manque de surprise de ce nouvel avatar du genre préféré des studios en manque de créativité.

Cluny

Par Cluny - Publié dans : critiques de mai 2008 - Communauté : Cinéma
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Dimanche 4 mai 2008 7 04 /05 /2008 15:54

Film américain de Michaël Haneke

Interprètes :
Naomi Watts (Ann), Tim Roth (George), Micahel Pitt (Paul), Brady Corbett (Peter)



Durée : 1 h 55

Note :
  7,5/10

En deux mots
: Remake intégral du "Funny Games" autrichien ; au delà de la démarche singulière du duplicata, ce film demeure extrêmement moderne.

Le réalisateur :
Né en 1942 à Munich d'une actrice catholique et d'un metteur en scène protestant, Michael Haneke a étudié la philosophie à Vienne. Il monte de nombreuses pièces au théâtre, et réalise des téléfilms. En 1989, il tourne son premier film de cinéma, "Le Septième Continent", premier d'une trilogie sur la glaciation émotionnelle qui comprend aussi "Benny's Video" (1992) et "71 Fragments d'une chronologie du Hasard" (1994). Présenté à Cannes en 1997, "Funny Games" choque une partie du public, et en enthousiasme une autre partie.

Michael Haneke tourne ensuite "Code Inconnu" en 2001, puis "La Pianiste" qui obtient le Grand Prix du Jury à Cannes en 2002, "Le Temps des loups" en 2003 et "Caché" en 2005.

Le sujet : Ann, George et leur fils Georgie arrivent avec leur chien dans leur maison de campagne au bord d'un lac. Ils croisent leurs voisins avec deux jeunes gens. Puis un de ces garçons, Peter, vient demander à Ann des oeufs. Elle lui donne, mais il les laisse tomber. Quand elle lui en redonne, il fait tomber le téléphone d'Anne dans l'eau.

Puis arrive Paul, tout aussi poli, mais qui provoque le malaise d'Ann qui lui demande de partir. Comme il refuse, Ann demande à George de le mettre à la porte. Paul résiste, George le gifle ; Paul lui brise alors le genou d'un coup de club de golf.

La critique : Certains réalisateurs ont tourné deux fois le même film, le plus célèbre étant "L'Homme qui en savait trop" ; mais à l'exacte différence de Haneke, la motivation d'Alfred Hitchcock en 1956 était bien d'actualiser son film d'avant-guerre, et très nombreuses étaient les différences entre les deux versions. Plus récemment, Gus Van Sant a réalisé le remake plan par plan de "Psychose", mais en le tournant en couleur. La démarche de Michael Haneke
est toute autre : il a retourné exactement le même film, avec les mêmes dialogues, les mêmes cadrages, les mêmes costumes et accessoires. Seuls changent la langue et les acteurs, même si on retrouve bien évidemment des ressemblances entre Ulrich Mühe et Tim Roth dans le rôle de George, ou Frank Giering et Brady Corbett dans celui de Peter.

Michael Haneke explique ainsi sa démarche : "Lorsque dans les années 1990, j'ai commencé à songer au premier Funny Games,  je visais principalement le public américain. Et je réagissais à un certain cinéma américain, à sa violence, à sa naïveté, à la façon dont il joue avec les êtres humains. Dans beaucoup de films américains, la violence est devenue un produit de consommation. Cependant, parce que c'était un film en langue étrangère et que les acteurs étaient inconnus des Américains, le film original n'a pas atteint son public." Et le réalisateur autrichien de conclure en approuvant un critique américain : "Ce film a maintenant trouvé sa vraie place."

Je n'avais pas vu le Funny Games Austria, et j'ai donc regardé son décalque comme une oeuvre originale. Dans son interview citée ci-dessus, Michael Haneke parle de la façon dont le cinéma américain joue avec les êtres humains ; c'est bien ce qui frappe dans cette histoire glaçante, où un couple modèle avec enfant adorable se trouve brutalement pris comme pions d'un jeu macabre initié par deux jeunes gens de bonnes familles en bermudas et gants blancs.

Paul, c'est donc Michael Haneke montrant ce que c'est que de jouer avec la violence, comme le révèle la pirouette de la fin où il s'empare d'une télécommande pour modifier le dénouement qui lui déplaît, et c'est ce qui l'autorise plusieurs fois à prendre les spectateurs à témoin pour justifier sa réthorique meurtière et effroyablement logique. Cette dilution des frontières entre auteur/narrateur/personnage, que l'on retrouve d'ailleurs dans "Caché" (qui d'autre que Haneke a pu tourner les cassettes ?), rend le film passionnant en présentant plusieurs niveaux de lecture.

Au premier niveau, purement narratif, il apparaît redoutablement efficace, par la lente montée de la tension, par des indices distillés dès le début et qui prennent sens au fur et à mesure que se dévoilent les intentions perverses des deux garçons blonds. La mise en scène accroît ces effets de menace, en accordant un grande importance au hors-champ, comme ces aboiements du chien qui rencontre les deux bourreaux et qu'on entend au loin depuis le bateau où travaillent George et son fils, ou le long plan fixe sur Ann qui essaie de se libérer de ses liens après le départ apparent de Paul et Peter, et dont la fixité suggère que le menace reste proche.

D'autres niveaux de lecture se présentent ensuite : film sur la violence, "Funny Games US" ne la montre pas de façon usuelle. Elle se passe la plupart du temps en dehors du cadre, comme si le moment du déchaînement était anectotique, alors que ses effets sont longuement affichés, comme les traces de sang sur la télévision ou sur le mur. Ainsi, symptomatique est la scène du chantage pour que Ann accepte de se déhabiller, ou plutôt pour que George accepte de demander à Ann de le faire : quand elle cède et se déshabille, la caméra reste sur son visage en gros plan, car ce qui en jeu, c'est son humiliation et son renoncement. Il ne s'agit pas de pudeur, puisque que peu après on la verra dénudée en plan large ; il s'agit d'un choix narratif et moral : le sujet n'est pas la violence, surtout stylisée à l'écran, mais les effets bien réels de celle-ci sur les êtres humains.

Lors de son accueil à Cannes, Michael Haneke avait déclaré à Télérama à propos des réactions hostiles : "Je trouve cela normal. Quand on vous donne une gifle, vous réagissez." Le choix de la métaphore n'était pas innocent, puisque c'est la gifle de George qui légitime dans le discours de Paul le recours à la violence... Film(s) malin(s), voire roublard(s), "Funny Games" gagne à ressortir en version américanisée, parce que cela nous montre combien son propos reste d'actualité, à l'heure (entre autres exemples) où 6 millions d'exemplaires du jeu vidéo GTA 4 sont vendus en une semaine.

Cluny

Par Cluny - Publié dans : critiques de mai 2008 - Communauté : Cinéma
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Jeudi 8 mai 2008 4 08 /05 /2008 16:41

Film argentin de Lucia Cedron

Titre original : Cordero de Dios

Interprètes :
Leonora Balcarce (Guillermina), Mercedes Moran (Teresa), Jorge Marale (Arturo)
 




Durée
:
 
1 h 30

Note :
  7/10

En deux mots
: L'histoire de l'Argentine de la dictature à la crise, racontée avec intelligence à travers le destin de la mère, de la fille et du grand-père.

La réalisatrice :
Née en 1974, Lucia Cedron et sa famille s'installent en France après la décès de son père dans des circonstances mystérieuses. A l'Université de la Sorbonne, Cedrón décroche des diplômes en Littérature, Histoire et Etudes Cinématographiques. Après ses études elle produit des documentaires pour la télévision française mais décide de retourner à Buenos Aires en 2002 où elle réalise son premier court métrage, En ausencia, qui gagne l'Ours d'Argent au Festival de Berlin en 2003.

Le sujet : En 2002 à Buenos Aires, Guillermina apprend l'enlèvement de son grand-père maternel Arturo quand elle reçoit par téléphone la demande de rançon. Elle prévient sa mère Teresa qui vit en France depuis 1978, année où elle s'était réfugiée avec sa fille après la mort de son mari. Teresa revient pour la première fois en Argentine, et elle s'oppose à sa fille qui est prête à tout pour sauver son grand-père, à vendre leur maison ou à aller supplier un ami d'Arturo, ancien général de l'époque de la junte militaire.

La critique : Agnus Dei, c'est l'agneau de Dieu qui enlève le pêché du monde, symbole du pardon en débat dans cette Argentine ravagée par la crise économique de 2002, et habitée par les fantômes des victimes de la dictature ; c'est aussi la peluche qu"Arturo offre pour l'anniversaire de sa petite-fille, mais qui sert d'indice pour révéler à Teresa le rôle que son père a pu jouer dans la mort de son mari. Car si de nombreux sujets soutiennent le film (les effets de vie politique d'un pays sur ses habitants, les relations difficiles entre les générations, le rôle des objets et des lieux dans le souvenir), le thème principal est celui auquel est confontée l'Argentine face à son passé insuffisament apuré, à savoir le prix du pardon.

La réalisatrice Laura Cedron raconte ainsi la genèse de son film : "En décembre 2001, le pays a été plongé dans une terrible crise marquée en premier lieu par la démission du Président de la République d'Argentine, Fernando de la Rúa. Il en a résulté un chaos économique, politique et social que le pays traverse encore à ce jour et qui a notamment entraîné, face à la brutale paupérisation de toutes les classes sociales et au sentiment de désespoir général, une nouvelle vague d'enlèvements, cette fois-ci pour motifs économiques." Laura Cedron, qui vivait depuis 25 ans en France, voyageait justement en Argentine à cette époque là, et elle décida alors de se réinstaller dans son pays natal. Pour elle, "Agnus Dei" est en partie le fruit de ces retrouvailles avec la société argentine.

Comme son héroïne Guillermina, elle a dû suivre sa mère en exil après la mort de son père lors des années sombres de la dictature des généraux, et l'action du film navigue en permanence entre ces deux périodes décisives dans l'histoire des personnages, de la réalisatrice et de l'Argentine. Les années 70 sont signifiées par un photographie mordorée, qui s'oppose aux couleurs plus foides de 2002, comme si le souvenir, surtout celui d'une gamine, colorait la remémoration d'une période pourtant marquée par la peur et la douleur.

La période de 1978 est aussi évoquée, pays de Maradona oblige, à travers le prisme de la Coupe du Monde de 1978. Le père de Guillermina commente encore à la radio l'actualité du football au début du flash back, et il évoque les choix de Carlos Menotti, les chances du pays face à l'Italie la France et la Hongrie, adressant un message personnel à sa fille adorée en citant son surnom de Kalinki parmi les spécialistes auquel il rend hommage.

Les deux actions de 1978 et 2002 se déroulent donc en parallèle, les transitions se faisant à partir d'un lieu, d'un objet ou d'une phrase. Progressivement, on comprend que malgré ces 24 années écoulées, les maux d'aujourd'hui s'expliquent par les souffrances jamais cicatrisées d'hier. On le comprend, voire on le devine, car les choses ne sont jamais affirmées de façon démonstrative ou ostensible. Il faut parfois reconstituer le puzzle entre ellipse et épure, et ce n'est pas un hasard si Laura Cedron filme souvent à travers des vitres dépolies, des roues de bicyclettes ou dans le reflet d'un miroir.

Elle réussit aussi à reconstituer la répression de la junte sans jamais nous montrer les bourreaux, signifiés par des coups frappés à la porte, des hurlements dans la rue, ou surtout par la peur toujours palpable des opposants. De même, la conversation de 1978 entre Arturo et son ami qui deviendra général, clé de voute de l'intrigue, nous demeure muette, même si on peut facilement la reconstituer ; mais au moins il peut nous rester, comme à Guillermina, l'ombre d'un doute.

Par son sujet, mais aussi par la délicatesse du traitement et la toile de fond footballistique, "Agus Dei" rappelle le brésilien "L'Année où mes parents sont partis en vacances". Il est aussi une nouvelle preuve de la vitalité du jeune cinéma argentin, celui de Rodrigo Morreno, Fabian Bielinski ou Carlos Sorin.

Cluny
Par Cluny - Publié dans : critiques de mai 2008 - Communauté : Cinéma
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