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Dimanche 11 mai 2008

Film américain de Mitchell Lichtenstein

Interprètes :
Jess Weixler (Dawn), Hale Appleman (Tobey), Josh Pais (Godfrey)
 




Durée
:
 1
h 36

Note :
  6,5/10

En deux mots
: Parabole gore sur le parcours initiatique d'une adolescente, de la chasteté à la maîtrise de son corps.

Le réalisateur :
Né en 1956 à New York, Mitchell Lichtenstein est le fils du peintre pop-art Roy Lichtenstein ; il est diplômé de la Yale School of Drama. Acteur revendiquant clairement son homosexualité, il a tourné de nombreux rôles secondaires dans des séries télévisées (Deux Flics à Miami, Homicide, New York District) et au cinéma ("Le Garçon d'Honneur", d'Ang Lee ou "Streamer", de Robert Altman). Il réalise en 1994 un court métrage, "Resurrection".

Le sujet : Dawn vit avec sa mère, son beau-père et son demi-frère Brad à l'ombre d'une centrale nucléaire. Au lycée, elle est l'oratrice vedette du club qui prône la chasteté jusqu'au mariage, et à la maison, elle doit faire face à la sexualité extravertie et violente de Brad. L'ayant remarquée lors de la séance du club, Tobey l'invite au cinéma, puis à aller se baigner avec elle. Quand il essaie d'abuser d'elle, il découvre à ses dépens que son vagin est équipé de dents...

La critique : A la vision de la bande-annonce, je m'étais dit que cette idée du vagin denté présentait une originalité intéressante pour un film d'horreur, un peu comme celle de Larry Cohen pour "Le Monstre est vivant". J'ai donc anticipé sur ce à quoi Dawn procède dans le film, à savoir une recherche sur Google. Et là, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que vagina dentata appelait 109 000 pages sur internet, et l'article "The Vagina Dentata and the Immaculatus Uterus Divini Fontis" de J. Raitt dans le Journal of the American Academy of Religion (1980), explique même que "la vagina dentata, expression de la peur du mâle en face de la femme castratrice, est à l'origine de la neutralisation de la femme dans une église à dominante masculine".

La question qui se pose face à ce genre de film basé sur une idée, c'est de savoir s'il y a de la matière à remplir 90 minutes. La réponse est incontestablement positive, même si cette nécessité de broder un scénario qui s'adapte à ce postulat de départ amène à des résultats plus ou moins heureux ; je pense notamment au personnage de Brad, dont on comprend bien que sa première approche de la sexualité l'ait conduit à ce besoin de violence, mais ce contrepoint à son oie blanche de demi-soeur est quand même un peu too much.

Le film donc commence par un traveling latéral sur le sommet des arbres d'une petite bourgade, avant de découvrir les deux cheminées d'une centrale nucléaire, puis de plonger sur le jardin où un jeune garçon et une fillette se baignent dans une piscine gonflable. Le garçon s'adresse à sa demi-soeur, et l'oeil lubrique, lui demande "Fais voir la tienne". S'élève alors un hurlement, les parents accourent, et tout en refusant de dire ce qui vient de lui arriver, Brad montre l'extrêmité sectionnée de son doigt.

Le générique défile ensuite, avec en toile de fond la vision au microscope de protozoaires qui s'entredéchirent. Puis on voit la fillette devenue grande prêcher la chasteté devant un public de préadolescents enthousiastes, arborant tous un anneau rouge à l'annulaire, symbole de cette promesse, et qui ne sera échangé contre un anneau d'or que par celle qui deviendra la mère de leurs enfants.


Ces clubs de chasteté existent bien dans de nombreux collèges ; Mitchell Lichtenstein rappelle que le gouvernement américain dépense chaque année une somme estimée à 100 millions de dollars pour promouvoir l'abstinence, conséquence de l'Adolescence Family Life Act adopté au début de l'ère Reagan. De même, la pastille qui cache la planche anatomique montrant l'appareil génital féminin est issue de la lecture d'un article concernant l'école de Lynchburg en Virginie où le conseil d'administration avait censuré les illustrations des livres de biologie.

L'intérêt du parti-pris du réalisateur réside dans le choix de n'adopter quasi exclusivement que le point de vue de Dawn, qui découvre avec horreur sa particularité anatomique, avant d'en percevoir les utilisations possibles. Alors qu'elle sème derrière elle cadavres et mutilations, on ne voit presque jamais la police, si ce n'est à travers sa peur, et encore ce ne sont que des fausses pistes. A la naïveté initiale de Dawn s'oppose la duplicité des mâles : violence de Brad, hypocrisie de Tobey ("Je suis vierge à Ses Yeux"), manigances de Godfrey. Dawn est une sorte de Carrie White qui hérite sans le vouloir d'un pouvoir destructeur ; mais à la différence de l'héroïne de Stephen King et de Brian De Palma, dont elle partage la même blondeur ingénue, et malgré les effets tranchants de son pouvoir, elle reste épargnée par l'hémoglobine, comme le souligne Mitchell Lichtenstein : "J'ai délibérément tenu Dawn à l'écart de tout élément sanguin. Elle reste pure, jamais réellement violentée ou déshonorée par ses assaillants."

Si l'évocation de la sexualité est forcément explicite (ils ne pensent qu'à ça et ils ne parlent que de ça, même si c'est pour s'en préserver), elle est renforcée par le recours à de nombreuses allégories : un tronc d'arbre en forme de vulve, des concrétions phalliques, une grotte humide, la gueule du chien, celle de la créature du film qui passe à la télé, "Le Scorpion Noir", d'Edward Ludwig.

Sympathique réhabilitation des séries B aux accents par moment burtoniens, "Teeth" peut aussi se voir comme le récit du parcours initiatique d'une jeune fille qui passe d'une idéalisation mêlée de craintes aux relents chrétiens-conservateurs à une forme suprême et tranchante du contrôle de son corps. A une époque où la droite ultra-conservatrice met en cause le darwinisme, combat le droit à l'avortement et à la contraception, "Teeth" s'avère être peut-être plus qu'un simple divertissement gentiment déjanté.

Cluny
par Cluny publié dans : critiques de mai 2008 communauté : Cinéma
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Samedi 10 mai 2008

Film équatorien de Tania Hermida

Titre original : Qué tan lejos

Interprètes :
Tania Martinez (Esperanza), Cecilia Vallejo (Teresa), Pancho Aguirre (Jesus)
 




Durée
:
 
1 h 32

Note :
  7/10

En deux mots
: Carnets de voyage à travers l'Equateur d'une touriste espagnole, d'une étudiante décidée à empêcher le mariage de son ex et d'un acteur christique porteur des cendres de sa grand-mère.

La réalisatrice :
Née en 1970 à Cuenca, Tania Hermida est diplômée de l'Escuela Internacional de Cine y TV de San Antonio de Los Baños à Cuba. Elle a réalisé plusieurs courts métrages, "El Puente Roto" en 1991 et "Alo" en 1999, et elle a été assistante réalisatrice de "Marie pleine de Grâce". Elle est professeur de communication et d'arts contemporains à l'université de Quito, et a été élue à l'Assemblée Constituante équatorienne sur la liste de l'alliance de gauche PAIS qui soutient le président Rafael Correa.

Le sujet : Touriste catalane en visite en Equateur, Esperanza rencontre dans le bus Quito-Cuenca Teresa, une étudiante équatorienne qui se rend à Cuenca pour tenter d'empêcher le mariage de celui qu'elle croyait être son petit ami. Quand leur bus est arrêté par une grève surprise des transports, elles décident de poursuivre ensemble la route en autostop. Après avoir été prises par deux journalistes qui couvrent cette grève de façon très partisane, elle font la connaissance de Jesus, un acteur qui ramène les cendres de sa grand-mère pour les disperser dans le Tomebamba.

La critique : "Si loin" a connu un succès exceptionnel en Equateur : 200 000 spectateurs et 24 semaines à l'affiche dans un pays qui n'est pas couvert de multiplex. Le cinéma équatorien n'a produit que 17 longs métrages entre 1924 et 1999, et l'arrivée sur les écrans français (certes limités à cinq) de ce film couvert de récompenses constitue donc une véritable rareté. Mais heureusement, ce dernier ne se cantonne pas dans la catégorie "curiosité ethnographique", car nous sommes devant une oeuvre dont la clarté scénaristique et la maîtrise de la réalisation impressionnent, à plus forte raison pour un premier film.

Un des principaux intérêts du road movie est de permettre des rencontres apparemment aléatoires, et dont la juxtaposition permet de décrire la diversité du pays traversé. Ici, on retrouve cette fonction, avec la dimension supplémentaire du voyage à deux, puis à trois. On fait donc pêle-mêle la connaissance d'une gamine vendeuse de chewing-gum bavarde et débrouillarde, de journalistes dragueurs maladroits et à la déontologie approximative, d'une autre gamine dont la mère travaille en Espagne, d'un gosse de riche en 4x4, macho et supporter du club de Quito, et d'un motard amérindien serviable.

Et puis, Tania Hermida joue sur l'opposition de ses deux héroïnes : la catalane Esperanza est volubile, sociable et un brin naïve ; l'équatorienne (mais descendante de colons espagnol, comme seulement 7 % de la population ; le motard quechua la prend d'ailleurs pour un touriste, et quand elle s'insurge et proclame qu'elle est équatorienne, il réplique "Ca ne se voit pas") Teresa est taciturne, revendicative, et comme elle dit elle-même, "contre tout". Lorsqu'Esperanza se présente, elle lui fait croire qu'elle s'appelle Tristeza, et ce n'est qu'à la fin de leur périple qu'elle lui décline sa véritable identité.

Tania Hermida utilise aussi cette opposition pour parler de son pays, et du regard occidental sur celui-ci. Elle explique sa volonté de rompre avec "les conventions d'un certain "Cinéma du Tiers Monde" en dépassant les limites de l'étude de moeurs, en refusant une satisfaction visuelle de carte postale ou la folklorisation de la misère". Elle poursuit en souhaitant que son film propose "une réflexion ironique sur nos certitudes qui se révèlent souvent dérisoires au moment de se confronter à ce qui est autre, à la différence. J'aimerais que le public retienne de ce film son parti-pris critique évitant les dogmes, son humour sans concession, sa nature profondément personnelle, et pour cette raison, capable d'assumer les risques d'une recherche de nouvelles formes narratives."

Objectif atteint, tant en ce qui concerne l'humour, basé sur le burlesque des situations (les déclinaisons autour de l'urne funéraire de la grand-mère, le supporter arrêtant sa voiture dans une paysage désertique pour exécuter une petite danse avec le drapeau de son club après que celui-ci ait ouvert le score, ou le chauffeur de taxi passant d'une attitude obséquieuse à la diatribe anti-colonialiste), que le style narratif plutôt original : la présentation en voix off de chaque personnage principal et même des lieux traversés, un effet d'accélération obtenu par une accumulation de faux raccords, ou la prépondérance des plans larges.

«Le pays s’écroule et on boit de la pina colada», se lamente Teresa en apprenant la démission du président sous la pression de l'armée. Cette réplique résume bien la concordance du destin des personnages, et particulièrement de Teresa, et du pays lui-même. Alors, il y a bien ça et là quelques maladresses, des dissertations un brin prétentieuses et quelques insistances inutiles (la tirade de Jesus à cheval qui s'adresse à Esperanza comme s'il était Don Quichotte, par exemple). Mais "Si Loin" est surtout une oeuvre étonamment mature, offrant à la fois une histoire attachante et une carte postale décalée et sensible sur un pays que Tania Hermida donne envie d'aimer jusque dans ses plus petits défauts.

Cluny
par Cluny publié dans : critiques de mai 2008 communauté : Cinéma
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Jeudi 8 mai 2008

Film argentin de Lucia Cedron

Titre original : Cordero de Dios

Interprètes :
Leonora Balcarce (Guillermina), Mercedes Moran (Teresa), Jorge Marale (Arturo)
 




Durée
:
 
1 h 30

Note :
  7/10

En deux mots
: L'histoire de l'Argentine de la dictature à la crise, racontée avec intelligence à travers le destin de la mère, de la fille et du grand-père.

La réalisatrice :
Née en 1974, Lucia Cedron et sa famille s'installent en France après la décès de son père dans des circonstances mystérieuses. A l'Université de la Sorbonne, Cedrón décroche des diplômes en Littérature, Histoire et Etudes Cinématographiques. Après ses études elle produit des documentaires pour la télévision française mais décide de retourner à Buenos Aires en 2002 où elle réalise son premier court métrage, En ausencia, qui gagne l'Ours d'Argent au Festival de Berlin en 2003.

Le sujet : En 2002 à Buenos Aires, Guillermina apprend l'enlèvement de son grand-père maternel Arturo quand elle reçoit par téléphone la demande de rançon. Elle prévient sa mère Teresa qui vit en France depuis 1978, année où elle s'était réfugiée avec sa fille après la mort de son mari. Teresa revient pour la première fois en Argentine, et elle s'oppose à sa fille qui est prête à tout pour sauver son grand-père, à vendre leur maison ou à aller supplier un ami d'Arturo, ancien général de l'époque de la junte militaire.

La critique : Agnus Dei, c'est l'agneau de Dieu qui enlève le pêché du monde, symbole du pardon en débat dans cette Argentine ravagée par la crise économique de 2002, et habitée par les fantômes des victimes de la dictature ; c'est aussi la peluche qu"Arturo offre pour l'anniversaire de sa petite-fille, mais qui sert d'indice pour révéler à Teresa le rôle que son père a pu jouer dans la mort de son mari. Car si de nombreux sujets soutiennent le film (les effets de vie politique d'un pays sur ses habitants, les relations difficiles entre les générations, le rôle des objets et des lieux dans le souvenir), le thème principal est celui auquel est confontée l'Argentine face à son passé insuffisament apuré, à savoir le prix du pardon.

La réalisatrice Laura Cedron raconte ainsi la genèse de son film : "En décembre 2001, le pays a été plongé dans une terrible crise marquée en premier lieu par la démission du Président de la République d'Argentine, Fernando de la Rúa. Il en a résulté un chaos économique, politique et social que le pays traverse encore à ce jour et qui a notamment entraîné, face à la brutale paupérisation de toutes les classes sociales et au sentiment de désespoir général, une nouvelle vague d'enlèvements, cette fois-ci pour motifs économiques." Laura Cedron, qui vivait depuis 25 ans en France, voyageait justement en Argentine à cette époque là, et elle décida alors de se réinstaller dans son pays natal. Pour elle, "Agnus Dei" est en partie le fruit de ces retrouvailles avec la société argentine.

Comme son héroïne Guillermina, elle a dû suivre sa mère en exil après la mort de son père lors des années sombres de la dictature des généraux, et l'action du film navigue en permanence entre ces deux périodes décisives dans l'histoire des personnages, de la réalisatrice et de l'Argentine. Les années 70 sont signifiées par un photographie mordorée, qui s'oppose aux couleurs plus foides de 2002, comme si le souvenir, surtout celui d'une gamine, colorait la remémoration d'une période pourtant marquée par la peur et la douleur.

La période de 1978 est aussi évoquée, pays de Maradona oblige, à travers le prisme de la Coupe du Monde de 1978. Le père de Guillermina commente encore à la radio l'actualité du football au début du flash back, et il évoque les choix de Carlos Menotti, les chances du pays face à l'Italie la France et la Hongrie, adressant un message personnel à sa fille adorée en citant son surnom de Kalinki parmi les spécialistes auquel il rend hommage.

Les deux actions de 1978 et 2002 se déroulent donc en parallèle, les transitions se faisant à partir d'un lieu, d'un objet ou d'une phrase. Progressivement, on comprend que malgré ces 24 années écoulées, les maux d'aujourd'hui s'expliquent par les souffrances jamais cicatrisées d'hier. On le comprend, voire on le devine, car les choses ne sont jamais affirmées de façon démonstrative ou ostensible. Il faut parfois reconstituer le puzzle entre ellipse et épure, et ce n'est pas un hasard si Laura Cedron filme souvent à travers des vitres dépolies, des roues de bicyclettes ou dans le reflet d'un miroir.

Elle réussit aussi à reconstituer la répression de la junte sans jamais nous montrer les bourreaux, signifiés par des coups frappés à la porte, des hurlements dans la rue, ou surtout par la peur toujours palpable des opposants. De même, la conversation de 1978 entre Arturo et son ami qui deviendra général, clé de voute de l'intrigue, nous demeure muette, même si on peut facilement la reconstituer ; mais au moins il peut nous rester, comme à Guillermina, l'ombre d'un doute.

Par son sujet, mais aussi par la délicatesse du traitement et la toile de fond footballistique, "Agus Dei" rappelle le brésilien "Le Jour où mes parents sont partis en vacances". Il est aussi une nouvelle preuve de la vitalité du jeune cinéma argentin, celui de Rodrigo Morreno, Fabian Bielinski ou Carlos Sorin.

Cluny
par Cluny publié dans : critiques de mai 2008 communauté : Cinéma
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Dimanche 4 mai 2008

Film américain de Michaël Haneke

Interprètes :
Naomi Watts (Ann), Tim Roth (George), Micahel Pitt (Paul), Brady Corbett (Peter)



Durée : 1 h 55

Note :
  7,5/10

En deux mots
: Remake intégral du "Funny Games" autrichien ; au delà de la démarche singulière du duplicata, ce film demeure extrêmement moderne.

Le réalisateur :
Né en 1942 à Munich d'une actrice catholique et d'un metteur en scène protestant, Michael Haneke a étudié la philosophie à Vienne. Il monte de nombreuses pièces au théâtre, et réalise des téléfilms. En 1989, il tourne son premier film de cinéma, "Le Septième Continent", premier d'une trilogie sur la glaciation émotionnelle qui comprend aussi "Benny's Video" (1992) et "71 Fragments d'une chronologie du Hasard" (1994). Présenté à Cannes en 1997, "Funny Games" choque une partie du public, et en enthousiasme une autre partie.

Michael Haneke tourne ensuite "Code Inconnu" en 2001, puis "La Pianiste" qui obtient le Grand Prix du Jury à Cannes en 2002, "Le Temps des loups" en 2003 et "Caché" en 2005.

Le sujet : Ann, George et leur fils Georgie arrivent avec leur chien dans leur maison de campagne au bord d'un lac. Ils croisent leurs voisins avec deux jeunes gens. Puis un de ces garçons, Peter, vient demander à Ann des oeufs. Elle lui donne, mais il les laisse tomber. Quand elle lui en redonne, il fait tomber le téléphone d'Anne dans l'eau.

Puis arrive Paul, tout aussi poli, mais qui provoque le malaise d'Ann qui lui demande de partir. Comme il refuse, Ann demande à George de le mettre à la porte. Paul résiste, George le gifle ; Paul lui brise alors le genou d'un coup de club de golf.

La critique : Certains réalisateurs ont tourné deux fois le même film, le plus célèbre étant "L'Homme qui en savait trop" ; mais à l'exacte différence de Haneke, la motivation d'Alfred Hitchcock en 1956 était bien d'actualiser son film d'avant-guerre, et très nombreuses étaient les différences entre les deux versions. Plus récemment, Gus Van Sant a réalisé le remake plan par plan de "Psychose", mais en le tournant en couleur. La démarche de Michael Haneke
est toute autre : il a retourné exactement le même film, avec les mêmes dialogues, les mêmes cadrages, les mêmes costumes et accessoires. Seuls changent la langue et les acteurs, même si on retrouve bien évidemment des ressemblances entre Ulrich Mühe et Tim Roth dans le rôle de George, ou Frank Giering et Brady Corbett dans celui de Peter.

Michael Haneke explique ainsi sa démarche : "Lorsque dans les années 1990, j'ai commencé à songer au premier Funny Games,  je visais principalement le public américain. Et je réagissais à un certain cinéma américain, à sa violence, à sa naïveté, à la façon dont il joue avec les êtres humains. Dans beaucoup de films américains, la violence est devenue un produit de consommation. Cependant, parce que c'était un film en langue étrangère et que les acteurs étaient inconnus des Américains, le film original n'a pas atteint son public." Et le réalisateur autrichien de conclure en approuvant un critique américain : "Ce film a maintenant trouvé sa vraie place."

Je n'avais pas vu le Funny Games Austria, et j'ai donc regardé son décalque comme une oeuvre originale. Dans son interview citée ci-dessus, Michael Haneke parle de la façon dont le cinéma américain joue avec les êtres humains ; c'est bien ce qui frappe dans cette histoire glaçante, où un couple modèle avec enfant adorable se trouve brutalement pris comme pions d'un jeu macabre initié par deux jeunes gens de bonnes familles en bermudas et gants blancs.

Paul, c'est donc Michael Haneke montrant ce que c'est que de jouer avec la violence, comme le révèle la pirouette de la fin où il s'empare d'une télécommande pour modifier le dénouement qui lui déplaît, et c'est ce qui l'autorise plusieurs fois à prendre les spectateurs à témoin pour justifier sa réthorique meurtière et effroyablement logique. Cette dilution des frontières entre auteur/narrateur/personnage, que l'on retrouve d'ailleurs dans "Caché" (qui d'autre que Haneke a pu tourner les cassettes ?), rend le film passionnant en présentant plusieurs niveaux de lecture.

Au premier niveau, purement narratif, il apparaît redoutablement efficace, par la lente montée de la tension, par des indices distillés dès le début et qui prennent sens au fur et à mesure que se dévoilent les intentions perverses des deux garçons blonds. La mise en scène accroît ces effets de menace, en accordant un grande importance au hors-champ, comme ces aboiements du chien qui rencontre les deux bourreaux et qu'on entend au loin depuis le bateau où travaillent George et son fils, ou le long plan fixe sur Ann qui essaie de se libérer de ses liens après le départ apparent de Paul et Peter, et dont la fixité suggère que le menace reste proche.

D'autres niveaux de lecture se présentent ensuite : film sur la violence, "Funny Games US" ne la montre pas de façon usuelle. Elle se passe la plupart du temps en dehors du cadre, comme si le moment du déchaînement était anectotique, alors que ses effets sont longuement affichés, comme les traces de sang sur la télévision ou sur le mur. Ainsi, symptomatique est la scène du chantage pour que Ann accepte de se déhabiller, ou plutôt pour que George accepte de demander à Ann de le faire : quand elle cède et se déshabille, la caméra reste sur son visage en gros plan, car ce qui en jeu, c'est son humiliation et son renoncement. Il ne s'agit pas de pudeur, puisque que peu après on la verra dénudée en plan large ; il s'agit d'un choix narratif et moral : le sujet n'est pas la violence, surtout stylisée à l'écran, mais les effets bien réels de celle-ci sur les êtres humains.

Lors de son accueil à Cannes, Michael Haneke avait déclaré à Télérama à propos des réactions hostiles : "Je trouve cela normal. Quand on vous donne une gifle, vous réagissez." Le choix de la métaphore n'était pas innocent, puisque c'est la gifle de George qui légitime dans le discours de Paul le recours à la violence... Film(s) malin(s), voire roublard(s), "Funny Games" gagne à ressortir en version américanisée, parce que cela nous montre combien son propos reste d'actualité, à l'heure (entre autres exemples) où 6 millions d'exemplaires du jeu vidéo GTA 4 sont vendus en une semaine.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de mai 2008 communauté : Cinéma
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Samedi 3 mai 2008

Film américain de Jon Favreau

Interprètes :
Robert Downey Jr (Tony Stark), Terrence Howard (Jim Rhodes), Gwyneth Paltrow (Pepper Potts), Jeff Bridges (Obadiah Stane)



Durée : 2 h 05

Note :
  5,5/10

En deux mots
: Nouvel épisode de "La morale et la géopolitique racontées aux petits Américains". Divertissant.

Le réalisateur :
Né en 1966 à New York, Jon Favreau rejoint en 1984 Tim Meadows et Mike Myers dans la troupe d'improvisation Chicago's ImprovOlympic. Il apparaît à l'écran en 1992 dans "Hoffa", et il se spécialise dans des rôles de comédie. En 2000, il passe à la réalisation avec "Made", qui sera suivi en 2002 par "Elfe" et en 2004 par "Zathura, une aventure spatiale".

Le sujet : Le patron d'une puissante compagnie d'armement, Tony Stark, est capturé en Afghanistan par un groupe de terroristes internationaux. Sommé par ses geoliers de fabriquer pour eux un exemplaire de son dernier missile, il fabrique une armure high tech qui lui permet de s'échapper.

Revenu aux Etats-Unis, il annonce qu'il va fermer la branche armement de son entreprise. Mais pendant qu'il perfectionne son armure, le n°2 de la compagnie, Obadiah, ne l'entend pas de cette oreille...

La critique : Ayant un peu plus que huit ans d'âge mental, je n'avais pas prévu d'aller voir "Iron Man". Mais après une adaptation mollassonne d'Agatha Christie et un drame psychologique dépressif, et devant l'incurie de l'offre cinématographique, week-end de quatre jour oblige, pourquoi pas ?

Stan Lee, le créateur d'Iron Man (entre autres),  explique la génèse du personnage : "Ce qui m'a poussé à créer un personnage comme Iron Man, c'est que je voulais tenter quelque chose qui change du super-héros habituel. En 1963, il incarnait tout ce que les jeunes lecteurs de l'époque ne portaient pas dans leur coeur : c'était un industriel qui inventait des machines de guerre. Je me suis dit que j'allais m'arranger pour que les jeunes le trouvent attachant en faisant de lui un type intéressant, riche, élégant et séduisant."

D'ailleurs, dans la version originale, ce n'est bien entendu pas en Afghanistan que Tony Stark était enlevé, mais au Viet-Nam, même si en 2004 Marvel Comic a réécrit sa génèse en plaçant l'épisode fondateur dans un pays d'Asie indéterminé. Donc, Iron Man est né d'une volontée de réhabiliter les marchands d'armes américains. Pourtant, au début de cette version cinématographique labellisée par Marvels Comics, Tony Stark nous est présenté comme un mélange de Charlie Wilson (pour le whisky et les petites pépées) et de Yuri Orlov (pour le cynisme mercantile), et s'il est indubitablement ric
he, élégant et séduisant, son intérêt moral demeure plus que douteux.

Mais suite à sa captivité dans une grotte afghane (le chef des terroristes est chauve et glabre, et toute référence religieuse est gommée, mieux vaut avoir un ennemi vénal que fanatique), Tony Stark découvre que ses armes servent aussi aux ennemis de l'Amérique, et ça, ça le troue (littéralement, d'ailleurs, puisqu'il se trouve équipé d'un pacemaker high tech) ! La naïveté étant une vertu américaine, on ne lui reprochera donc pas d'avoir ignoré ce que savent six milliards de terriens.

Au delà de la modernisation du contexte international, cette énième adaptation d'un super-héros de comics est très fidèle à l'histoire originelle, y compris les personnages de Yinsen, Rhodes, Potts et Obadiah. L'intérêt (relatif) de cet opus-là réside non pas dans ses ressemblance avec ses collègues de Marvel (Spider-Man, Superman et autre Batman) : super-pouvoirs, trahison d'un proche et super-baston finale contre son double, mais bien plutôt les différences avec la trame canonique. Ainsi, les duels sont assez peu nombreux, et on passe beaucoup plus de temps à voir Tony Stark tâtonner dans son labo à essayer de mettre au point son armure à mi-chemin entre Robocop et le Géant de Fer, qu'à le suivre dans des combats manichéens.

Du coup, et en l'absence d'un adversaire de la taille d'un Joker ou le Bouffon vert, on a le temps de s'intéresser au jeu à la limite du cabotinage de Robert Downey Jr, qui réussit à rendre sympathique un vendeur de mort, et peut-être plus encore dans sa période sans scrupule. Accompagnée par Gwyneth Paltrow qui campe une sorte de Miss Moneypenny assez savoureuse, il parvient à combler la légère indolence du scénario et le manque de surprise de ce nouvel avatar du genre préféré des studios en manque de créativité.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de mai 2008 communauté : Cinéma
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