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critiques de novembre 2007

Jeudi 1 novembre 2007 4 01 /11 /2007 19:55

Film américain de Woody Allen

Interprètes :
Colin Farrell (Terry), Ewan Mc Gregor (Ian), Tom Wilkinson (Howard)

Cassandre.jpg

Durée :
 1 h 48

Note :
6/10

En deux mots
: Le Woody Allen annuel, pas un des meilleurs.

Le réalisateur :
Né en 1935 à Brooklyn, Woody Allen a commencé comme gagman pour Bob Hope puis comme rédacteur du show télévisé de Garry Moore. Il réalise son premier film en 1969 "Prends l'oseille et tire-toi", suivi en 1971 de "Bananas", puis en 1972 de "Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander". Depuis maintenant trente-cinq ans et au rythme d'un film par an, il alterne les comédies de genre ("Guerre et Amour", "Zelig", "Annie Hall", "Manhattan"), les comédies dramatiques aux accents bergmaniens ("Intérieurs", "Hannah et ses soeurs"), les comédies sentimentales ("Maudite Aphrodite", "Tout le monde dit I love you" "Melinda et Melinda")  et les comédies policières ("Meurtres mystérieux à Manhattan", "Coups de feu sur Broadway", "Escroc mais pas trop", "Match Point", "Scoop").

Le sujet :
Ian et Terry sont frères, inéparables et complices. Ian travaille au restaurant familial en espérant enfin réussir ses investissements mirifiques ; Terry travaille dans un garage, et il claque régulièrement ses maigres ressources au jeu. Ensemble, ils achètent un vieux voilier pour 6 000 £. Quand Terry perd 90 000 £ au poker, et quand Ian rencontre une actrice qui rêve d'un autre train de vie, tous les deux se tournent vers Howard, l'oncle d'Amérique.

Seulement cette fois, Howard exige une contrepartie, et pas des moindres : qu'ils liquident un associé qui s'apprête à révéler ses malversations. Après avoir longuement hésité, ils décident de satisfaire cette demande. Ian  se débarasse assez vite de ses problèmes de conscience ; Terry, par contre, n'arrive pas à surmonter la culpabilité qui le ronge.

La critique :
 "Le Rêve de Cassandre", drôle de nom pour un bateau, annonciateur du malheur à venir. Pourtant, ce yatch en bois qui évoque celui de "Plein Soleil", c'est le jouet qui permet aux deux frères d'oublier leurs soucis pécuniaires et de retrouver l'insouciance et la complicité de l'enfance ; sur la terre ferme, leur vie d'adulte se résume à une suite de désillusions financières. 

Car c'est une particularité de ce troisième Woody Allen tourné dans l'Angleterre post-blairienne : on n'y parle que d'argent. Celui qu'on a et qu'on va claquer, celui qu'on espère gagner dans des placements hasardeux, celui qu'on va quémander auprès du tonton providentiel et dont on découvre qu'il n'est pas si propre que ça. Symbole de la réussite et surtout de l'échec dans une société ultralibérale où tout se mesure aux signes extérieurs de richesse, il obnubile deux sympathiques loosers et les transforme en assassins.

On retrouve le même engrenage fatal que dans "Match Point", mais l'intrigue semble avoir ici moins d'importance ; ce qui paraît être le véritable sujet, c'est le dilemne moral qui simpose aux deux frères, et la réponse différente que chacun va y donner.
 
Moins enlevé que "Match Point", moins drôle que "Scoop" (et même pas drôle du tout), "Le Rêve de Cassandre" a pourtant tous les ingrédients d'un Woody Allen : des dialogues interminables, une mise en scène classique mais impeccable, un cadre soigné et des mouvements fluides, et la présence de grands acteurs ravis de faire la pige. Mais cette maîtrise du rythme souligne l'aspect répétitif des dialogues ("On le fait?", "On le fait pas ?", puis "On a eu raison", "On aurait pas dû...") et le vide relatif de l'intrigue, et on commence à s'ennuyer jusqu'au deux-tiers du film.

Heureusement, le combat interne de Terry joué par un Colin Farrell très convaincant réussit à nous sortir de notre torpeur sur la fin, et la distance où nous avait laissé les bavardages incessants laisse la place à l'émotion devant la spirale implacable de la loose et du malheur. Cette substance tardive est décevante si on évoque "Annie Hall" ou "Manhattan", mais un Woody Allen mineur et même plutôt raté reste quand même toujours plus intéressant que bien des films sortis dans 400 salles.

Cluny

Par Cluny - Publié dans : critiques de novembre 2007
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Dimanche 4 novembre 2007 7 04 /11 /2007 12:05

Film japonais de Naomi Kawase

Titre
original :
Mogari no Mori

Interprètes :
Shigeki Uda (Mr Shigeki), Machiko Ono (Machiko), Makiko Watanabe (Wakako)


Mogari.jpg

Durée :
 1 h 37

Note :
4/10
cannes-logo-copie-1.gif
Grand Prix

En deux mots
: Un vieil homme et une jeune femme se perdent dans la forêt du deuil, et nous avec.

La réalisatrice :
Née en 1969 dans la province de Nara, Naomi Kawase a suivi les cours de l'Ecole de Photographie d'Osaka. Elle a commencé par des courts métrages expérimentaux, dont "Etreinte", primé en 1992 à Tokyo. Son premier long métrage, "Hotaru" lui vaut la Caméra d'Or à Cannes en 1996. "Shara" est aussi présenté à Cannes en 2003.

Le sujet :
M. Shigeki ne s'est jamais remis de la perte de sa femme, trente-un an plus tôt. Il vit dans une maison de retraite où travaille une nouvelle venue. Cette dernière, Machiko, a elle aussi subi une perte, celle de son fils. Suite à un accident de voiture, ils se retrouvent perdus au coeur d'une épaisse forêt

La critique :
 Les fidèles lecteurs de ces critiques connaissent mon goût pour le cinéma asiatique, et l'accueil enthousiaste que j'ai pu réserver aux films de Wong-Kar-Waï, Hou Hsiao-Hsien, Kim Ki-Duk ou Takeshi Kitano. Ayant de plus bien aimé "Shara", c'est avec beaucoup d'envie et de préjugés favorables que je suis allé voir "La Forêt de Mogari".

Las, ma déception a été à la hauteur de l'attente. Le dernier film de Naomi Kawase, la chouchoute du festival de Cannes, est un des plus vides et des plus ennuyeux qu'il m'ait été donné de voir ces dernières années. Pourtant, j'ai retrouvé les mêmes ingrédients qui m'avaient tant plu dans "Shara" : des longs plans séquences aériens avec une caméra portée, un montage puzzle qui évoque beaucoup plus qu'il ne raconte, un sens du détail dans la description des pratiques traditionnelles (la fabrication de l'encre dans "Shara", la calligraphie ici).

Mais alors que dans "Shara" ce style se mettait au service d'une histoire pourtant assez proche (déjà l'impossibilité du deuil) en l'inscrivant dans le dédale des rues de Nara, l'ancienne capitale impériale, ici ces figures stylistiques tournent aux procédés factices, et l'errance dans la forêt ressemble plus à celle du "Projet Blair Witch" qu'à celle de "Gerry". 

On comprend rapidement le propos de la réalisatrice, la communauté de situation entre Shigeki et Machiko ; on devine vite qu'au bout de ce cheminement il y aura l'acceptation. Mais que le chemin est long ! Une partie de la critique s'extasie sur la beauté de la photographie, sur la gamme de verts. J'ai dû m'assoupir, mais je n'ai pas retrouvé cette richesse plastique que j'avais tant appréciée dans "Shara", la caméra tressautante semblant en permanence engoncée dans l'étroitesse du sentier, et la variation chlorophyllienne étant étouffée par une lumière naturelle forcément obscurcie.

Huis clos oppressant et répétitif, "La Forêt de Mogari" est aussi desservie par des acteurs peu convaincants et des dialogues minimalistes ; à part quelques scènes au début du film (l'anniversaire de Shigeki, par exemple), il n'y a pas grand chose à rattraper dans ce pensum new age si décevant.

Cluny

Par Cluny - Publié dans : critiques de novembre 2007
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Dimanche 11 novembre 2007 7 11 /11 /2007 11:53

Film américain de Paul Haggis

Titre
original :
In the Valley of Elah

Interprètes : Tommy Lee Jones (Hank Deerfield), Charlize Theron (Emily Sanders), Susan Sarandon (Joan Deerfield)

Elah.jpg

Durée :
 2 h

Note :
7,5/10

En deux mots
: Une nouvelle fois, le cinéma américain montre sa capacité à intégrer des sujets brûlants dans des récits palpitants.

Le réalisateur :
Né en 1953 dans l'Ontario, Paul Haggis s'installe à 22 ans en Californie où il travaille pour la télévision. Il réalise un premier film en 1993, "Red Hot", mais il ne rencontre pas le succès et retourne écrire des scénarios pour CBS. Il écrit ensuite  en 2005 le script de "Million Dollar Baby", qui obtient l'oscar du meilleur film, récompense qu'il obtient l'année suivante pour "Collision", dont il a aussi assuré la réalisation.

Le sujet :
Hank Deerfield est un ancien enquêteur de la Sureté Militaire. Quand il apprend que son deuxième fils Mike (le premier est mort à l'armée dix ans avant dans un accident d'hélicoptère) n'est pas revenu de permission juste après son retour d'Irak, il part à sa recherche à Fort Rudd. Malgré sa connaissance du milieu militaire, il se heurte au silence de l'armée et au désintérêt de la police locale. 

Quand on retrouve les restes découpés du corps de Mike, Hank se voit confronté à une guerre des polices. Il prend alors l'enquête à son compte, avec l'aide du détective Emily Sanders, cantonnée jusque là aux affaires de violence contre les animaux. Il découvre progressivement ce que la guerre en Irak a fait de son fils...

La critique :
 La vallée d'Elah, c'est le lieu où David a affronté Goliath. C'est aussi la seule histoire qu'Hank arrive à raconter au fils d'Emily pour l'endormir, et c'est sans doute à l'aide de récits de ce type qu'il a élevé ses deux garçons, dont le cadet, le survivant, empaquetait ses affaires dans le sac que son père avait ramené du Vietnam.

Militaire, Hank l'est toujours autant, même maintenant qu'il est revenu à la vie civile : il s'arrête pour remettre la bannière étoilée à l'endroit devant une école près de chez lui, cire ses chaussures chaque soir, et fait son lit au carré où qu'il soit. Militaire, et flic, profitant de sa connaissance de l'armée pour lire des informations qu'Emily ne sait pas décrypter. Quand il découvre à la morgue les morceaux du corps de son fils, découpés, calcinés, déchirés par les chiens, il a quand même le réflexe de demander combien d'impacts de couteau ont été retrouvés sur les os, et provenant de combien d'armes différentes.

L'intelligence et la force de ce film, c'est de réussir à raconter une histoire extrêmement bien ficelée, porteuse de la plupart des ressorts dramatiques du genre (la détective qui doit faire ses preuves dans un univers de machos, Hank entre besoin de justice et désir de vengeance, la culpabilité dans le rapport père/fils) dans un sujet au coeur de l'actualité américaine et mondiale. Cette force du cinéma hollywoodien se manifeste une nouvelle fois ici, car sans démonstrations didactiques, "Dans la Vallée d'Elah" en dit beaucoup sur la folie de l'intervention U.S. en Irak.

Tout en restant concentré sur l'intrigue et les personnages, on découvre la gangrène que cette sale guerre a installée au plus profond de l'american way of life : des vétérans noient leurs chiens dans la baignoire, les tests de détection d'usage de la drogue dans l'armée ne sont pas faits en Irak, un matelas nu dans une chambrée évoque un soldat tombé là-bas, et surtout, de braves gars deviennent des tortionnaires. Car, comme le dit un de ces gars, "il ne faut pas envoyer de héros dans un endroit tel que l'Irak".

Un peu comme chez De Palma, le cadre est fractionné en plusieurs fenêtres : écrans de surveillance, vidéos dépixellisées  récupérées sur un ordinateur, sans parler des commentaires à la radio se demandant "si les Irakiens vont lâcher la pipe à eau pour aller voter". Les scènes de guerre ne sont pas celles de "Apocalypse Now" ou de "Full Metal Jacket" : elles ressemblent à celles de la prison d'Abou Graib, prises à la dérobée par un téléphone portable, puisque seules les images d'une guerre chirurgicale sont autorisées par le Pentagone.

Progressivement, l'enquête de Hank devient tout à la fois la traque de celui ou ceux qui ont commis cet acte barbare, mais surtout une plongée dans le mécanisme qui a transformé Mike en un être aux antipodes des valeurs américaines aux quelles croit Hank - et malgré tout, Paul Haggis : "Les cinéastes ne supportent pas qu'on leur dise ce qui est patriotique ou pas, qu'on leur impose des idées. Je suis un patriote, je suis fier d'être Américain."

Parlant de David dans la vallée d'Elah, il dit aussi : "C'est un acte de bravoure extraordinaire. Mais en même temps, je ne peux m'empêcher de penser : quel genre de roi envoie un gamin sans expérience combattre un géant, alors que ses meilleurs guerriers ne veulent pas l'affronter ? C'est la corruption à l'état pur."         

Paul Haggis avait initialement pensé à Clint Eastwood pour jouer Hank, et c'est vrai que Tommy Lee Jones compose un personnage proche des derniers rôles de celui pour lequel Haggis écrivit "Million Dollar Baby". Toujours aussi caméléon, Charlize Theron incarne une Emily qui rappelle par moment Jodie Foster dans "Le Silence des Agneaux", mélange de doute et de bravitude.

Partant comme une investgation classique, du genre de "Presidio: Base militaire San Francisco", "Dans la Vallée d'Elah" glisse progressivement vers une enquête morale, servie par une réalisation classique (que c'est bon de retrouver de temps en temps un cadre stable !) et une superbe photographie froide de Roger Deakins, le chef-op (entre autres) des frères Coen.

Cluny

Par Cluny - Publié dans : critiques de novembre 2007
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Dimanche 11 novembre 2007 7 11 /11 /2007 17:53

Film américano-britannique de David Cronenberg

Titre
original :
Eastern Promises

Interprètes :
Viggo Mortensen (Nikolai Luzhin), Naomi Watts (Anna Khitrova), Vincent Cassel (Kirill), Armin Mueller-Stahl (Semion)

Promesses.jpg

Durée :
 1 h 40

Note :
6/10

En deux mots
: Loin de ses terres canadiennes, Cronenberg se perd dans la caricature.

Le réalisateur :
Né en 1943 à Toronto, David Cronenberg signe en 1969 "Stereo" puis "Crimes of Future" en 1970, qui contiennent déjà ses thèmes de prédilection : la sexualité, le corps comme terrain d'expérimentation et l'éthique médicale. Il réalise ensuite des films entre horreur et science-fiction : "Frisson" (1975), "Rage" (1976) et "Chromosome 3" (1979). Suivent ensuite "Scanners" (1981), "Videodrome" (1983), "Dead Zone" (1985), "La Mouche" (1986), "Faux-Semblants" (1989), "Le Festin Nu" (1991), "Crash" (1996), "eXistenZ" (1999), "Spider" (2003) et "A History of Violence" (2005).

Le sujet :
Anna, une sage-femme d'un hôpital de Londres, accouche Tatiana, une très jeune femme russe qui meurt en couche. Afin de pouvoir confier le bébé à sa famille, elle demande à son oncle russe de lui traduire le journal qu'elle a récupéré. Son oncle refuse, en lui reprochant d'avoir volé une morte. Elle se rend alors dans un restaurant russe dont elle a trouvé une carte dans le journal. Semion, le propriétaire, l'accueille aimablement et accepte de lui traduire ; quand elle lui amène une photocopie du journal, il insiste pour avoir l'original.

Entretemps, son oncle qui a lu le journal lui explique que Semion et son fils Kirill  sont les monstres qui ont fait venir Tatiana, l'ont violée, droguée et prostituée. Semion leur propose alors un deal : le carnet contre l'adresse de la famille de Tatiana. Il demande ensuite à Nikolaï, le chauffeur de Kirill, de se débarasser de l'oncle...

La critique :
 Amateurs d'hémoglobine, surtout ne ratez pas le début du film. Les personnages principaux ne sont pas encore apparus que déjà nous avons asssisté à un égorgement au rasoir et à une rupture placentaire ; et ce n'est qu'un début, Cronenberg ne reculant pas devant le gore, jusqu'à une scène de corps-à-corps au couteau dans un bain turc qui a soulevé une tempête de rires gênés dans la salle des Champs-Elysées où je suis allé voir le film.

On peut comprendre ce qui a attiré Cronenberg dans cette histoire de Steve Knight, la vision de cette scène rappelant par la violence faite à un corps nu celle de la transmutation dans "La Mouche". Ici, les corps portent les marques de l'histoire des vori v'zakone, ces "voleurs dans la loi", puisque chaque tatouage représente une étape dans leur parcours, depuis les prisons du FSB jusqu'à l'étoile qu'on leur tatoue au cours d'une cérémonie initiatique sur le genou, afin de leur interdire de s'agenouiller devant quiconque. 

De même, ce n'est pas étonnant que le moyen d'abattre le parrain de ce clan de la mafia russe de Londres, incarnation du mal absolu, réside dans l'ADN du bébé issue du viol qu'il a fait subir à une gamine de 14 ans, et que Kirill veut confier à la Tamise, Moïse de ces temps barbares.

Mais alors que "A History of Violence", pourtant marqué par la même crudité, réussissait à convaincre, "Les Promesses de l'Ombre", malgré une indéniable virtuosité, ne parvient pas à faire rentrer le spectateur dans ce récit étrangement artificiel ; pire, une gêne s'installe rapidement, devant la description caricaturale, à la limite du racisme, de ces Russes brutaux, dépravés, et forcément alcooliques. Le jeu outrancier de Vincent Cassel n'arrange rien, mais il n'y a pas que ça, et quand le parrain fête dans son restaurant l'anniversaire d'une centenaire, l'accordéoniste chevelu qui roucoule une balade nous fait plus penser à José Garcia dans "Rires et Châtiments" qu'aux personnages de "Little Odessa" ou de "Lord of War".

Certains critiques évoquent déjà le film-culte, à l'égal du "Parrain", de "Sacarface" ou de "Les Affranchis". Même si on retrouve certains ingrédients, comme l'opposition entre le conformisme de la vie de famille et la brutalité extrême des agissements mafieux, on est loin du souffle épique qui traversait ces films. Certes, on est clairement dans un David Cronenberg, avec ses faux-semblants, ses familles contradictoires et ses mutilations ; mais au-delà de ces figures de style, on y cherche en vain l'originalité qui a fait l'intérêt des grands films du réalisateur de "Crash", "eXistenZ" ou "A History of Violence".

Cluny

Par Cluny - Publié dans : critiques de novembre 2007
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Samedi 17 novembre 2007 6 17 /11 /2007 16:26

Film américain de Ridley Scott

Interprètes :
Denzel Washington (Frank Lucas), Russel Crowe (Inspecteur Ritchie Roberts), Josh Brollin (Inspecteur Trupo), Chiwetel Ejiofor (Huey Lucas)

AmGang.jpg

Durée :
 2 h 37

Note :
7/10

En deux mots
: Parabole sur le rêve américain, ou l'ultralibéralisme version traffic d'hero.

Le réalisateur :
Né en 1937 à Durham (Grande-Bretagne), Ridley Scott est le frère aîné de Tony Scott. Il a commencé comme réalisateur de séries à la BBC. Il passe au grand écran en 1977 avec "Les Duellistes", qui lui vaut le Prix du Jury pour un premier film au Festival de Cannes. Il tourne ensuite en 1979 "Alien, le huitième passager", qui connaît un succès mondial, ainsi que "Blade Runner" en 1982, d'après Philip K. Dick.

Il rencontre son premier échec en 1985 avec "Legend", un film d'heroic fantasy. Il tourne ensuite "Traquée" (1987), "Black Rain" (1988), avant de renouer avec le succès grâce à "Thelma et Louise" en 1991. Après plusieurs films qui sont des semi-échecs ("1492", "Lame de Fond", "A Armes égales"), "Gladiator" vaut à Russel Crowe l'oscar du meilleur acteur en 2001. Suivront ensuite "Hannibal" (2001), "La Chute du Faucon noir" (2002), "Les Associés" (2003), "Kingdom of Heavens" (2005) et "Une grande Année" (2006).

Le sujet : A Harlem en 1968, Frank Lucas, le chauffeur du parrain noir Bumpy Jonhson, décide à la mort de son patron de casser le marché de l'héroïne en allant traiter directement avec les généraux du Kuo Ming Tang dans le Triangle d'Or. Impitoyable et brutal, il battit rapidement une immense fortune, et refuse de se laisser racketter par les policiers ripoux.

L'inspecteur Ritchie Roberts a été mis sur la touche pour avoir restitué un million de dollars trouvés dans la voiture d'un truand. Quand devant l'ampleur des ravages de la drogue, Nixon déclare la guerre au trafic, il est chargé de constituer une équipe d'incorruptibles pour remonter la filière de cette héroïne 100 % pure qui a détroné celle de la French Connection.

La critique : "American Gangster", ce titre n'a été choisi qu'en post-production, de préférence à "Tru Blu'" ou "The Return of Superfly", en référence au film de la Blacksploitation inspiré de Frank Lucas. Pourtant, l'adjectif American est bien le noeud de l'intrigue de ce biopic particulier. Alors que les Etats-Unis s'enfoncent dans un conflit interminable, celui du Vietnam (ça ne vous rappelle rien ?), nous assistons à la résistible ascension d'un parrain d'un nouveau genre, adepte d'une approche de businessman dans le traffic d'héroïne.

Pourtant, la première scène du film, très brève, ne nous laisse aucune illusion sur la nature de Frank Lucas, que l'on voit immoler un type attaché sur une chaise avant de l'achever à bout portant. Contrepoint à cette violence brute, la seconde scène nous montre son patron distribuer aux miséreux des dindes de Thanksgiving, puis tenir un discours conservateur sur la disparition des valeurs nationales, pester contre la raréfaction des petits commerces aux profit des McDonald, et dénoncer ces "Chinetoques qui mettent les Américains au chomage". Ce souci d'agir en notable de la communauté et de reprendre à son compte les fondements de la civilisation américaine, Frank Lucas le modélisera et en fera la pierre angulaire de sa success story

A la réception qui suit les funérailles de Bumpy Johnson, le costume sobre de Lucas tranche avec les costards rutilants des autres postulants à la succession. Car c'est son credo : pour vivre heureux, vivons caché ; la seule fois où il l'oubliera, lors du match Ali-Frazier, la sanction sera immédiate : il se retrouvera avec dans ses pattes et le flic pourri, et le flic incorruptible.

Frank Lucas va à l'église, dit les grâces en famille et professe devant ses frères des préchi-préchas du style : "L'important en affaire, c'est l'honnêteté, l'intégrité et la famille", juste d'avant de flanquer en pleine rue une balle dans le crâne d'un malfrat qui avait osé réclamer son pourcentage. Quand le parrain italien l'invite dans son manoir ramené pierre par pierre du Gloucestershire, l'argument que le gentleman-farmer d'un jour avance pour obtenir une alliance, c'est que le monopole, "c'est anti-américain".


Dans une société où un policier qui restitue à son administration un million de dollars se retrouve au banc de la profession, où l'armée a décidé de ne pas procéder au dépistage de la drogue dans ses rangs au Vietnam, et où artistes, sportifs et politiciens se pressent pour bénéficier des largesses des parrains, l'attitude rigoriste de Lucas apparaît presque comme une posture morale. Lucas et Roberts sont frères par leur isolement dans leur propre camp, et c'est clairement ce que nous montre la fin.

"American Gangster" est un film de producteur, et Ridley Scott n'a été choisi par Universal qu'après que le projet ait déjà bien avancé. Mais il a visiblement pris beaucoup de plaisir à reconstituer cette époque à la fois si proche et si lointaine, cette ère d'avant le téléphone portable, internet et le village mondial ; il ne manque pas un accessoire pour restituer cette ambiance seventies : costumes disco et coiffures afro, rouflaquettes et lunettes sarkoziennes. Il a aussi amené dans ses bagages son acteur fétiche, Russel Crowe, empruntant au passage l'acteur fétiche de son frère Tony, Denzel Washington.

Comme de nombreux films de ce format, "American Gangster" aurait pu être écourter d'un ou deux quarts d'heure, même si on n'a pas le temps de s'ennuyer, grâce à un rythme assez relevé et à une construction classique, mais efficace : le montage parallèle des destins des deux protagonistes qui ne se rencontrent qu'après une heure de film.

S'il n'y avait pas déjà eu "Le Parrain", "Les Affranchis" et "Scarface", "American Gangster" aurait pu postuler au rang de film-culte. Il y a bien une impression de déjà vu, mais grâce à un scénario habile, une réalisation enlevée et un duel de stars certes un peu cabotines, ce film constitue un agréable divertissement.

Cluny

Par Cluny - Publié dans : critiques de novembre 2007
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