Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Film sud-coréen de Kim Ki-Duk
Interprètes : Seong-Hyeon-a (See-Hee 2), Jung-woo Ha (Ji-woo), Ji-Yeong Park (See-Hee 1)
Durée : 1 h 37

Note : 7/10
En deux mots : Kim Ki-Duk l'éclectique s'attaque aux ravages causés par le temps dans la relation amoureuse ; une idée de départ brillante, mais le film traîne un peu en longueur.
Le réalisateur : Né en 1960 dans un village de montagne, Kim Ki-Duk arrive à Séoul à l'âge de 9 ans. Tour à tour ouvrier, marines puis moine, il part en France étudier la peinture, où il découvre le cinéma. De retour en Corée en 1993, il écrit des scénarios avant de réaliser son premier film en 1996, "Crocodile" qui raconte sa propre vie. A partir de là, il réalise un film par an, dont "Wild Animals" qu'il tourne à Paris en 1997, "L'Ile" (2000), "Adresse Inconnue" (2001), "The Coast Guard" (2003), "Printemps, Eté, Automne, Hiver... et Printemps" (2003), "Locataire" (2004) et "L'Arc" (2005).
L'histoire : See-Hee et Ji-Woo sortent ensemble depuis deux ans, et See-Hee sent le désir de son compagnon qui s'émousse ; elle fait des crises de jalousie, lui reproche de penser à d'autres filles quand ils font l'amour, et brusquement, elle disparaît sans laisser de traces. Ji-Woo la cherche, ses amis tentent de lui présenter des filles, mais il n'arrive pas à l'oublier.
Sur le ferry qui le conduit au parc aux sculptures où il allait avec See-Hee, il remarque une fille avec un masque ; plus tard, il la retrouve comme serveuse dans le café où il retrouvait See-Hee. Il ne sait pas que c'est See-Hee qui a subi une opération de chirurgie esthétique.
La critique : Le générique de début s'inscrit sur fond noir alors que résonne un tic-tac ; puis en très gros plan, la préparation d'une opération esthétique : le chirurgien trace des pointillés noirs sur la peau, un goutte-à-goutte distille le produit anésthésiant, puis des images crues des chairs charcutées. Une femme portant un masque pousse ensuite la porte de la clinique dont les battants affichent les images de deux demi-visages différents, elle sort dans la rue, hagarde, elle est percutée par une passante, et le portrait qu'elle tenait contre elle tombe et vole en éclat.
Ces deux premières minutes donnent le ton du dernier film de Kim Ki-Duk : un rythme nerveux, fait de scènes courtes, de récurrence d'actions et de symboles, une narration où l'enjeu n'est pas la réalité de telle ou telle action (dès le début, on sait que See-Hee s'est fait opérer) mais ce que ressentent les personnages.
Belle idée de scénariste que celle de cette femme qui tente de combattre l'érosion du désir et l'usure du temps en repartant à zéro, et en tentant de séduire une deuxième fois le même homme. Kim Ki-Duk représente ce temps qui s'écoule par la répétition des lieux (le café, le ferry, le parc aux statues et notamment la sculpture des mains-escalier), des objets (les photos, les lettres, les messages sur le portable) et des actions (la dispute, l'opération, la séduction).
Ayant vu "Printemps, Eté, Automne, Hiver... et Printemps" il y a peu, et malgré les différences entre les deux films, j'ai retrouvé aussi des constantes : la giffle, le masque dérisoire (ici le mot "fermeture", là la photographie de celle qu'elle était avant), la femme à la tête couverte d'un foulard, la porte à doubles battants qui donne accès à un autre monde...
On est pris par ce tourbillon, un peu agacé par l'hystérie et la jalousie de See-Hee, un peu désolé du manque de clairvoyance de Ji-Woo ; on passe de scènes drôles, comme la séduction par le maniement du balai, à des scènes poétiques, comme celle très courte d'une petite fille déguisée en ange qui vient apporter un message, ou celle où See-Hee découpe des visages glamour dans un magazine, préfiguration du charcutage qu'elle va subir.
Mais le film s'essouffle aux deux-tiers, quand il découvre l'identité de celle qu'il vient de séduire, et qu'à son tour il disparaît. La répétion cyclique devient un enfermement étouffant, et même si on comprend qu'est en jeu l'application de la loi du talion, oeil pour oeil, visage pour visage, on ne sait plus si c'est See-Hee ou Kim Ki-Duk qui ne trouve plus la sortie, et nous avec.
On est très loin de l'univers contemplatif de"Printemps, Eté, Automne, Hiver... et Printemps", et le jeu des comédiens n'est pas toujours à la hauteur ; mais "Time" malgré ses imperfections offre une réflexion vertigineuse sur l'identité et la résistance à l'usure, et il reste le film captivant d'un cinéaste décidément très éclectique.
Cluny