Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Film français de Mehdi Charef
Interprètes : Ali Hamada (Ali), Thomas Millet (Nico), Zahia Saïd (Aïcha)
Durée : 1 h 32

Note : 6/10
En deux mots : Les souvenirs d'enfance de Mehdi Charef, pour qui l'indépendance fut aussi la fin d'une amitié ; souvent décousu, parfois touchant.
Le réalisateur : Né en 1954 à Maghnia en Algérie, Mehdi Charef arrive en France à l'âge de 10 ans, dans la cité de transit de Nanterre. Il rentre à l'usine comme ajusteur, puis publie en 1983 "Le Thé au Harem d'Archi Ahmed". C'est Costa-Gavras qui lui conseille d'adapter lui même son livre qui devient en 1984 "Le Thé au Harem d'Archimède", qui obtient le Prix Jean Vigo et le César du premier film. Il tourne ensuite "Miss Mona" en 1986, avec Jean Carmet dans un rôle de travesti, "Camomille" en 1987, "Au pays des Juliets" en 1991 et "Marie-Line" en 1999.
L'histoire : Au printemps 1962, dans une petite ville d'Algérie, l'armée française poursuit ses exactions, alors que l'indépendance est inéluctable. Les colons commencent à partir, et les combattants du FLN commencent à apparaître au grand jour. Son instituteur étant reparti en métropole, Ali partage son temps entre ses petits boulots (vendeur de journaux, porteur, projectionniste) et ses copains Nico le pied-noir, David le juif et Gino l'italien.
La critique : "Cartouches Gauloises" est largement autobiographique, et Mehdi Charef a raconté que de nombreux épisodes du film s'étaient déroulés devant les yeux du petit vendeur de journaux qu'il était alors, comme l'oncle emmené par les soldats français ou la mère frappée par un harki.
Mehdi Charef portait ce film depuis son enfance en Algérie un peu comme Louis Malle a porté toute sa vie "Au Revoir les Enfants", comme un témoignage douloureux mais indispensable. Mais alors que chez Louis Malle cette maturation conduit à une très grande fluidité du récit, chez Mehdi Charef au contraire, il est restitué à l'état brut, tel qu'un enfant a pu le voir, et le film se présente comme une succession de scènes, avec un montage cut qui renforce l'impression que le sens des événements échappe au narrateur.
Cette construction narrative basée sur la réminiscence aurait pu fonctionner si Mehdi Charef en était resté aux souvenirs vécus ; mais il reconnaît qu'il a voulu enrichir le récit de faits qui lui ont été racontés depuis, et le petit Ali devient le témoin de tous les événements de ce printemps 62 : il est là quand son oncle se fait descendre en cherchant à fuir les Français, quand deux Algériens se font abattre sans sommation par une patrouille, quand une bombe explose au café de l'OAS, quand un harki abandonné abat son officier, quand un hélicoptère balance sur un camp de toile le corps d'un supplicié, et il réussit même à retrouver son pére moudjahidin dans une geole étrangement ouverte et non gardée quand il vient apporter son journal au lieutenant.
A cette lourdeur scénaristique s'ajoute une volonté de concentrer sur certains personnages les particularités du groupe qu'ils sont censés représenter : l'officier cynique, le harki brutal, la prostituée inconsciente ou le chef de gare, icône des bienfaits de la colonisation chers au coeur des députés UMP.
Quand il se recentre sur les enfants, le film nous laisse voir ce qu'il aurait pu être, la peinture de la contradiction entre l'enrôlement de chacun dans le camp de ses parents et la force de l'amitié de gamins qui partagent l'amour d'une terre et celui du Stade de Reims. Par moment, la naïveté renforce la sincérité, et l'émotion est là, comme quand la mère de Gino vient en hurlant annoncer à celle d'Ali qu'elle s'en va, et qu'elle veut que ce soit elle, Aïcha, qui prenne possession de sa maison, elle et personne d'autres.
Ou encore la scène qui évoque "Jeux Interdits", où Ali et Nico accompagnent leur copine Julie dans la maison dont elle s'est enfuie quand les combattants du FLN ont fait irruption, et où la découverte de l'inexorable horreur se fait au son du Teppaz qui passe en boucle "Bambino" chanté par Lili Boniche...
Et puis, comme les gamins du pensionnat Saint-Jean de la Croix riant aux éclats en regardant Charlot dans "L'Emigrant" juste avant la rafle, Ali/Mehdi regarde pour la énième fois dans le cinéma abandonné "Los Olvidados", coupant le son pour réciter par coeur et en espagnol les répliques de Pedro ; pour lui comme pour Louis Malle, même au coeur de la tourmente, le cinéma était déjà une fenêtre ouverte sur leur avenir.
Cluny
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