Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Film taïwanais de Tsai Ming-liang
Titre original : Hei Yanquan
Interprètes : Lee Kang-Shang (Hsiao-Kang), Shi Cheng (Shiang-Chyi), Norman Atin (le bangladeshi)
Durée : 1 h 58
Note : 5/10
En deux mots : Tsai Ming-liang filme le vide comme personne, mais ça reste du vide.
Le réalisateur : Né en 1957 en Malaisie, Tsai Ming-liang débute comme producteur de théâtre, avant de tourner pour la télévision. Il réalise son premier film en 1992, "Les Rebelles du dieu Néon", avant d'obtenir le Lion d'Or à Venise en 1994 pour "Vive l'Amour", puis le prix spécial du jury à Berlin en 1997 pour "La Rivière". Il aborde la science-fiction en 1995 avec "The Hole". "Et là-bas quelle heure est-il ?", tourné en 2001 avec Jean-Pierre Léaud, est un hommage à Truffaut. Il tourne ensuite "Goodbye, Dragon Inn" en 2002 et une comédie musicale, "La Saveur de la Pastèque" en 2005.
L'histoire : Un SDF est agressé un soir à Kuala-Lumpur. Il est recueilli par des ouvriers bangaladeshis, et particulièrement par l'un d'entre eux qui le soigne. Dans la même maison vit une serveuse qui s'occupe d'un homme dans un état végétatif.
La critique : Le travelling est une question de morale, disait Godard. Depuis longtemps, celle de Tsai Ming-liang lui interdit d'y avoir recours, et c'est tant mieux. Une nouvelle fois, il réalise un film entièrement en plans fixes, avec une science du montage interne au cadre, jouant de la profondeur de champ, des plongées et des divers reflets pour donner, grâce à son sens de la composition, cent fois plus de mouvement que bien des blockbusters parkinsoniens.
Ca démarre d'ailleurs très fort, avec une alternance de plans serrés et de plans larges, d'action et de contemplation. Un homme sur un lit, avec "La Flûte enchantée" en fond sonore et les imperceptibles variations de la lumière sur son corps inerte, qui m'évoque le plan final de "Gerry", de Gus Van Sant. Puis les tribulations d'une troupe d'immigrés qui traversent Kuala Lumpur la nuit avec leur butin, un matelas king size tout défoncé, croisant une vielle femme qui chante une comptine dans un micro relié à un ampli nasillard, accompagné d'un joueur de ukulele, ou tout du moins de sa version locale.
Au passage, ils chargent sur le matelas un homme qui vient de s'effondrer, victime d'un tabassage que l'on a deviné. Cet homme, un paria, va lentement se retaper, et lui qui était rejeté de tous, va devenir un objet de désir pour tous les habitants de cette maison, à mi-chemin entre le squat et la pension de famille. Lui ne parle pas, les ouvriers ont une autre langue, la patronne impose sa volonté en quelques gestes, gifle ou caresse, et la serveuse est depuis trop longtemps habituée à la soumission pour avoir accès à la parole : il n'y a donc aucun dialogue, juste des ambiances et des chansons sirupeuses.
Beau sujet, mais qui en s'ajoutant à la langueur stylistique de TML, ne nous évite pas un ennui aussi moite que le climat malais. Durant les deux premiers tiers du film, on ne voit que des gestes du quotidien, lointaines répliques de Jeanne Dielmann faisant sa vaisselle : la toilette de l'homme-légume, la toilette de l'homme blessé, la lessive, le nettoyage du matelas, l'épouillage du matelas, le sommeil du blessé, le sommeil de son sauveur, le sommeil de tous les autres...
Heureusement, la dernière partie est un peu plus enlevée, à la fois parce que le blessé reprend du poil de la bête, mais aussi parce qu'un nuage de fumée venant de la forêt indonésienne en feu vient envelopper la ville, tirant le film vers une sorte de fantastique, avec ces personnages dissimulés derrière des masques de fortune, et une scène d'amour entrecoupée de toux asthmatiformes.
Mais il y a bien des risques que les spectateurs n'aient pas survécu à cette équipée malaise, et la virtuosité formelle ne suffit pas à dissiper notre propre fog suscité par l'ennui et la distantiation excessive.
Cluny
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