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Samedi 5 mai 2007

Film chinois de Jia Zhang Ke

Titre original : Sanxia Haoren (Braves gens des Trois Gorges)

Interprètes : Han Sanming (San Ming), Zhao tao (Zhen Hong)

Durée : 1 h 48



Note : 8/10

En deux mots : Un homme, une femme reviennent à Fenjie, ville promise à l'engloutissement sous le lac du barrage des Trois Gorges. Destins individuels et collectifs s'entremêlent dans ce film grave et poétique.

Le réalisateur : Né en 1970 à Fenyang dans le Shanxi, Jia Zhang Ke suit les cours de l'Académie du Cinéma de Pékin. Il fonde une société de production indépendante et tourne plusieurs courts métrages. Il réalise son premier long métrage en 1997, "Xia Wu artisan pickpocket". "Platform" obtient en 2001 la Montgolfière d'Or du Festival des Trois Continents de Nantes, et "Plaisirs Inconnus" concourt à Cannes en 2002. "The World" en 2005 est son premier film autorisé par le gouvernement et distribué en Chine.

L'histoire : San Ming est mineur dans le Shanxi ; il débarque à Fenjie à la recherche de la femme qu'il avait achetée 3000 yuans seize ans avant, et de sa fille qu'il n'a jamais connu. Leur adresse n'existe plus, enloutie sous les eaux du lac de retenue du barrage des Trois Gorges sur le Yangzi Jiang. Il se fait engager comme ouvrier sur l'immense chantier de démolition qu'est devenue la ville.

Zhen Hong arrive à Fengjie à la recherche de son mari, patron d'une entreprise de démolition, qu'elle n'a pas vu depuis deux ans et qui ne lui donne plus de nouvelle. L'un et l'autre à travers cette cité en train de se vider de ses habitants.

La critique :  Présenté comme "film surprise" dans la catégorie documentaire à la dernière Mostra de Venise, "Still Life" en est reparti avec le Lion d'Or. Pourtant, il s'agit bien d'une fiction, et la caméra suit en permanence un des deux héros du film, même si l'arrière-plan est fondamental pour comprendre ce qui se passe. Originaire du Shanxi comme son héros, Jia Zhang Ke a découvert la région en 2006 quand il y a réalisé "Dong", un documentaire sur son ami le peintre Lui Xaodong venu réaliser des toiles géantes sur l'édification de ce barrage contreversé, qui a entraîné le déplacement de 1,2 million de personnes sans que le gouvernement ne prenne en charge leur relogement.

La montée annoncée des eaux est une double métaphore : de celle du temps qui passe, et de la brutalité de la réforme économique. L'ami de Zhen est un archéologue, qui se dépêche de fouiller une sépulture de 2 200 ans, avant qu'elle ne soit recouverte à nouveau, et l'encaissement de la vallée a conduit à la stratification de toutes ses constructions, où les rues qu'habitaient les personnages quelques années avant se repèrent à l'aplomb de tel ou tel ferry. Jia Zhang Ke résume cette concaténation du temps en un plan, où un acteur de théâtre en costume traditionnel joue à la console.

Jia a expliqué : "On construit une ville, on la détruit, tout cela dans un temps finalement très rapide à l'échelle d'une vie. Il y a cette vitesse très voire trop rapide, du développement en Chine. Ce n'est d'ailleurs pas un discours politique par rapport à une censure. Ces scènes se passent réellement et la dimension symbolique évidente fait partie de cette réalité là." On voit ainsi des hommes passer et marquer à la peinture des immeubles d'un sigle "à démolir", sans que les habitants n'aient été prévenus ; le seul ordinateur qui recense les nouvelles adresses des personnes déplacées est en panne, alors que dans le couloir de cette administration des personnes vocifèrent contre l'inégalité de traitement indigne d'un gouvernement communiste.

Car la corruption et l'anarchie ultralibérale semblent partout, symbolisées par l'ominiprésence de l'argent. A peine débarqué, San est conduit de force par un malabar à assister à un tour de magie minable, qui consiste à transformer des euros en yuans ; et quand le gorille se rend compte qu'il n'a pas d'argent, il lui lâche un "salaud de pauvre !". A la télé, l'acteur d'un sitcom local allume son cigare avec un billet de cinq dollars, et quand ils comparent les beautés de leurs régions, les ouvriers démolisseurs ont recours aux dessins de leurs billets.

Même la vie privée se monnaie, et quand un collègue interroge San sur son mariage et découvre qu'il a payé pour trouver une épouse, il réplique "C'est normal, on a plus de femmes que d'hommes, on en vend beaucoup". Et là encore, Jia Zhang Ke résume cette merchandisation de l'humain en un plan quasi subliminal, celui d'une homme qui dort dans un sac en toile de jute.

"Still Life" est de ces films qui se méritent ; il y a une distortion du temps, avec des ellipses succédant à des scènes tournées en durée réelle. Cette élasticité s'accorde à la moiteur perceptible, avec ces hommes perpétuellement torses nus, ou Zhen en train d'essayer de retenir la fraîcheur d'un ventilateur. Jia Zhang Ke reste fidèle à sa ligne de conduite qui consiste à privilégier des acteurs amateurs, et si Han Sanming et Zhao Tao en sont à leur quatrième film, lui était mineur et elle danseuse. 

Il y a quelque chose de durassien dans "Still Life" à l'image de ce dialogue : "Où est ma fille ?"Elle travaille dans le sud"Ce n'est pas ici, le sud ?"Oui, mais elle, elle est au sud du sud". A un moment, un collègue de San lui déclame : "La société d'aujourd'hui n'est pas faite pour nous, nous sommes trop nostalgiques"... avant de reconnaître qu'il ne faisait que citer Chow Yun Fat, comme Vinz imitant Joe Pesci dans "Raging Bull".

A l'opposé d'un Chen Kaige ou d'un Zhang Ymou, Jia se rapproche des néoréalistes pour raconter des destins simples dans une société complexe en pleine mutation : grâce à cette simplicité du propos servie par une construction narrative éléborée, "Still Life" est certainement un des films les plus intéressants de ce début 2007.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de mai 2007
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commentaire n° : 1 posté par : Paris8philo (site web) le: 05/05/2007 21:11:33

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