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Mercredi 25 avril 2007

Film français de Emmanuele Cuau

Interprètes : Gilbert Melki (Alex), Sandrine Kiberlain (Béatrice), Olivier Cruveiller (Landier)

Durée : 1 h 40



Note : 8/10

En deux mots : Quand Kafka rencontre Michel Foucault : glaçant, drôle et terriblement crédible.

La réalisatrice : Née en 1964, Emmanuelle Cuau est la soeur de la comédienne Marianne Denicourt. Diplômée de l'IDHEC, elle réalise en 1995 "Circuit Carole", avec Bulle Ogier. Elle enseigne l'écriture à la FEMIS, et a cosigné le scénario de "Secret Défense" de Jacques Rivette.

L'histoire : Alex est comptable, sa femme Béatrice chauffeur de taxi. Un soir, alors qu'il rentre chez lui, il assiste à un contrôle de police. Sans ménagement, les agents lui demandent de circuler ; il refuse d'obtempérer, et se retrouve au poste où il passe la nuit. Le lendemain, il refuse de quitter le poste tant qu'il n'aura pas vu le commissaire. Il est alors conduit à l'hôpital, non sans avoir été inculpé d'outrage à agents.

Sa femme signe ce qu'on lui présente comme comme une formalité, et qui est en réalité un formulaire d'internement à la demande d'un tiers. Après un mois de ce traitement, il est finalement libéré. Licencié, fragilisé, il doit partir à la recherche d'un nouvel emploi.

La critique :  Dans le métro, Alex allume une cigarette alors qu'il est à dix mètres de la sortie. Un contrôleur lui demande ses papiers pour verbaliser ; il refuse, l'agent prend son talkie pour appeler la police. Alex s'exécute à contre coeur. Scène suivante, le DRH lui reproche de ne pas lui avoir signalé que certains commerciaux ont des notes de frais plus importantes que les autres. D'emblée, nous voilà prévenu : Alex n'est pas un rebelle, juste un citoyen qui croit aux valeurs que la République lui a enseignées, et qu'elle n'est plus capable d'appliquer elle-même.

L'enchaînement des catastrophes qui s'abattent sur lui relève de la fiction ; mais chacune des étapes de cette descente aux enfers est dramatiquement réaliste, depuis l'arrogance des policiers, leur tutoiement dès que le vernis craque, les conditions de garde à vue qui valent à la France une dénonciation annuelle dans le rapport d'Amnesty International, jusqu'à la logique bureaucratique de la machine institutionnelle psychiatrique.

Emmanuel Cuau explique pourquoi elle a choisi d'écrire ce film aujourd'hui, douze ans aprs son premier long métrage : "En 2002, quasiment du jour au lendemain, la police s'est démultipliée de façon flagrante. J'en voyais de plus en plus : des policiers à rollers, en voiture, à vélo, en fourgon, à pied. J'ai été très frappée par cela, ainsi que par des contrôles d'identité totalement arbitraires auxquels j'ai pu assister. Il faut savoir que depuis cette date, les gardes à vue ont augmenté de 57%, la police a des quotas à respecter, et ils doivent obéir."

Terrifiante par leur vérité et leur triste actualité, ces péripéties kafkaiennes sont traitées avec beaucoup de finesse : Emmanuelle Cuau alterne l'ellipse et la description clinique, avec un sens du détail qui fait mouche, comme cette patiente de l'hôpital psychiatrique toujours postée au même endroit, ou le sauvetage du bon copain qui se transforme en bourreau devant l'apathie d'Alex.

Gilbert Melki (à l'affiche dans "Anna M.") est excellent dans son personnage de M. Tout-le-monde têtu et pas si sympathique que ça, jouant de toutes les nuances pour figurer l'évolution de son caractère, de la certitude de son bon droit à la vulnérabilité. A ses côtés, Sandrine Kiberlain absente des écrans depuis deux ans pour cause de carrière de chanteuse campe une femme à la fois dure et fragile, avec une tension qui s'accorde parfaitement à la mise en scène acérée d'Emmanuel Cuau.

Il était frappant de ressentir dans la salle qu'une même scène pouvait déclencher des rires chez les uns et le malaise chez d'autres ; et c'est vrai que le rire sucité par l'absurdité de la situation se coince plus d'une fois, quand on se dit que cette situation peut arriver à n'importe lequel d'entre nous. A l'heure où il y a de plus en plus de police et de moins en moins de justice, ce "petit' film (limité à 60 salles, ce qui est peu pour un film avec des acteurs bankables) nous dit des choses bien salutaires.

Cluny

 

 

par Cluny publié dans : critiques d'avril 2007
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