Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Film argentin de Rodrigo Moreno
Interprètes : Julio Chavez (Ruben), Osmar Núñez (Artemio), Cristina Vilamor (Beatriz)
Durée : 1 h 33

Note : 7/10
En deux mots : Premier film épuré et étouffant sur les tensions professionnelles et personnelles intériorisées par un garde du corps.
Le réalisateur : Né en 1972 à Buenos Aires, Rodrigo Moreno est diplômé de cinéma de l'université de la capitale argentine. Il dirige une classe d'écriture de scénarios, et réalise plusieurs courts métrages dont "Nosotros" qui remporte le Prix du Meilleur Film au Festival de Bilbao. En 2002, Rodrigo Moreno co-réalise "El Descanso" avec Ulises Rosell et Andrés Tambornino, une comédie lauréate du prix du Meilleur film au Festival des Films du Monde (Canada).
L'histoire : A Buenos Aires, Ruben est le garde du corps du ministre de la planification. Ses journées sont faites de longues attentes, de procédures répétitives et de petites humiliations. Il assure la protection du ministre aussi bien dans ses occupations publiques que dans sa vie privée. Sa propre vie privée est réduite au strict minimum, entre des prostituées occasionnelles et une soeur dépressive et loghorréique.
La critique : Si on traduit custodio en anglais, cela donne bodyguard. Disons-le tout net : rien à voir entre ce factionnaire taciturne qui rejoue chaque jour les mêmes procédures en attendant un hypothétique ennemi échappé du Désert des Tartares et son cousin du nord, confronté aux bombes, aux fusillades et autres mouvements de foules.
Là, pas d'action, pas de suspense ni de rebondissements. Le travail de Ruben se résume à une longue suite de protocoles, toujours les mêmes : sortir de la voiture avant le ministre, le suivre à deux mètres, s'arrêter à la porte des bureaux, des studios de télévision ou des salles de réunion. La discrétion est déjà une qualité professionnelle, et Ruben y ajoute un côté taciturne, que ce soit quand ses collègues cherchent à engager la conversation pour tuer le temps, quand sa soeur lui demande d'intervenir auprès du ministre pour pistonner sa nièce à la Star Ac locale, ou quand il va voir une prostituée.
Il ne s'exprime que dans le dessin, son violon d'Ingres ; le ministre le sait, mais quand il lui demande de croquer des amis français, c'est avec la même bienveillance que Thierry Lhermitte dans "Le Dîner de Cons". Humilié par son patron, méprisée par la fille de ce dernier, il ne réussit à faire sortir sa violence que contre de malheureux restaurateurs chinois, dans une scène bunuelienne.
C'est toujours difficile de montrer l'ennui sans tomber dans l'ennui. Rodrigo Moreno n'évite pas ce piège, et on se dit qu'il y avait plus matière à un court ou un moyen métrage qu'à un film de 90 minutes, jusqu'au dénouement qui donne du sens à toute cette attente.
Moreno a choisi de filmer du point de vue de son personnage principal, et il explique : "Je n'avais pas envie de développer cette histoire selon les règles classiques de la structure narrative. Je ne trouvais pas nécessaire de créer un conflit entre des forces dramatiques. En tout cas, ce qui m'intéressait pour ce film, c'était d'utiliser un mode de narration singulier (...) Rubén essaie d'être invisible, de passer inaperçu dans la vie publique. Personne ne le voit et personne ne l'écoute. Dans son boulot, si l'on tire, on le fait avec un silencieux. Voilà pourquoi j'ai imaginé un film silencieux, un monde presque sans mots." C'est pourquoi il y a de nombreux gros plans, des discussions hors cadre, celles du ministre et de son entourage, tronçonnées et vidées de leur sens, puisqu'entendues mais pas écoutées par Ruben.
Comme dans pas mal de films latino-américains de ces dernières années, une photographie réaliste, un sens du détail poussé jusqu'à une forme de surréalisme et un montage dilué réussissent à créer une atmosphère étrange et légèrement anxiogène. Malgré un manque de consistance pour la durée choisie, "El Custodio" est une oeuvre prometteuse, et une nouvelle illustration de la vitalité du cinéma argentin.
Cluny
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