Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Film anglais de Sean Ellis
Interprètes : Sean Biggerstaff (Ben Willis), Emilia Fox (Sharon), Shaun Evans (Sean)
Durée : 1 h 34

Note : 6/10
En deux mots : Premier film inégal, oscillant entre une inspiration kubrickienne et des relents benny hilliens.
Le Réalisateur : Né en 1970 à Brighton, Sean Ellis se passionne dès l'enfance pour la photographie. Il devient photographe de mode dans les années 90, avant de réaliser deux courts métrages : "Left Turn" en 2001, et "Cashback" qui est nommé aux oscars en 2004.
L'histoire : Ben Willis vient de rompre avec sa petite amie Suzy, à moins que ce soit lui qui se soit fait larguer. Toujours est-il que cet étudiant aux Beaux-Arts en perd le sommeil, au sens littéral du terme. Afin de rentabiliser ces huit heures supplémentaires par jour, il se fait embaucher dans une supérette. Il découvre alors qu'il a le pouvoir d'arrêter le temps, de figer tous les personnages et de continuer à se déplacer. Fasciné depuis l'enfance par la fugacité de la beauté, il en profite pour dessiner des clientes qu'il déshabille. Progressivement, il commence à oublier Suzy et à s'intéresser à Sharon, la caissière.
La critique : La lecture des critiques aurait dû me dissuader d'aller voir "Cashback". C'est la photographie de l'affiche et certains plans de la bande-annonce qui m'ont poussé à aller finalement le voir, parce qu'ils me faisaient penser à des scènes de Kubrick, essentiellement de "Shining" et de "Eyes Wide Shut". La vision du film m'a confirmé dans cette impression : une certaine lenteur narrative, l'emploi de grand-angulaires, le goût pour les travelings avant, le recours à la musique classique, ici Bellini et Ravel, tout cela évoque le réalisateur de "Full Metal Jacket".
Et cela fonctionne plutôt bien, surtout dans la première demi-heure, quand Ben raconte sa rupture et sa lente plongée dans l'hallucination, avec en point d'orgue la scène où il déshabille les clientes pour tenter d'en saisir la beauté. Un climat plutôt envoûtant s'installe, et on est curieux de savoir comme il va se sortir de cet état qui le ravage. Mais las, la suite n'est pas à la hauteur, on se perd dans des épisodes de la vie de la supérette, et Sean Ellis n'a pas encore la maîtrise nécessaire pour susciter rire et émotion dans une même scène.
Les personnages de ses deux collègues bas de plafond, vecteurs de gags sortis tout droit d'"American Pie", et plus encore celui du patron, tyranneau harceleur et pitoyable entraîneur de foot, tirent la seconde moitié du film vers un humour poussif à la Benny Hill, et les accélérations du rythme rappellent davantage les courses poursuites de l'idiot de la BBC que la scène où Alex couche avec les deux filles dans "Orange Mécanique".
A l'origine, "Cashback" était un court métrage de 18 minutes (qui a d'ailleurs été intégré dans le long métrage). Sean Ellis raconte : "Ayant réalisé le court métrage, je me demandais comment j'allais développer cette histoire pour en faire un long. Une fois trouvé le début et la fin, je me suis dit : "A partir de maintenant, j'écris dix pages par jour ". Du coup l'écriture en elle-même a pris sept jours". Cet aveu est à rapporter à ce que disait Almodovar à Cannes : "Les scénarios sont incroyablement peu travaillés, je ne comprends pas comment c'est possible : j'ai réécrit celui de "Volver" une vingtaine de fois".
Cet étirement et cette absence de travail du scénario se sentent dans la prévisibilité de l'intrigue sentimentale et la dilution progressive du rythme. Dommage, parce qu'il y a quand même une inventivité dans la mise en images (plus que dans la mise en scène), et quelques belles idées pour un premier film.
Cluny