Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Film roumain de Corneliu Porumboiu
Titre original : A Fost sau n-a fost ?
Interprètes : Mircea Andreesu (Piscoci), Teo Corban (Jederescu), Ion Sapdaru (Manescu),
Durée : 1 h 29

Note : 7,5/10
En deux mots : Parabole réjouissante sur la Roumanie d'hier et la télévision d'aujourd'hui.
Le réalisateur : Né en 1975, Corneliu Porumboiu obtient un diplôme de cinéma à l'université de Bucarest en 2003. Il réalise plusieurs courts métrages, dont "Livius Dream" et "A trip to the City". "12 h 08 à l'Est de Bucarest" est son premier long métrage.
L'histoire : Virgile Jederescu est le patron et l'animateur vedette de la télévision locale d'une petite ville de l'est de la Roumanie. A quelques jours de Noël, il a programmé une émission pour le 16° anniversaire de la révolution qui a renversé la dictature de Caucescu. Comme la plupart des invités se sont défilés, il doit se rabattre sur le professeur Manescu, ivrogne désabusé et criblé de dettes, et Pépé Piscoci, dont le principal titre de gloire semble être d'avoir joué pendant 40 ans le Père Noël dans toutes les écoles de la ville.
La critique : 12 h 08, c'est l'heure exacte à laquelle Caucescu a abandonné en hélicoptère son palais stalinien le 22 décembre 1989. C'est aussi le coeur de la controverse qui agite les trois participants au débat et leurs contradicteurs au téléphone : la foule qui est descendue sur la place de la mairie était-elle déjà là avant cette heure fatidique, ou en tout cas Manescu et ses trois collègues avaient-ils déjà commencé à manifester ? Car la réponse à cette interrogation permet de répondre à cette autre question posée par le Guillaume Durand local : la révolution a-t-elle eu lieu dans notre ville ?
Polémique dérisoire, mais qui pose la question de la frontière parfois bien floue entre héroïsme et panurgisme, propre à toute situation insurectionnelle. Polémique qui ne semble intéresser que bien peu de monde, le présentateur devant quémander des appels téléphoniques ; et quand ceux-ci arrivent, il s'agit plus de règlements de compte que de témoignages, comme celui de cet agent de la Securitate, la police politique de Caucescu, devenu aujourd'hui le principal employeur de la ville.
L'histoire est découpée en deux parties distinctes : la journée qui précède le débat, et l'émission elle-même, tournée dans sa continuité. La première partie permet de voir la Roumanie d'aujourd'hui, où le seul traveling du film nous dévoile dix R12 Dacia pour une Logan ; les plus jeunes s'amusent avec des pétards, leurs grands frères font du bizness, les fonctionnaires font la queue pour un salaire de misère, et l'alcool est partout. Corneliu Porumboiu filme tout cela en plans fixes de durée égale, avec un sens du montage interne digne du cinéma asiatique.
La caméra se met à bouger dans la deuxième partie, mais uniquement parce qu'elle est manipulée par le seul technicien du studio, handicapé par un trépied défaillant et une culture cinématographique très seventies, marquée par des zooms incessants, des recadrages parkinsoniens et une mise au point aléatoire. Il n'y a pas que la réalisation qui part en sucette ; le débat déjà abscons en soit se transforme en mise en accusation du Pr Manescu, qui ne reçoit comme seul soutien que celui du commerçant chinois qu'il insulte pourtant chaque fois qu'il est bourré, c'est-à-dire chaque soir.
C'est drôle, cruel et poétique. Caméra d'or à Cannes, "12 h 08 à l'Est de Bucarest" démontre une fois de plus que l'on peut faire du bon cinéma partout, avec un budget limité et sans avoir recours aux mouvements clinquants et aux effets spéciaux, et c'est très bien ainsi.
Cluny