Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Film iranien de Jafar Panahi
Titre original : Offside
Interprètes : Sima Mobarak Shahi (première fille), Safar Samandar (soldat Azari), Shayetesh Irani (la fumeuse)
Durée : 1 h 28

Note : 7,5/10
En deux mots : Des filles cherchent à voir un match de foot à Téhéran : une parabole jubilatoire et efficace.
Le Réalisateur : Né en 1960 à Mianeh, Jafar Panahi suit des études au Collège de Cinéma et de Télévision de Téhéran, avant de réaliser des téléfilms. En 1992, il est engagé par Abbas Kariostami sur le tournage de "Au travers des oliviers". En 1995, il réalise son premier long-métrage sur un scénario de Karostami, "Le Ballon blanc" qui remporte la Caméra d'Or à Cannes. Il signe ensuite "Le Miroir" en 1997, puis "Le Cercle", Lion d'Or à Venise en 2000, et "Sang et Or" en 2003.
L'histoire : Le 8 mai 2006, l'Iran reçoit à Téhéran l'équipe du Bahreïn pour la qualification au Mundial allemand. Une loi interdit aux femmes d'aller dans les stades. Pourtant, une fille tente de braver cette interdiction, en se déguisant en garçon. Arrêtée, elle retrouve d'autres filles dans un enclos le long du mur d'enceinte, gardées par des soldats en attendant d'être livrées à la police des moeurs.
Elles refusent de se laisser abattre, et elles tentent de convaincre les soldats qui les gardent, des appelés de province, de les laisser regarder le match, ou au moins de le leur commenter. Embarquées dans un minibus pour être transférées à la police des moeurs, elles apprennent à la radio la qualification de l'Iran, et leur car se trouve noyé dans une marée humaine.
La critique : J'ai deux passions, le cinéma et le football : deux raisons pour adorer ce film qui montre -entre autre- à la fois l'universalité du soccer et celle du cinéma, après le déliceux conte tibétain "La Coupe", qui racontait les difficultés rencontrées par des moines bouddhistes réfugiés dans le nord de l'Inde pour regarder le France-Brésil du 12 juillet 1998.
Jafar Panahi a décidé de tourner le film comme un documentaire, quasiment en temps réel, et en utilisant de nombreux plans tournés lors de ce match. Afin d'accentuer le côté cinéma vérité, il a fait appel à des comédiens amateurs, ce qui se sent parfois un peu trop. Ainsi, nous suivons les tribulations de deux cars de supporteurs, avec dans l'un d'eux une jeune fille en jogging, casquette et maquillage aux couleurs nationales. Dès cet instant, des hommes la reconnaissent, mais aucun ne s'en offusque, sauf un vendeur de billets à la sauvette qui passera outre ses scrupules pour lui vendre le précieux sésame deux fois plus cher...
Quand elle est arrêtée, elle retrouvent quatre autres filles avec chacune des caractères particuliers. Elles sont gardées non pas par des policiers ou des pasdarans, mais par des appelés qui viennent de la campagne. Panahi joue d'ailleurs de cette opposition, montrant que le décalage n'est pas essentiellement entre hommes et femmes, mais aussi entre Téhéranaises et provinciaux, et plus encore entre deux classes, les jeunes femmes étant à la fois cultivées et aisées, comme le montre le prix qu'elles peuvent payer et leurs téléphones portables (en ce moment, il n'est pas un film que je vois, de quelque continent qu'il soit, où le téléphone mobile n'apporte des rebondissements narratifs...).
Les filles ont la langue bien pendue, et une dialectique redoutable : elles retournent sans effort le cerveau de leurs pauvres geoliers. Il faut dire que les contradictions ne manquent pas dans la théorie officielle, et l'échange entre une détenue et le sergent est assez jubilatoire, quand en réponse à son argument justifiant cette interdiction par la nécessité de protéger les femmes des grossièretés proférées par les hommes, elles lui rétorquent que si les Japonaises ont le droit d'assister au match Japon-Iran, c'est parce qu'elles ne comprennent pas les injures iraniennes ! Et les soldats eux-mêmes ne savent comment justifier le fait que les supportrices bahreïnis aient été autorisées à assister au match, certes cachées dans des tribunes vitrées.
Jafar Panahi a choisi le canal de la parabole : en nous racontant cette histoire, il parle aussi de bien d'autres choses concernant la place des femmes dans une société basée sur l'empêchement, et la fragilité de l'idéologie dominante. C'est pourquoi il adopte un ton souvent humoristique, comme quand un soldat accompagne une des filles aux toilettes, la camouflant derrière un masque confectionné à la va-vite avec un poster d'Ali Karimi.
Et puis, ce qui rend ce film aussi attachant, c'est que ces filles sont des vraies supportrices, avec leur mauvaise foi, leurs jugements à l'emporte-pièce dès que la défense cafouille, leurs débats tactiques sur le 4-4-2 ou le 4-3-3. Et leur explosion de joie au moment du but et à l'annonce de la fin du match synonyme de qualification fait écho à notre propre bonheur certains soirs de 1998 ou de 2006...
Il y a aussi, furtivement, quelques moments plus graves : quand une des filles se couvre de son tchador pour s'adresser au père de sa copine, ou quand dans la liesse, une autre pleure en pensant à son ami tué dans un mouvement de foule lors du match Iran-Japon. Mais Panahi ne s'appesantit pas sur ces moments, préférant vite retourner à la légèreté propre au conte, jusqu'au dénouement heureux et consensuel. Reste maintenant à souhaiter que les Iraniens puissent voir ce film toujours interdit par le régime.
Cluny