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Samedi 18 novembre 2006

Film mexicain de Alejandro Gonzales Inarritu

Interprètes : Brad Pitt (Richard), Cate Blanchett  (Susan), Gael Garcia Bernal (Santiago), Koji Yakusho (Yasushiro)

Durée : 2 h 32



Note : 8/10

En deux mots : Prix (mérité) de la Mise en Scène à Cannes, ce film brillamment construit raconte comment un événement peut avoir des répercussions immédiates aux quatre coins de la planète, et combien la communication est difficile entre les êtres d'origines et de conditions différentes.

Le Réalisateur : Né en 1963 à Mexico, Alejandro Gonzalez Inarritu suit des études de cinéma avant de devenir directeur artistique d'une chaine de télévision mexicaine. Il réalise en 2000 son premier film "Amours Chiennes" avec la complicité de son scénariste Gonzalo Arriaga. Remarqué par Hollywood, il y tourne en 2004 "21 Grammes" avec une distribution internationale.

L'histoire : Un berger marocain achète un fusil à son voisin, et le confie à ses deux garçons pour chasser les chacals. En voulant voir la portée du fusil, ils tirent sur un car. Susan, une touriste américaine, est blessée et son mari Richard la conduit jusqu'au village le plus proche où elle reçoit des soins sommaires, en attendant qu'arrivent les secours, retardés par la crise internationale que déclenche cet incident immédiatement attribué au terrorisme islamiste.

Pendant ce temps-là, la nourrice mexicaine (et immigré clandestine) de leurs deux enfants est obligée de les emmener au Mexique pour assister au mariage de son fils, personne ne pouvant les garder.

Au Japon, une adolescente sourde-muette perturbée par le suicide de sa mère rencontre un policier qui enquête sur son père, celui-ci ayant offert quelques années avant un fusil à son guide marocain.

La critique : Alejandro Gonzalez Inarritu nous a habitué dans ses deux premiers films à ces scénarios habilement tricottés où des histoires apparemment sans rapports entre elles se révèlent interdépendantes. Ce type de narration est très en vogue actuellement, et Tarantino avec "Pulp Fiction", Soderbergh avec "Traffic" ou Paul Haggis avec "Collision" nous avaient déjà offerts des récits de ce type, sans oublier "Trois Enterrements" écrit par Gonzalo Arriaga, le scénariste de "Babel", déjà récompensé en 2005 à Cannes.

Ici, il pousse encore plus loin la logique de cette écriture : dans le désert marocain, à la frontière américano-mexicaine et au Japon, quatre groupes de personnages vont voir leurs destins boulversés par un événement certes un peu plus violent qu'un battement d'aile de papillon. Jouant d'un montage parallèle entre ces quatre scènes, mais sans nous annoncer la désynchronisation des événements qui s'y déroulent, il souligne ainsi la communauté de souffrance de tous ces gens que pourtant tant de choses opposent.

Babel, c'est le symbole biblique de l'incommunicabilité entre les peuples punis d'avoir voulu se croire égaux à Dieu, source de catastrophe et de division durable sur la Terre. Ici pourtant, les moyens de communications sont partout, depuis l'unique téléphone archaïque du bled jusqu'au G.S.M. avec visiophone pour permettre à Chieko de communiquer en langue des signes avec sa copine, en passant par la télévision qui répand dans le monde entier son incrimination des terroristes alors même que Susan n'a pas encore été évacuée.

Mais dans ce village mondial, les ambulances n'arrivent pas à destination pour des raisons diplomatiques, les gardes-frontières passent les menottes aux réfugiés retrouvés dans le désert avant de s'occuper de porter secours à des enfants, et des policiers marocains tirent sans sommation sur un berger et deux gamins armés d'une pétoire. L'isolement et l'incompréhension se retrouvent à tous les niveaux, symbolisés par le personnage de Chieko, doublement enfermée dans sa colère et dans son handicap : les regards horrifiés des deux petits américains quand le neveu mexicain de leur nounou décapite un poulet, l'égoïsme des passagers du bus qui abandonnent Susan et Richard, et même le geste de ce dernier qui au moment de monter dans l'hélicoptère, répond à l'étreinte du guide marocain qui lui a offert asile en lui proposant une liasse de dollars.

Même si l'épisode japonais traîne un peu en longueur, la durée du film ne se fait pas sentir, tant, comme dans les bons vieux mélos de Douglas Sirk, la progression inéluctable et implacable du malheur rythmée par un montage dynamique sucite la montée de l'émotion.

Dans le film collectif "11'09"01", Gonzales Inarritu avait réalisé un court-métrage de 11 minutes de noir entrecoupé d'images quasi subliminales des corps chutant le long des tours jumelles sur une bande-son lancinante. Ici, il filme de façon époustouflante l'arrivée de Chieko dans la boîte de nuit, utilisant un champ contre-champ sonore, le vacarme de la techno atlernant avec le silence de la surdité, ce va-et-vient brutal dramatisant le rebondissement à venir.

Au milieu de ce maelstrom de douleur et de violence, il sait aussi capter des moments de douceur : le rire des petits américains au milieu de la noce, la nounou mexicaine remettant sa belle robe 15 ans après sous les moqueries attendries de ses filles, quelques instants de répit grâce à un thé partagé entre Richard et son hôte. Sans concession pour les institutions, Gonzalez Inarritu montre ici sa tendresse pour ces personnages ballottés par le destin et offre quelques lueurs d'optimisme dans un film dans l'ensemble bien noir.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de novembre 2006
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