Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Film français de Gabriel Le Bomin
Interprètes : Grégori Bérangère (Antonin Verset), Anouk Grinberg (Madeleine Oberstein), Aurélien Recoing (Le Pr Labrousse)
Durée : 1 h 30

Note : 7,5/10
En deux mots : Film original sur les débuts de la psychiatrie militaire au lendemain de la guerre de 14.
Le Réalisateur : Gabriel Le Bomin a effectué son service militaire à l'Etablissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense où il a eu accès à de nombreux documents d'archives. Il réalise alors un documentaire pour le Musée de la Médecine sur les traumatisés de guerre, depuis la Guerre de 14-18 jusqu'à celle du Golfe.
Il tourne en 2002 un court-métrage, "Le Puits", qui raconte l'histoire de deux soldats de la première guerre mondiale, un français et un allemand, qui se retrouvent autour d'un point d'eau dans le no man"s land.
L'histoire : Après l'armistice de 1918, dans un château transformé en hôpital, le Professeur Labrousse, pionnier du traitement des chocs traumatiques de guerre se passionne pour le cas d'Antonin Verset. Retrouvé errant après la fin du conflit dans la forêt, cet ancien instituteur était pourtant à l'arrière du front, chargé des pigeons voyageurs. Il est agité de tremblements et répète uniquement cinq mots, ponctués de quelques gestes, toujours les mêmes.
Le Professeur comprend que ces mots sont la clé du traumatisme d'Antonin, et il va tenter de faire "revenir" son patient en le forçant à évoquer ces souvenirs.
La critique : Dès le générique, des bouts de films d'archives tressautants à 16 images par seconde nous montrent d'anciens poilus hagards, nus, agités de tremblements et de convulsions. Ces images que Gabriel Le Bomin a trouvées quand il était aux Cinéma des Armées annoncent et justifient d'emblée le jeu de Grégori Bérangère que sans cela, on aurait pu juger outrancier. Il a d'ailleurs raconté dans une interview qu'à la fin du tournage, certains techniciens le regardaient d'un air inquiet...
En 2001, François Dupeyron avait déjà traité le sujet des tentatives de réparation des dégâts de la Grande Guerre dans "La Chambre des officiers" (avec déjà Grégori Bérangère) ; mais il s'agissait là des gueules cassées, et de leur difficile reconstruction. Ici, c'est de blessures mentales dont souffrent ces soldats, et le médecin-chef (joué par Niels Arestrup) manifeste sa méfiance et une certaine forme de mépris pour ces malades et leur soignants.
"Les Fragments d'Antonin", ce sont les pièces de sa personnailté éclatée au cours de ses expériences de guerre, depuis l'exécution sommaire par un officier d'un soldat paralysé par la peur, le triage de blessés dont les trois-quarts sont condamnés, l'enrôlement dans un peloton d'exécution ou le regard mourant d'un soldat allemand transpercé par sa baïonnette.
D'ailleurs, dans ce film, tous les personnages sont amputés de quelque chose : Antonin de sa raison, Madeleine de son doigt tranché à la hache par ses frères alsaciens qui refusent de la voir s'engager du côté français, le Pr Labrousse de son fils virtuose tombé au champ d'honneur, le capitaine de son oeil...
Ce sont aussi les fragments du film, puzzle d'images provenant du documentaire tourné par le Professeur, de celles des expériences menées par son équipe, et des flash-backs qui arrivent dans le désordre, en fonction des souvenirs ravivés par un geste, un nom, une rencontre. Ce désordre, représentatif de la confusion du héros, est parfois dificile à suivre, et certains effets sont trop appuyés, comme la musique sérielle qui accompagne la plongée dans la folie d'Antonin.
Le soin apporté à la photographie renforce parfois le sentiment d'un formalisme un peu envahissant, mais l'esthétisme est peut-être là pour mettre à distance la violence de ce qui est montrée, comme elle est enfouie dans la mémoire d'Antonin.
Progressivement, ces petites réticences s'estompent, en même temps que nous nous installons dans le rythme étrange de ce film atypique. Malgré ces quelques maladresses, "Les Fragments d'Antonin" est un film original avec des acteurs qui réussissent à jouer très juste, avec une mention spéciale pour Anouk Grinberg et Yann Colette.
Cluny