Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Titre original : The Black Dahlia
Film américain de Brian De Palma
Interprètes : Josh Hartnett (Bucky Bleichert), Scarlett Johansson (Kay Lake), Hilary Swank (Margaret Linscott), Aaron Eckhart (Lee Blanchard).
Durée : 2 h 00
Note : 8/10
En deux mots : Brian De Palma adapte un des romans les plus sombre de James Ellroy. Confus, mais virtuose et passionnant.
Le Réalisateur : Né en 1940 à Newark, Brian De Palma achète une caméra 16 mm avec laquelle il tourne des courts-métrages. En 1963, il réalise son premier long "The Wedding party" avec Robert de Niro, un débutant qu'il présentera à son ami Martin Scorsese. Dans les années 70, il tourne plusieurs films fantastiques : "Les Soeurs de sang", "Phantom of the Paradise" et "Carrie", d'après Stephen King. Il réalise ensuite "Pulsions" (1981), puis "Blow Out"(1982), une adaptation de "Blow Up" avant "Scarface" (1984), un remake du film de Hawks sur un scénario d'Oliver Stone. Suivront notamment "Les Incorruptibles" (1987), "Le Bûcher des vanités" (1991), "Mission Impossible" (1996), "Snake Eyes" (1998) et "Mission to Mars" (2000).
L'histoire : En 1946 à Los Angeles, le policier boxeur Bucky Bleichert accepte de se coucher dans un match contre son collègue Lee Bouchard. Grâce à ça, il intègre la Criminelle et devient le coéquipier et l'ami de Lee. Ce dernier lui sauve la vie dans une fusillade où il abat quatre petits truands, juste avant qu'on ne découvre le corps mutilé d'une starlette, Elisabeth Short, vite surnommée par la presse "le Dahlia noir", en référence au "Dahlia bleu", le film de George Marshall écrit par Raymond Chandler.
Lee et sa compagne Kay semblent troublés par l'annonce de la sortie de prison de Bobby Dewitt, l'ancien proxénéte de Kay. Lee se désintéresse de l'enquête, alors que Bucky remonte la piste de la starlette, ce qui le conduit à Margaret, la fille d'un riche promoteur d'Hollywood.
La critique : Je n'ai pas lu le roman de James Ellroy et je ne pourrais donc pas me prononcer sur la fidélité du film au livre. Certains critiques affirment que la noirceur et le pessimisme du roman ne se retrouvent pas à l'écran. Eh bien, qu'est-ce que ça doit être...
L'histoire est complexe, et les procédes narratifs choisis ne cherchent pas à simplifier les choses, loin de là. Il y a une multitude de personnages, et les fausses pistes s'entrecroisent avec les vraies, finissant par devenir vraies à leur tour, de coups de théâtre en surprises. Nous ne ferons pas l'injure à Brian De Palma (contrairement à Jacques Morice dans Télérama) de penser un instant qu'il n'ait pas voulu cette opacité de l'intrigue. D'une part parce que nous nous retrouvons sur le même plan que Josh Hartnett (présent à l'écran d'un bout à l'autre), les intuitions en moins ; et d'autre part parce que visiblement, le réalisateur de "Scarface" s'est intéressé à bien d'autres choses, et nous avec.
De Palma a trouvé dans cette intrigue inspirée d'un fait divers réel (et par l'assassinat de la mère d'Ellroy quand il était enfant) matière à illustrer une nouvelle fois ses obsessions : le voyeurisme et le viol de l'intimité, les faux-semblants et les signes, le plaisir de la citation. Dans un Los Angeles reconstitué à Budapest, il se met derrière une caméra virevoltante pour suivre les errements de ses personnages. La virtuosité n'est jamais gratuite, elle sert la narration : quand les deux coéquipiers se font tirer dessus, elle bascule en même temps que Bucky sauvé par son ami ; ce n'est que plus tard que nous découvrirons avec Bucky que ce basculement nous aura fait rater un point de vue essentiel sur les événements.
Plus que jamais, Brian De Palma cite avec à propos son maître Hitchcock : Scarlett Johansson coiffée comme Grace Kelly ou Kim Novak, la présence menaçante de corbeaux, jusqu'à la chute de deux corps dans une cage d'escalier tout en profondeur, réplique de la chute dans le clocher de "Vertigo". Vers la fin, il va même chercher du côté de l'expressionnisme allemand, de "Nosferatu" ou de "M le Maudit". Et que dire de ses propres citations, avec un personnage défiguré joué par William Finley... qui incarnait il y a plus de trente ans Winslow Leach dans "Phantom of the Paradise" !
Il joue sur le montage interne et la profondeur de champ pour nous montrer plusieurs actions et des points de vue différents dans une même image, repassant une même scène plus tard dans le film pour souligner un aspect que ni le héros ni le spectateur n'avaient capté, utlisant à foison les distortions et projections de l'image, depuis un meurtre en ombres chinoises jusqu'aux bouts d'essai du Dahlia noir, où Mia Kischner est contrainte de se dévoiler devant un voyeur hors champ dont on n'entend que la voix, justement celle de Brian De Palma (Notons d'ailleurs la ressemblance de John Kavanagh qui joue un affreux absolu avec le réalisateur lui-même, détournement du principe hitchcokien de l'apparition)...
Les acteurs sont à la hauteur du brio de la réalisation : Josh Hartnett, qui a bien grandi depuis "Virgin Suicides", Scarlett Johansson, glamoureuse à souhait, Aaron Eckhart ("Thank you for smoking") qui joue parfaitement l'ambiguité de son personnage, et Hilary Swank ("Million dollar baby") en fille à papa nymphomane. Sans oublier la prestation hallucinante de Fiona Shaw (pour les afficionados d'Harry Potter, c'est elle qui jouait Tante Petunia...), version féminine d'un Joker sous acide.
Après un "Femme fatale" bien mièvre, Brian De Palma nous revient au sommet de sa forme, prouvant s'il en était encore besoin qu'il est un des réalisateurs les plus importants de son temps.
Cluny