Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Film français de Michel Gondry
Interprètes : Gael Garcia Bernal (Stéphane), Charlotte Gainsbourg (Stéphanie), Alain Chabat (Guy), Emma De Caunes (Zoé)
Durée : 1 h 46

Note : 8/10
En deux mots : L'histoire d'un jeune homme créatif, en permanence entre une réalité onirique et des rêves qu'il cherche à diriger. Poétique, drôle, atypique : une réussite.
Le réalisateur : Né à Versailles en 1963, Michel Gondry fonde durant ses études à l?Ecole d?Arts Appliqués le groupe rock Oui-oui, pour lequel il tourne des clips. Il est remarqué par Björk, qui lui demande de réaliser plusieurs clips (dont «Bachelorette», «Army of me», suivi par les Rolling Stones («Like a Rolling Stone») et IAM («Le Mia»).
Après deux courts-métrages, Michel Gondry tourne son premier long-métrage en 2001, «Human Nature», une fable philosophique avec Patricia Arquette et Tim Robbins. En 2004, «Eternal Sunshine of the Spotless Mind» avec Jim Carrey et Kate Winslet obtient l'oscar du meilleur scénario.
L'histoire : Enfant, Stéphane est parti au Mexique avec son père. A la mort de ce dernier, il revient à Paris vivre dans l'appartement de son enfance que lui a laissé sa mère. Elle lui a aussi trouvé un boulot : non pas le métier créatif qu'elle lui avait promis, mais un job de maquettiste de calendrier publicitaire, entre un patron lunatique, et un collègue qui se permet d'être odieux avec tout le monde car il est le seul à savoir se servir de la photocomposeuse.
Et puis il y a Stéphanie, sa voisine qui vient d'emménager. Il a d'abord remarqué sa copine Zoe, mais quand il découvre que Stéphanie partage avec lui le goût de la création d'objets poétiques et improbables, il se sent attiré par elle.
Depuis l'enfance, Stéphane connait des "périodes d'inversion", où il glisse de la réalité aux rêves, et vice-versa, ce qui fait que quand il glisse un mot sous la porte de sa voisine, il se croît en plein rêve, alors quelle reçoit réellement le billet.
La critique : Quand une bande-annonce est excellente, ce qui est le cas pour "La Sciences des Rêves", il est rare que le film tienne ses promesses. Fort heureusement, Michel Gondry a fait mentir cette loi : la poésie, l'humour, les dialogues percutants qu'on décelait dans la B.-A. sont bien là, et résistent à l'étirement d'un long métrage. Déjà, la vie réelle est presque toujours filmée au grand angle, avec des lignes de fuites qui s'incurvent, légère atténuation de la vision qu'ont Zoe et Stéphanie quand elles observent leur étrange voisin de palier par le judas. Ensuite, Stéphane invente des machines dignes du Supercolor Tryphonar du Pr Tournesol : une pour faire des voyages dans le temps d’une seconde, une autre pour décrypter durant le sommeil les R.E.M., mouvements oculaires rapides. Quand elles sont en marche, nous savons encore moins où nous sommes. Enfin, par moments, en pleine réalité, un personnage va se mettre à parler à l’envers, traduit par des sous-titres eux-mêmes à l’envers, à tel point que Stéphane a besoin de pincer Guy pour se convaincre qu’ils sont dans le monde réel ; et quand il se réveille d’un rêve où il s’enfonçait dans la neige, Stéphane découvre que son lit a rétréci et que ses pieds sont dans le freezer ! Tant et si bien qu’à l’instar du héros, le spectateur se sent devenir progressivement schizométrique… Les séquences oniriques sont filmées «à l’ancienne», avec des effets Méliès et des animations image par image plus proches des films tchèques de Jiri Trnka ou soviétiques de Garri Bardine que des effets numériques de «Matrix» (pourtant inspirés de la technique de centaines d’appareils photos synchronisés inventée par Gondry dans une pub pour Smirnoff). Loin d’envahir artificiellement le film et de le «clipiser», ils s’inscrivent toujours dans l’histoire et n’en constitue qu’une petite partie, l’essentiel du film reposant sur le jeu des acteurs. Et justement, les acteurs sont tous formidables : Gael Garcia Bernal, attendrissant et magnétique, Charlotte Gainsbourg, aérienne et fragile, Alain Chabat, adorablement insupportable quand il pouffe comme un gosse attardé dans le dos de Stéphane alors que celui-ci montre à leur patron son calendrier de désastrologie. Car on est bien dans le monde de l’enfance, du refus de grandir : Stéphane et Stéphanie construisent des maquettes et des maisons de poupées devant la caméra comme Michel Gondry le fait derrière ; et jusqu’à la cruauté de Stéphane dans la scène finale qui n’est rien d’autre que celle des enfants malheureux. Alain Chabat a expliqué, en parlant de l’intrigue : «C’est très fluide quand Michel Gondry te le raconte, un peu compliqué à lire, parfois complètement perdu quand tu tournes, et le résultat, je le trouve simplissime.» C’est vrai que la complexité et la virtuosité entraînent le spectateur sans jamais le perdre, lui donnant juste l’impression d’écrire l’histoire avec lui. Cluny
Dès le début, on voit Stéphane dans le studio de sa "Stéphane Télé", étape intermédiaire entre le rêve et la réalité, sorte de réduit couvert de boites d'oeufs avec des caméras en carton, et un pan de fond bleu qui permet son incrustation dans le décor de son choix. Il nous explique quels sont les ingrédients nécessaires au rêve : le vécu de la journée, des souvenirs, des bribes de chanson, des évocations de l'enfance, des personnes proches...
On se dit que l'on va naviguer entre le monde des rêves et celui de la réalité, et que des codes visuels nous permettront de savoir où nous nous trouvons, avec le studio comme lieu de passage. Mais assez vite, on se rend compte que ça ne sera pas si simple.