Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Film français de Denis Dercourt
Interprètes : Déborah François (Mélanie), Catherine Frot (Ariane Fouchécourt ), Pascal Gréggory
Durée : 1 h 25
Note : 7/10
En deux mots : Un thriller chabrolien construit comme une oeuvre musicale. Un peu trop pianissimo.
Le réalisateur : Né à Paris d'un père producteur de cinéma et d'une mère professeur de piano, Denis Dercourt est alto solo au sein de l'Orchestre Symphonique français de 1988 à 1993 puis il enseigne la musique de Chambre au Conservatoire de Strasbourg.
Il tourne en 1997 une comédie d'une heure, "Le Déménagement" ; l'année suivante, c'est "Les Cachetonneurs", sur deux instrumentistes qui vivent la dure vie d'intermittents. Après un détour par le road-moavie mystique "Lise et André" (2000), il revient en 2003 à l'univers des musiciens avec "Mes Enfants ne sont pas comme les autres".
L'histoire : A 11 ans, Mélanie doit passer un concours d'entrée au conservatoire. Quand son père, qui est boucher, lui dit que si elle le rate, il lui paiera un professeur, elle annonce qu'en cas d'échec elle arrêtera le piano. Le concours se passe bien jusqu'à ce que la pianiste Ariane Fouchécourt, qui fait partie du jury, la perturbe en acceptant un autographe.
Dix ans plus tard, on la retrouve stagiaire dans le cabinet d'un grand avocat. Elève brillante, secrétaire modèle, elle se propose pour s'occuper après son stage du fils de l'avocat. Elle se retrouve dans la grande propriété dans la campagne environnant Paris, et on découvre que l'épouse de cet avocat n'est autre qu'Ariane de Fouchécourt. Depuis un accident, celle-ci est paralysée par le trac, et le concert qu'elle doit donner avec son trio est sa dernière chance.
Quand Ariane découvre que la jeune fille sait lire la musique, elle lui propose de devenir sa tourneuse de pages ; rapidement, Mélanie commence un jeu étrange tant avec le fils qu'elle pousse à jouer chaque fois plus vite, qu'avec Ariane dont elle a su se rendre indispensable.
La critique : Denis Dercourt a une formation de musicien, et cela se voit dans l’écriture de ce film, composé comme une œuvre musicale. Il a notamment un sens du tempo, alternant de longs passages adagio avec quelques coups de cymbales, et un goût de l’ornementation qui se manifeste par une image soignée (lumière contrastée, jeux sur la profondeur de champ) et des décors qui sont parties prenantes de l’histoire.
Mais ces qualités formelles sont à l’image du personnage de Mélanie, jouée par une Déborah François très hichcockienne (plus Kim Novak que Grace Kelly) : un peu froide et distante. On est ici dans une ambiance à la Chabrol : grande bourgeoisie, château à la campagne, musique accompagnant de longs travellings à travers les pièces dudit château… On pense au manoir de « La Fleur du Mal » ou à celui de « Masques », et aux rapports de domination entre maîtres et serviteurs de « La Cérémonie ».
Comme chez le dinosaure de la Nouvelle Vague, on retrouve la description presque clinique des personnages, particulièrement celui de Mélanie, en s’attachant à des détails : enfant, après son échec au conservatoire, elle referme son piano comme on cloue un cercueil, adulte, elle découpe la volaille avec une brutalité toute masculine ; d’ailleurs, est-ce encore par hommage à Chabrol que son père est boucher ?
Si ce lent crescendo de la vengeance de Mélanie est assez réussi, ainsi que la description de l’évolution des rapports entre Ariane et sa tourneuse de pages qui sait créer chez sa maîtresse le besoin qui se transformera en manque, on reste sur notre faim, un peu déçu du résultat : tout ça pour ça ?
La faiblesse scénaristique du dénouement provient peut-être de la nature du sentiment que Mélanie suscite chez Ariane. Denis Dercourt a choisi qu'il s'agisse d'un sentiment amoureux ; s'il avait d'avantage creusé l'ambiguïté de la fascination mutuelle, le besoin d'étayer ses propres faiblesses sur les forces de l'autre sans y introduire explicitement le désir si prévisible, il aurait évité cette impression de gêne devant un final boulevardier et un tantinet ridicule.
Cluny