Les critiques clunysiennes
..... Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Interprètes : Larry David (Boris Yellnikoff), Evan Rachel Woods (Melody Celestine), Patricia Clarkson
(Marietta), Henri Cavill (Randy James)
Durée : 1 h 32
Note : 8/10
En deux mots : Retour gagnant à New York pour Woody Allen, avec une comédie aux accents de Capra.
Le réalisateur :Né en 1935 à Brooklyn, Woody Allen a commencé comme gagman pour Bob Hope puis comme rédacteur du show
télévisé de Garry Moore. Il réalise son premier film en 1969 "Prends l'oseille et tire-toi", suivi en 1971 de "Bananas", puis en 1972 de "Tout ce que vous avez toujours
voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander". Depuis maintenant trente-cinq ans et au rythme d'un film par an, il alterne les comédies de genre ("Guerre et Amour",
"Zelig", "Annie Hall", "Manhattan"), les comédies dramatiques aux accents bergmaniens ("Intérieurs", "Hannah et ses soeurs"), les comédies
sentimentales ("Maudite Aphrodite", "Tout le monde dit I love you", "Melinda et Melinda", "Vicky
Cristina Barcelona") et les comédies policières ("Meurtres mystérieux à Manhattan", "Coups de feu sur Broadway", "Escroc mais pas trop", "Match
Point", "Scoop" et "Le Rêve de
Cassandre").
Le sujet : Ancien spécialiste de la physique quantique, Boris Yellnikoff a raté le prix Nobel et son suicide. Hypocondriaque et
misanthrope, il donne des cours d'échecs à des écoliers qu'il méprise et partage sa conception pessimiste du monde avec quelques copains. Quand il trouve sur son palier Melody Celestine, une
jeune sudiste échouée à New York, il accepte de l'héberger. Il lui fait découvrir la ville et partager ses convictions, et ils finissent par se marier. Jusqu'au jour où débarque la mère de
Melody, chrétienne conservatrice, partisane de la peine de mort et de la N.R.A...
La critique : Après un long périple européen (trois films anglais et un espagnol), Woody Allen revient à New York pour la premièère fois depuis 2004 et
"Melinda et Melinda". Ce retour représente aussi une forme de voyage dans le temps, puisqu'il reprend une idée abandonnée en 1977 avec le décès de Zero Mostel, le Max Bialystock des
"Producteurs", à qui il pensait confier le rôle de Boris Yellnikoff. Cette odeur de Woody Allen "à l'ancienne" se sent dans un certain nombre de caractéristiques, même s'il est certain
que la réplique où Boris constate que bien qu'il y ait un afro-américain à la Maison Blanche, il y a encore des chauffeurs de taxi pour refuser des clients noirs n'a pas dû être écrite il y a 32
ans.
Parmi ces caractèristiques, on retrouve des dialogues logorrhéiques mis dans la bouche non pas de Woody Allen lui-même, mais de son ersatz : gringalet,
dégarni et binoclard, Larry David, vedette de la série "Larry et son nombril", semble avoir été choisi pour sa ressemblance avec le réalisateur, et la similitude ne s'arrête pas à
l'acteur, puisque le personnage épouse une très jeune femme.
Autre réminiscence de la période classique, l'idée de faire s'adresser Boris aux spectateurs, aimablement qualifiés de "Neandertaliens", et qui rappelle la descente de l'écran du héros de "La
Rose pourpre du Caire", ou le floutage poursuivant Robin Williams dans "Harry dans tous ses états". Bien sûr, seul Boris l'omniscient a conscience de la présence de mangeurs de
popcorn, même si un de ses copains agite la main dans notre direction tel un candidat des Jeux de 20 heures.
Contrairement à l'annonce que nous fait Boris selon laquelle "ce film n'est pas l'Oscar de la joie", on rit beaucoup, à la fois aux aphorismes catastrophistes du physicien atrabilaire du
type "Dans l'ensemble, on est une espèce ratée", à la pédagogie de Boris dans son enseignement des échecs aux enfants qui rappelle les cours de théâtre de Thierry Frémont dans "Un Ticket pour l'Espace", et aux situations nées du choc des cultures intellectuelles juives new-yorkaises et
chrétiennes-conservatrices sudistes.
Boris déteste la télévision, sauf quand elle passe des vieux films de Fred Astaire ou de Franck Capra, et la citation de ce dernier n'est pas un hasard. En effet, il y a un côté "La Vie est
belle" dans ce film où tout peut arriver à partir du moment où le réalisateur l'autorise, comme la conversion au ménage à trois (en français dans le texte) d'une bigote confédérée,
le chemin de Damas gay de son mari et la présence opportune d'obstacles providentiels à chaque défenestration de Boris.
Revenu dans son pré carré, Woody Allen, a troqué la construction savante de ses dernières intrigues romantiques ou policières contre la fantaisie et la dérision de ses films new-yorkais. C'est
différent, mais c'est bien aussi, et on a parfois l'agréable impression de découvrir un inédit qui nous aurait échappé dans sa filmographie quelque part entre "Zelig" et "Brodway
Danny Rose".