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Vendredi 21 juillet 2006

Film belge de Lucas Belvaux

 

Interprètes : Eric Caravacca (Patrick), Natacha Régnier (Carole), Lucas Belvaux (Marc), Gilbert Melki (Le ferrailleur)

 

Durée : 1 h 56

 

Note : 7/10

 

En deux mots : Polar social mettant en scène des chômeurs liégeois. Entre Ken Loach et Melville, plutôt réussi.

 

Le réalisateur : Né en 1961 à Namur, Lucas Belvaux part à Paris à 16 ans pour suivre des cours de comédie. Il joue pour Losey, Zulawski, Chabrol ou Rivette. En 1990, il passe à la réalisation avec  «Parfois trop d’amour», suivi par «C’est pour rire». En 2003, sa trilogie «Un couple épatant», «Cavale» et «Après la Vie» lui vaut le prix Louis Delluc.

 

L’histoire : Dans les faubourgs industriels de Liège, quatre hommes se retrouvent dans un café pour jouer aux cartes : Jean-Pierre et Robert, deux anciens sidérurgistes, dont un qui a perdu ses jambes dans un accident du travail, Patrick, au chômage malgré son bac + 6, et Marc, le seul qui ait un travail, embouteilleur dans un brasserie et ancien taulard.

Quand la mobylette de Carole, la compagne de Patrick, rend l’âme, ils n’ont pas assez d’argent pour en racheter une. Jean-Pierre et Robert réussissent à convaincre Marc d’organiser avec eux le braquage de la recette d’un ferrailleur venu découper leur usine. Pendant ce temps, Patrick quitte son domicile, furieux que Carole ait accepté un scooter de son père qui le méprise. Quand il découvre ce que trament ses amis, il s’impose dans le hold-up, alors que Marc refuse finalement d’y participer.

 

La critique : Il y a deux films dans «La Raison du plus faible» : un polar, et une chronique sociale. Le polar est assez classique, tant dans son intrigue (un ex-taulard ayant renoncé aux braquages finit par se laisser entraîner par ses amis) que dans son traitement, qui évoque Melville par sa sécheresse et une certaine dilatation de la narration.

On suit chaque étape de la préparation du coup de ces pieds nickelés, avec le pressentiment du malheur, entraînés par le pessimisme de Marc (joué par Lucas Belvaux lui-même). Jean-Pierre, condamné au rôle de coach par son infirmité, leur fait répéter encore et encore le timing de l’opération, alors que l’on sait déjà que les grains de sable viendront perturber cette belle mécanique. Et quand le ferrailleur pris en otage dit à Patrick qu’il y a un million dans le coffre, celui-ci demande combien ça fait en euros, pour s’entendre répondre qu’il s’agit d’un million d’euros : dépassés par la somme, dépassés par l’enjeu, dépassés par cette société qui laisse les exclus de la prospérité sur le bord du chemin.

Le choix de décrire ainsi de façon quasi clinique la préparation et le déroulement du braquage amène à un désinvestissement progressif du spectateur, jusqu’à ce travelling final en hélicoptère, formellement virtuose mais en définitive symbolique de la distance prise avec les personnages.

Car c’est le deuxième aspect du film, surtout développé dans la première partie, qui en fait sa richesse : la peinture de ces gens oubliés du progrès comme du cinéma francophone – à l’exclusion notable de certains réalisateurs belges ou nordistes, comme les frères Dardenne ou Bruno Dumont.

Lucas Belvaux nous présente ses personnages avec la même tendresse qu’un Ken Loach, s’attardant sur des détails ou des actions secondaires, mais qui leur donnent de la profondeur : l’attitude narquoise du gendarme auprès du quel Marc vient pointer son contrôle judiciaire, la visite de l’ancienne aciérie par la classe du fils de Patrick, qui s’étonne de voir que sa mère aussi sait ce que le conférencier leur a appris, à savoir que les sidérurgistes représentaient l’aristocratie de la classe ouvrière, les engueulades au cours des parties de «couillon» dans le café…

Patrick Descamps et Claude Semal sont particulièrement savoureux dans les rôles de Jean-Pierre et Robert, vieux couple d'amis solidaires et bougons, et grâce à eux, on a parfois l'impression de se retrouver dans un documentaire de "Strip tease".

Mais malgré ses imperfections, "La Raison du plus faible"est un film attachant et atypique qui montre que même en français, on peut à la fois raconter des histoires qui se tiennent et décrire sans sombrer dans le militantisme les difficultés des plus pauvres.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de juillet-août 2006
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