Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.

Note : 7/10
En deux mots : Film torturé et envoûtant, «Mary» entremêle de nombreux fils narratifs : celui de la résurrection du Christ vue par Marie-Madeleine, celui de la réalisation et de la présentation d’un film sur la Passion, celui d’une émission de télévision sur Jésus et ceux du destins des trois personnages qui les traversent. A la fois mystique et naïf, il vaut surtout par la virtuosité de sa réalisation.
Le Réalisateur : Né en 1951 dans le Bronx, Abel Ferrara après avoir tourné des films X, réalisa son premier long métrage en 1979, «The Driller Killer», l'histoire d'un artiste new-yorkais underground ayant du mal à joindre les deux bouts. Avec ses acteurs de prédilection, Harvey Keitel et Christopher Walken, il a tourné une quinzaine de films, dont «China Girl» (1987), «The King of New York» (1990) « Bad Lieutenant » (1992) et «Nos funérailles» (1996).
Il n’avait pas tourné depuis quatre ans.
La critique : Le film commence par la fin d’un tournage. Celui de «Ceci est mon sang», réalisé en Italie par Tony, metteur en scène égocentrique (est-ce un pléonasme ?), basé sur l’évangile apocryphe de Marie-Madeleine. Cette dernière est jouée par Mary, Tony s’étant réservé le rôle de Jésus.
Quand Tony lui demande de prendre avec lui l’avion qui le ramène aux Etats-Unis, elle refuse pour aller retrouver les traces de Marie-Madeleine à Jérusalem.
Un an plus tard à New York, Tony croise Theodore, qui anime un talk-show sur Jésus. Theodore a une femme qui est enceinte, et une maîtresse. Alors qu’il est avec celle-ci, sa femme manque de perdre son enfant. Rongé par la culpabilité, il cherche la rédemption dans la prière, aidée par Mary qui poursuit sa quête spirituelle en Terre Sainte.
Abel Ferrara rend hommage à deux films qui se sont attaqués à la vie de Jésus : «L’Evangile selon Saint-Mathieu», de Pasolini, et «La dernière tentation du Christ», de Scorcese. Comme pour ce dernier, la première du film de Tony est d’ailleurs perturbée par des manifestations hostiles.
Ce film parle de nombreux sujets : de la parole des femmes dans les Evangiles, de la responsabilité des metteurs en scène, de l’investissement de l’acteur dans un rôle, de la puissance de la télévision, du désordre du monde.
Il est constamment sous tension, et les moindres moments de répit peuvent être victimes de l’irruption de la violence : attentat au milieu d’un repas en Israël, agression dans les rues de New York, alerte à la bombe lors d’une projection de presse…
Si on a parfois du mal à rentrer dans le mysticisme de Mary ou de Theodore, si on ressent même de la gêne devant la scène où ce dernier s’adresse à Dieu, tant elle fait écho aux campagnes des chrétiens conservateurs, la virtuosité de la réalisation peut suffire à combler le cinéphile.
Dans cet entrelacs de récits et de modes de narration (film dans le film, émission de télévision avec de vrais théologiens, images d’actualité, comme celle de cet enfant palestinien et de son père pris entre deux feux), Abel Ferrara illustre ce qu’il disait dans une interview au Monde : «Le secret du montage consiste à se défaire de son projet initial pour aller vers ce que le film doit être.»
Cluny