Film équatorien de Tania Hermida
Titre original : Qué tan lejos
Interprètes : Tania Martinez (Esperanza), Cecilia Vallejo (Teresa), Pancho Aguirre (Jesus)
Durée : 1 h 32
Note : 7/10
En deux mots : Carnets de voyage à travers l'Equateur d'une touriste espagnole, d'une étudiante décidée à empêcher le mariage de son ex et d'un acteur
christique porteur des cendres de sa grand-mère.
La réalisatrice : Née en 1970 à Cuenca, Tania Hermida est diplômée de l'Escuela Internacional de Cine y TV de San Antonio de Los Baños à Cuba. Elle a réalisé
plusieurs courts métrages, "El Puente Roto" en 1991 et "Alo" en 1999, et elle a été assistante réalisatrice de "Marie pleine de Grâce". Elle est professeur de communication et
d'arts contemporains à l'université de Quito, et a été élue à l'Assemblée Constituante équatorienne sur la liste de l'alliance de gauche PAIS qui soutient le président Rafael
Correa.
Le sujet : Touriste catalane en visite en
Equateur, Esperanza rencontre dans le bus Quito-Cuenca Teresa, une étudiante équatorienne qui se rend à Cuenca pour tenter d'empêcher le mariage de celui qu'elle croyait être son petit ami. Quand
leur bus est arrêté par une grève surprise des transports, elles décident de poursuivre ensemble la route en autostop. Après avoir été prises par deux journalistes qui couvrent cette grève de
façon très partisane, elle font la connaissance de Jesus, un acteur qui ramène les cendres de sa grand-mère pour les disperser dans le Tomebamba.
La critique : "Si loin" a connu un succès exceptionnel en Equateur : 200 000 spectateurs et 24 semaines à l'affiche dans un
pays qui n'est pas couvert de multiplex. Le cinéma équatorien n'a produit que 17 longs métrages entre 1924 et 1999, et l'arrivée sur les écrans français (certes limités à cinq) de ce
film couvert de récompenses constitue donc une véritable rareté. Mais heureusement, ce dernier ne se cantonne pas dans la catégorie "curiosité ethnographique", car nous sommes devant une
oeuvre dont la clarté scénaristique et la maîtrise de la réalisation impressionnent, à plus forte raison pour un premier film.
Un des principaux intérêts du road movie est de permettre des rencontres apparemment aléatoires, et dont la juxtaposition permet de décrire la diversité du pays traversé. Ici, on retrouve cette
fonction, avec la dimension supplémentaire du voyage à deux, puis à trois. On fait donc pêle-mêle la connaissance d'une gamine vendeuse de chewing-gum bavarde et débrouillarde, de journalistes
dragueurs maladroits et à la déontologie approximative, d'une autre gamine dont la mère travaille en Espagne, d'un gosse de riche en 4x4, macho et supporter du club de Quito, et d'un motard
amérindien serviable.
Et puis, Tania Hermida joue sur l'opposition de ses deux héroïnes : la catalane Esperanza est volubile, sociable et un brin naïve ; l'équatorienne (mais descendante de colons espagnol,
comme seulement 7 % de la population ; le motard quechua la prend d'ailleurs pour un touriste, et quand elle s'insurge et proclame qu'elle est équatorienne, il réplique "Ca ne se voit
pas") Teresa est taciturne, revendicative, et comme elle dit elle-même, "contre tout". Lorsqu'Esperanza se présente, elle lui fait croire qu'elle s'appelle Tristeza, et ce n'est
qu'à la fin de leur périple qu'elle lui décline sa véritable identité.
Tania Hermida utilise aussi cette opposition pour parler de son pays, et du regard occidental sur celui-ci. Elle explique sa volonté de rompre avec "les conventions d'un certain "Cinéma du
Tiers Monde" en dépassant les limites de l'étude de moeurs, en refusant une satisfaction visuelle de carte postale ou la folklorisation de la misère". Elle poursuit en souhaitant que son
film propose "une réflexion ironique sur nos certitudes qui se révèlent souvent dérisoires au moment de se confronter à ce qui est autre, à la différence. J'aimerais que le public retienne de
ce film son parti-pris critique évitant les dogmes, son humour sans concession, sa nature profondément personnelle, et pour cette raison, capable d'assumer les risques d'une recherche de
nouvelles formes narratives."
Objectif atteint, tant en ce qui concerne l'humour, basé sur le burlesque des situations (les déclinaisons autour de l'urne funéraire de la grand-mère, le supporter arrêtant sa voiture dans une
paysage désertique pour exécuter une petite danse avec le drapeau de son club après que celui-ci ait ouvert le score, ou le chauffeur de taxi passant d'une attitude obséquieuse à la diatribe
anti-colonialiste), que le style narratif plutôt original : la présentation en voix off de chaque personnage principal et même des lieux traversés, un effet d'accélération obtenu par une
accumulation de faux raccords, ou la prépondérance des plans larges.
«Le pays s’écroule et on boit de la pina colada», se lamente Teresa en apprenant la démission du président sous la pression de l'armée. Cette réplique résume bien la concordance du
destin des personnages, et particulièrement de Teresa, et du pays lui-même. Alors, il y a bien ça et là quelques maladresses, des dissertations un brin prétentieuses et quelques insistances
inutiles (la tirade de Jesus à cheval qui s'adresse à Esperanza comme s'il était Don Quichotte, par exemple). Mais "Si Loin" est surtout une oeuvre étonamment mature, offrant à la fois
une histoire attachante et une carte postale décalée et sensible sur un pays que Tania Hermida donne envie d'aimer jusque dans ses plus petits défauts.
Cluny