Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Film français de Jean-Paul Rouve
Interprètes : Jean-Paul Rouve (Albert Spaggiari), Gilles Lellouche (Vincent Goumard), Alice Taglioni (Julia)

Durée : 1 h
28
Note : 6/10
En deux mots : Premier film de Jean-Paul Rouve, à la réalisation spaggiaresque : clinquante et
bling-bling.
Le réalisateur : Né en 1967 à Dunkerque, Jean-Paul Rouve a suivi les cours du Centre Dramatique du
Nord-Pas-de-Calais avant d'être l'élève d'Isabelle Nanty au Cours Florent. Il fait partie sur scène et sur Canal + des Robins des Bois. Au cinéma, il joue dans "Karnaval",
tourné dans sa ville natal, et dans de nombreuses comédies : "Astérix, Mission Cléopâtre", "Mais qui a tué Paméla Rose ?", "Podium" ou "RRRrrr !!!".
Mais il se fait aussi remarquer dans des rôles plus dramatiques : "Monsieur Batignole", "La Môme" ou
"La Jeune Fille et les Loups". "Sans arme, ni haine, ni violence" est son premier film en tant que réalisateur.
Le sujet : En 1976, Albert Spaggiari réussi le casse de la Société Générale de Nice
en passant par les égoûts. Quelques mois plus tard, il s'évade du Palais de Justice en sautant depuis le cabinet du juge d'instruction. Cinq ans plus tard, le journaliste Vincent Goumard retrouve
sa trace dans un paradis touristique en Amérique du Sud.
Il approche Julia, la compagne de Spaggiari, puis Spaggiari lui-même. D'abord méfiant, celui-ci accepte de se raconter, contre la promesse de faire la couverture de Paris-Match.
La critique : Jean-Paul Rouve a expliqué pourquoi il avait réalisé ce film sur Spaggiari : "Ca fait un moment que j'avais envie d'écrire sur ce mec, il me faisait rire,
il m'étonnait, il m'amusait aussi beaucoup, il se déguisait tout le temps, avec des déguisements de piètre qualité... J'aimais bien la dualité du personnage entre son côté voleur et son côté
vedette. Et ce qui l'intéressait, c'était pas tant de voler de l'argent que d'être connu. Je pense qu'aujourd'hui il aurait fait la "Star Academy" ou il serait passé chez Delarue." On peut
comprendre ce qui a attiré le Couscous de "Podium" dans ce Robin des Bois affublé de postiches pitoyables, et qui partageait avec son idole Alain Delon la particularité de parler de lui
à la troisième personne.
On peut aussi ressentir une certaine gêne devant cette opération de réhabilitation de celui qui fut aussi membre de l'O.A.S., dont les deux "S" consécutifs de sa villa niçoise Les Oies
Sauvages reprenaient la graphie de l'insigne de la SS, et qui avait choisi comme défenseur l'avocat du Front National Jacques Peyrat. Mais bon, ce n'était pas vraiment le sujet, et son
attitude vis-à-vis de la vendeuse vietnamienne ("Vous avez voulu les cocos, et vous avez eu Pol Pot" "-Mais Pol Pot, c'était au Cambodge !") ne cache pas que ses années d'Indo
ont laissé des traces.
Ces aspects de sa personnalité sont d'autant moins mis en évidence que Jean-Paul Rouve a choisi de se focaliser sur le personnage (fictif) de Vincent Goumard, faux journaliste et vrai flic. Cela
se révèle une assez bonne idée scénaristique, en permettant de développer une double intrigue : d'une part l'histoire du casse de Nice, racontée morceau par morceau sous forme de
flash-backs par Spaggiari dans son interview à étapes, et d'autre part le suspens au sujet de l'opération des policiers français qui planquent pour essayer d'exfiltrer l'ennemi public nunéro
un. A cela s'ajoute la fascination qu'il exerce progressivement sur Vincent (il lui offre un cofre-fort miniature pour son fils dont c'est l'anniversaire), et la naissance du doute sur le
bien-fondé de sa mission.
Que dire de la première réalisation de Jean-Paul Rouve ? Qu'elle est à l'image de son modèle : voyante, voire clinquante. Dès le générique de début avec l'évasion de Spaggiari en split screen sur
fond de musique style James Bond, on comprend où le réalisateur a cherché son inspiration : dans les seventies. Chansons de Joe Dassin ou Julien Clerc, musique de "La 7° Compagnie" pour
évoquer les anciens d'Indochine, jusqu'à la dictature sud-américaine qui semble sortie de "Tintin et les Picaros".
Le systématisme de certains procédés finit par lasser, comme les transitions entre présent et passé : le pied de Julia dans le pédiluve se transforme en botte dans l'égoût, le billet donné au
cireur de chaussures devient billet dans les mains du jeune Spaggiari... La métaphore "je voulais faire un tube" est filée jusqu'au bout, et le "comique" de l'espagnol approximatif de
Spaggiari émarge dans la catégorie comique de répétition. Etrangement, la prise de son, ou le mixage, rappelle les Godard de la grande époque, et on ne comprend pas une réplique sur deux.
Alors, on ne s'ennuie pas, on sourit de temps en temps, et on finit même par vaguement s'intéresser au besoin pathétique de célébrité du plus célèbre égoutier de France. Mais faute d'avoir
clairement choisi une tonalité et une ligne directrice, le récit s'éparpille entre la reconstitution, le polar et la comédie, et tout cela ne suffit pas à faire un film, surtout quand on se
réfère comme Rouve à Cassavetes.
Cluny