Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Film français d'Olivier Assayas
Interprètes : Charles Berling (Frédéric), Juliette Binoche (Adrienne), Jérémie Rénier (Jérémie), Edith Scob (Hélène)

Durée : 1 h 40
Note : 8/10
En deux mots : Film sensible et juste sur la place des lieux de l'enfance et la dispertion des souvenirs.
Le réalisateur : Né à Paris en 1955, Olivier Assayas est le fils de Jacques Rémy, scénariste de Christian-Jacque et Henri Decoin. Critique de cinéma
dans Métal Hurlant, Les Cahiers du Cinéma et Rock &Folk, il consacre de nombreux articles au cinéma asiatique, signant même un documentaire sur Hou Hsiao Hsien. Scénariste de Téchiné pour "Rendez-vous", il réalise plusieurs courts métrages avant son premier long,
"Désordre", en 1986.
Il réalise ensuite "Paris s'éveille" en 1991, "L'Eau froide" en 1994, "Irma Vep" en 1996 avec son épouse Maggie Cheung, "Fin août, début septembre" en 1998,
"Les Destinées Sentimentales" en 2001 d'après Jacques Chardonne, "Demonlover" en 2002 et "Clean" en 2004.
Le sujet : A 75 ans, Hélène vit dans la maison familiale de Valmondois où elle entretient la mémoire de son oncle, le peintre Paul Berthier. Ses
enfants et ses petits-enfants viennent passer les vacances, même si Adrienne vit à New York et Jérémie en Chine. Elle évoque avec l'aîné, Frédéric, le sort de la maison après sa disparition ;
pour lui, c'est évident, les trois frères et soeurs garderont cette maison, ses objets de valeurs et ses souvenirs dans le patrimoine familial.
Mais quand Hélène meurt, Jérémie annonce qu'il va s'installer définitivement à Pékin, et Adrienne révèle qu'elle va se remarier ; l'un et l'autre envisagent de faire maintenant leur vie à
l'étranger, et le cadet a besoin d'argent. A contre coeur, Jérémie est contraint de s'occuper de la vente de la maison.
La critique : Chaque fois qu'aux alentours du 14 juillet, je descends de voiture en arrivant dans la maison familiale du Beaujolais, j'ai d'abord l'impression fugace de la
voir plus petite que dans mon souvenir imprimé dans l'enfance. Dès les premières images de "L'Heure d'été", j'ai eu très fort l'impression que ce film racontait sinon l'histoire de cette
maison, du moins comme un écho, comme une réminiscence, et ce sentiment a certainement joué dans mon adhésion immédiate au fim d'Olivier Assayas.
Le premier plan du film, fixe, sur la maison au milieu des arbres, comme vu à travers une paupière qui se ferme, annonce déjà que le passé très présent et le présent si fragile ne se prolongeront
pas. Pourtant, en ce dernier été, elle connaît encore plein de vie : une ribambelle de cousins cheminent sur un jeu de piste et grimpent aux branches à la recherche du prochain message, avant que
la fidèle Eloïse (chez nous, elle s'appelait Marie) ne reproche aux plus grands d'avoir laissé les petits s'approcher de l'étang (chez nous, c'était "la petite montagne dangereuse", pauvre butte
culminant à 4 mètres d'altitude).
Olivier Assayas met en scène les mille détails qui font que nombreux seront les spectateurs qui retrouveront une parcelle de leur propre histoire : le sécateur pour faire un bouquet de lilas,
l'impression à la fois agaçante et stimulante de déambuler dans un musée dont la matriarche assure la conservation, "faites doucement, vous êtes chez votre grand-mère", le tâtonnement
pour retrouver l'endroit d'où cette photo a été prise autrefois, la cloche pour rameuter la marmaille ou la cérémonie des adieux sur le perron.
Certes, tout le monde n'a pas un grand-oncle dont les oeuvres valent une retrospective à Los Angeles et Vienne, et nos maisons ne sont pas meublés de bureaux de Majorelle, ornés de
tableaux de Corot ou d'Odilon Redon et décorés de vases de Braquemont. Mais l'attachement à un lieu, à des objets et à des souvenirs, et la difficulté de les partager et de les transmettre sont
universels, comme le sont les divergences et le sentiment de communauté entre les différentes générations et au sein d'une même fratrie.
Quand les trois enfants d'Hélène se retrouvent après l'enterrement de leur mère, Adrienne parle de l'émotion sans pathos qui dominait la cérémonie. On peut faire la même remarque à propos du film
d'Assayas. Pourtant, on est constamment sur le fil du rasoir, et une réplique de plus, quelques secondes d'insistance sur un plan, seraient de trop ; mais il sait couper un dialogue au moment où
il le faut, faire un fondu au noir, passer d'un plan serré à un plan d'ensemble, et préférer l'ellipse à la narration d'un événement que le spectateur peut recréer tout seul.
Cette justesse et cette pudeur sont servies par une distribution impeccable : Edith Scob, avec sa voix à la diction et au timbre si particuliers pour égrener des vacheries-vérités (en recevant
une couverture pour son anniversaire : "Le plaid, le cadeau des vieux ! "), Charles Berling en fils aîné dépositaire malgré lui du devoir de mémoire familiale, ne comprenant
réellement malgré ses bonnes intentions ni sa mère ni sa fille, Juliette Binoche en working girl blonde, jamais débarassée d'une opposition larvée avec Hélène, Jérémie Rénier en petit dernier
ayant à prouver et à se prouver, socialement à baffer et humainement à croquer.
Le film très écrit fourmillent de détails qui n'en sont pas, comme les rires de la veillée funèbre, la proposition d'Adrienne de faire un catalogue avec de belles photos pour la vente, "comme
ça, ça nous fera un souvenir", ou comme la cruauté involontaire de Frédéric qui oublie Eloïse et la laisse finir ses jours dans un H.L.M..
On connaît l'admiration d'Olivier Assayas pour le cinéma asiatique. Il le dit lui même, "L'Heure d'Eté" est mon film le plus taïwanais", et effectivement, on est
souvent proche de Hou Hsiao Hsien et d'Edward Yang, dans la façon de parler des liens familiaux, du rapport au temps qui passe et à la modernité. La beauté de la photographie d'Eric Gautier (dont
on vient de voir le travail dans "Into the Wild" et "Coeurs"), la légèreté de la caméra, recadrages discrets et travelings fluides, et la science du montage interne jouant sur les
dédales de la maison de Valmondois et de l'appartement de Frédéric concourent aussi à l'élégance asiatique de "L'Heure d'été", et sous ma plume, ce n'est pas le moindre des
compliments.
Cluny