Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Film américain de Paul Thomas Anderson
Interprètes : Daniel Day Lewis (Daniel Plainview), Paul Dano (Eli et Paul Sunday), Dillion Frazier (H.W. Plainview)

Durée : 2 h 38
Note : 8/10
En deux mots : Citizen Kane au pays de l'or noir, brillante parabole d'hier et d'aujourd'hui sur le capitalisme et le prosélytisme
religieux.
Le réalisateur : Né en 1970 en Californie, Paul Thomas Anderson commence comme assistant de production à la télévision. Il se fait renvoyer à 23 ans
de la section cinéma de l'université de New York pour ne pas avoir payé ses frais d'inscription ; avec cet argent, il tourne son premier court métrage, "Cigarettes and Coffee". En 1994,
il réalise son premier long, un polar, "Sydney".
En 1998, il tourne "Boogie Nights" qui lui vaut trois nominations aux oscars, puis "Magnolia" en 1998 qui reçoit l'Ours d'Or à Berlin. Sa comédie romantique "Punch-drunk
Love" obtient le Prix de la Mise en scène à Cannes en 2002.
Le sujet : Prospecteur d'or et d'argent, Daniel Plainview se reconvertit dans la recherche pétrolière au début du XX° siècle à la suite d'un
accident. Accompagné de son fils, il construit un puit de pétrole qui lui permet de commencer à gagner de l'argent. Quand le jeune Paul Sunday lui vend le secret de l'emplacement d'un gisement
fabuleux à Little Boston en Californie, il réussit à convaincre la plupart des propriétaires de lui vendre leurs parcelles.
Lors de la découverte de pétrole lors du premier forage, son fils H.W. devient sourd dans un accident. Alors qu'il s'enrichit de plus en plus, Daniel se voit confronté à l'hostilité de ses
concurrents, du frère de Paul Sunday, un prédicateur fanatique, et même de son fils.
La critique : "Plus j'observe les hommes, moins je les aime", confesse Daniel Plainview à celui qui s'est présenté comme son frère dans un de ses rares moments
d'humanité. Cet aphorisme semble correspondre à la vision de Paul Thomas Anderson dans ce Far West gagné par la fièvre de l'or noir, tant l'observation des principaux personnages de cette
adaptation du roman Oil d'Upton Sinclair pourrait nous dégoûter du genre humain.
Le prospecteur tout d'abord : homme de la terre, et même des entrailles de la Terre, comme le montre la longue séquence d'ouverture quasiment muette où nous le voyons se colleter charnellement
avec le minéral, Daniel Plainview est un taiseux qui sait utiliser le langage pour charmer, quand il s'agit de convaincre les habitants de la ville-champignon de lui céder leurs terres, mais
aussi pour humilier quand on ose lui résister. Son agressivité brutale s'abat sur ceux qui s'opposent à lui, mais aussi sur ceux qui l'environnent, suspectés de préparer leur trahison.
Il semble n'avoir qu'une faille dans sa carapace, l'affection qu'il porte à son fils qu'il élève comme son futur double. Mais quand au même moment, il doit choisir entre lui porter secours et
organiser le combat contre l'incendie qui ravage son derrick, il n'hésite pas une seconde. Et cette infirmité qui a frappé son fils, coupable d'avoir voulu trop plaire à ce père excessif, sera
justement le prétexte pour le pétrolier afin de répudier ce rejeton devenu encombrant.
Le prédicateur ensuite : fils d'un vieux paysan, entouré de soeurs dociles, il présente apparemment un aspect tout en douceur et en dévotion. Puis au cours d'un office, on le voit rentrer
progressivement en transe pour débarasser un old timer de son arthrite, et l'exorciser comme s'il était possédé par le malin. Malgré la chapelle en bois et le pantalon trop court du
prêcheur, on pense beaucoup plus aux évangélistes d'aujourd'hui (dans la scène finale de 1927, il raconte qu'il a fait de la radio), et cette transe m'a rappelé celle de "Jesus Camp" où un prédicateur faisait pleurer des gamins de dix ans à l'évocation des foetus massacrés dans les I.V.G.
Quand il trouve enfin du pétrole, le premier geste de Daniel Plainview est d'oindre le front de son fils de la précieuse huile, geste qu'il reproduit quand il immerge Eli dans un mare de
pétrole après l'avoir roué de coups : capitalisme aveugle et obscurantisme constituent donc les fonds baptismaux de la nation américaine, et cette violence initiale rappelle celle de
"Gangs of New York".
Oscar du meilleur acteur pour la deuxième fois, Daniel Day Lewis est effectivement prodigieux, alternant les explosions de violence et les moments plus intériorisés, encore plus inquiétants. Il
faut le voir face à son fils adulte qui s'obstine à lui parler en langue des signes, et éclater d'un rire de dément quand il reconnaît le signe qui représente le forage, ou dissimulé dans la
pénombre de son Xanadu, en train de tirer sur la porcelaine à travers des pièces immenses et vides. Après son rôle remarqué d'ado autiste et nietzschéen dans "Little Miss Sunshine", Paul Dano réussit à faire exister son personnage de manipulateur pitoyable, et à donner la réplique au
magnat impitoyable jusqu'à l'hallucinant affrontement final.
La mise en scène de Paul Thomas Anderson parvient à créer une tension permanente, avec de fréquentes ruptures de rythme, un lyrisme alternant avec une sécheresse, un constant contraste entre
l'ombre et la lumière, et une ponctuation de la musique entêtante de Jonny Greenwood, le guitariste de Radiohead. Film puissant et habité, "There will be blood" est au cinéma de ce début
de XXI° siècle ce que furent une génération avant "Le Moissons du Ciel" ou "Les Portes du Paradis".
Cluny