Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Film américain de Brian De Palma
Interprètes : Kel O'Neill (Gabe Blix), Ty Jones (Jim Sweet), Daniel Sherman (B.B. Rush)

Durée : 1 h 30
Note : 7/10
En deux mots : Brian De Palma croise deux de ses obsessions : la violence de la guerre et le pouvoir des images. Dérangeant, foisonnant,
passionnant.
Le réalisateur : Né en 1940 à Newark, Brian De Palma achète une caméra 16 mm avec laquelle il tourne des courts-métrages. En 1963,
il réalise son premier long "The Wedding party" avec Robert de Niro, un débutant qu'il présentera à son ami Martin Scorsese. Dans les années 70, il tourne plusieurs films
fantastiques : "Les Soeurs de sang", "Phantom of the Paradise" et "Carrie", d'après Stephen King. Il réalise ensuite "Pulsions" (1981), puis "Blow
Out"(1982), une adaptation de "Blow Up" avant "Scarface" (1984), un remake du film de Hawks sur un scénario d'Oliver Stone. Suivront notamment "Les Incorruptibles"
(1987), "Le Bûcher des vanités" (1991), "Mission Impossible" (1996), "Snake Eyes" (1998), "Mission to Mars" (2000) et "Le Dahlia noir" (2006)
Le sujet : Une unité de l'armée américaine tient un barrage dans la ville irakienne de Samarra. Il y a là Angel Salazar, qui s'est engagé pour se
payer une école de cinéma, et qui filme tout avec son camescope, McCoy qui s'est engagé après le 11 septembre, Blix l'intello qui se réfugie dans la lecture, et le duo infernal, B.B. Rush et
Reno, alcooliques et obsédés.
Reno tire sur une voiture qui ne s'arrête pas assez vite au check point, et tue une femme enceinte. Peu après, leur sergent saute sur une mine artisanale. Malgré le désaccord de Mc Coy et de
Salazar, Rush et Reno décident alors d'organiser une expédition punitive au cours de laquelle ils violent une irakienne de 15 ans et massacre toute sa famille.
La critique : En 1989, Brian De Palma avait raconté dans "Outrages" le viol d'une jeune vietnamienne par des soldats américains, ainsi que
l'antagonisme entre le sergent Meserve et le soldat Eriksson qui s'était opposé à cette exaction. 19 ans plus tard, la même histoire sert de base au scénario de son nouveau film, avec
cette fois comme cadre l'Irak sous occupation américaine. Le recours à une trame identique, inspirée dans les deux cas par des faits réels, n'a rien d'anodin, bien au contraire, ainsi que le
souligne Brian De Palma : "Les Français ont appris les leçons de leur guerre d'Indochine. Nous autres Américains n'en avons finalement pas été capables avec notre guerre du Viêtnam."
Mais au-delà des points communs, ce sont les dissemblances qu'il convient de souligner. "Outrages" présentait une facture hollywoodienne classique : recours à des acteurs connus, Michael
J. Fox et Sean Penn, construction sur un flash-back, narration hitchcokienne du conflit entre les deux principaux protagonistes. "Outrages" était du un film premier siècle du
cinéma, "Redacted" est un film (un objet audiovisuel ?) du siècle d'internet. Il prend la forme d'un patchwork des seuls images qui parviennent à s'exfiltrer de là-bas.
En effet, De Palma part du constat suivant : "L'une des raisons pour lesquelles on ne voit pas tant que ça de personnes dans les rues aux Etats-Unis pour protester contre cette guerre, c'est
parce que l'on ne voit pas chez nous les images des pertes civiles et des soldats tués ou blessés, contrairement à ce que l'on voyait pendant la guerre du Viêtnam. Dans le conflit irakien, on ne
voit malheureusement que des images que le Pentagone et George Bush veulent bien nous faire voir, destinées à plus ou moins nous rassurer en nous disant : "Ne vous inquiétez pas, tout va bien,
nous sommes en train de progresser". Voilà qui explique le titre : redacted, cela signifie rendu propre à la rédaction, ou plus clairement, revu et corrigé.
Ce sont donc des images fractionnées, volées, cachées qui forment le fil de cette histoire. On voit le film tourné au camescope au sein même de l'unité par Angel Salazar, qui espère ainsi le
présenter à l'entrée de l'école de cinéma qu'il compte payer avec sa solde, un documentaire (français, bien sûr) esthétisant et au commentaire prétentieux, la vidéo mise sur le blog de la femme
du private Mc Coy, les images de propagande d'un site islamiste, la bande d'une caméra de surveillance et les minutes de l'interrogatoire des principaux suspects par la justice militaire.
Images reconstituées bien sûr, avec une évidente jubilation de De Palma pour cet exercice de style, lui qui depuis "Blow Out" décline toutes les façons d'incruster des images dans
l'image : il suffit de se rappeler les multiples visions de la scène du combat de boxe de "Snake Eyes". Alors, tout n'est pas du même niveau, et le voyeurisme d'Angel Salazar qui sucite
le cabotinage de ses compagnons provoque plusieurs fois le malaise devant le discours haineux et raciste de Rush et Reno, ou devant sa passivité lors du viol insupportable. Mais même ces scènes
dérangeantes apportent leur part à la reconstitiution du récit, et à la peinture d'une armée en déroute morale.
Il est intéressant de voir la concomitance des sorties de "Redacted" et de "Battle for Haditha", qui là encore
racontent à peu près la même histoire, en choisissant l'un et l'autre des formes renouvelées de narration : puzzle numérique pour le premier, forme documentaire pour le second. Film plus que
jamais utile d'un point de vue politique, "Redacted"est aussi une oeuvre passionnante par l'inventivité de sa forme et le parti pris qu'un grand réalisateur peut tirer d'un budget
ridicule et de de la contrainte numérique.
Cluny
Je suis allée voir ce film qui m'a beaucoup impressionnée... J'attends un peu avant d'écrire une petite critique sur mon blog, sans doute demain ou dimanche... Mais j'ai toujours en tête la dernière image avec l'air du IIIème acte de Tosca, et ça me paralyse encore un peu...
Bisous,
Pénélope.