Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Film français de Cédric Klapisch
Interprètes : Romain Duris (Pierre), Juliette Binoche (Elise), Fabrice Luchini (Roland), Mélanie Laurent (Laetitia), Albert
Dupontel (Jean), Karin Viard (La boulangère), François Cluzet (Philippe)

Durée : 2 h 10
Note : 6/10
En deux mots : Film choral souvent dissonnant, avec quelques airs plus enjoués.
Le réalisateur : Né en 1961 à Neuilly, Cédric Klapisch fait une maîtrise de cinéma à Paris et un Master of fine Arts à New York. Il réalise plusieurs
courts métrages, dont un faux documentaire sur Jules Marey, "Ce qui me meut", qui donnera le nom à sa maison de production. En 1991, il tourne son premier long métrages, "Riens du
tout", avec Fabrice Luchini et Karin Viard. En 1995, il toune dans le cadre de la série d'Arte, Les Années Lycée, "Le Péril Jeune", première collaboration avec Romain
Duris.
En 1996, il réalise "Chacun cherche son Chat", puis l'adaptation de la pièce d'Agnès Jaoui "Un Air de Famille", puis un film d'anticipation avec Jean-Paul Belmondo,
"Peut-être". "L'Auberge espagnole" (2002), sur un groupe d'étudiant Erasmus à Barcelone, et sa suite "Les Poupées russes" rencontrent un grand
succès.
Le sujet : Pierre vient d'apprendre qu'il souffre d'une maladie de coeur, et que seul la greffe peut lui laisser 50 % de chance de survie.
Elise, sa soeur aînée, mère de trois enfants et célibataire, décide de venir s'occuper de lui. Roland, professeur d'histoire à l'Université, vient d'enterrer son père avec son frère cadet
Philippe, d'accepter de tourner un film de vulgarisation sur l'histoire de Paris, et de succomber au charme d'une de ses étudiantes, Laetitia.
Au marché, Elise croise Jean, le poissonnier qui se remet mal de sa séparation avec Caroline, d'autant plus que le marchand de fruits, Franky, tourne autour d'elle. Quant à la boulangère,
elle accable ses apprenties...
La critique : Un casting trois étoiles avec un savant mélange d'habitués de la troupe Klapisch (Duris, Luchini, Soualem) et de petits nouveaux (Binoche, Dupontel, Cluzet,
Laurent), un retour au pays dans le Paris de Doisneau, voilà qui laissait espérer un nouveau film populaire de qualité comme "Un Air de Famille" ou "L'Auberge espagnole".
Malheureusement, Cedric Klapisch rate son "Paris", et au lieu d'un Altman (il cite "Short Cuts" comme source d'inspiration), il nous sert plutôt un Lelouch de la mauvaise
période.
Le problème du film choral, c'est que pour éviter le piège du film à sketchs, il faut un fil rouge convaincant et une unité de ton suffisante pour permettre des transitions en
douceur. Or, ici, il n'y a ni l'un ni l'autre. L'histoire principale rappellera quelque chose à ceux qui ont vu "Le temps qui reste", de François Ozon : un homme encore jeune apprend
qu'il risque de mourir, et il pose alors un regard nouveau sur ce qui l'environne. La gouaille insolente qu'ont mis en exergue Klapisch, Audiard ou Gatlif semble ici éteinte, et Romain Duris joue
ce personnage dans le registre du pathos, là où Melville Poupaud faisait passer l'émotion dans la retenue et le silence.
L'autre écueil que n'a pas su éviter Klapisch se situe dans la disparité artificielle des groupes de personnages qui transforme définitivement "Paris" en une suite décousue de séquences,
et dont le zapping permanent finit par perdre le spectateur. Il y a donc des histoires et/ou des personnages qui fonctionnent, comme celui d'Elise, remarquablement incarné par Juliette
Binoche, qui en se dévouant pour son frère retrouve un sens à son existence en roue libre, ou celui de Roland sur qui tombe la chappe de la dépression alors qu'il est touché par le démon de
midi.
D'autres intrigues ne prennent absolument pas, comme celle de la bande du marché, caricaturale et pesante, à l'image de la scène du restaurant où Gilles Lellouche fait faire la brouette à Julie
Ferrier contre sa volonté, ou celle des mannequins qui viennent s'encanailler à Rungis ; Albert Dupontel semble perdu dans ce personnage à l'eau de rose, avec juste une réplique à la hauteur de
son talent : à la bombe qui lui dit en découvrant Rungis "C'est fascinant, tous ces fruits, pour moi qui fais mes courses sur internet", il lâche : "Ce qui est fascinant, c'est de
faire ses courses sur internet..."
Dans ce patchwork inégal, il y a heureusement quelques bons moments : le personnage de la boulangère xénophobe et moralisatrice jouée par une Karin Viard formidablement odieuse, le streap-tease
de Juliette Binoche sur "Sway-Quien sera" chanté par Rosemary Clooney, la première séance de Luchini chez son psy joué par Maurice Bénichou, et surtout le rêve de François Cluzet
traumatisé par ce que vient de lui dire son frère, et qui se retrouve en pyjama et en casque de chantier dans l'animation en 3 D qu'il a créée pour vendre ses immeubles.
C'est cette distance amusée, celle qui faisait apparaître un deuxième Duris jouant du pipeau quand il baratinait son banquier dans "Les Poupées russes", qui manque à ce film trop
compassé, à limite du prétentieux. A trop vouloir dire (la crise de la quarantaine, les sans-papiers, les SDF, les non-dits familiaux...), Cédric Klapisch a perdu son sens de la narration et
dilué son savoir-faire dans une construction artificielle qui traîne en longueur.
Cluny