Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Film français de Léa Fazer
Interprètes : Alice Taglioni (Margot), Jocelyn Quivrin (Victor), Thierry Lhermitte (Bervesier), Pascale Arbillot
(Juliette)

Durée : 1 h 27
Note : 7/10
En deux mots : Comédie assez réussie sur l'égalité des chances dans le monde des affaires racontée au conditionnel
pluriel.
Le réalisateur : Née à Genève en 1965, Léa Fazer fait des études de lettres en Suisse avant de suivre les cours de l'Ecole du Théâtre National
de Strasbourg. Elle écrit et joue dans de nombreuses pièces de théâtre avant de réaliser son premier ilm en 2004, "Bienvenue en Suisse".
Le sujet : Margot et Victor sont deux jeunes avocats d'affaires qui travaillent dans le même cabinet, et qui vivent en couple. Quand l'un des deux
associés du cabinet meurt, le survivant, Bervesier, décide de les recevoir pour choisir lequel des deux prendra le poste vacant. Margot et Victor se jurent que quelque soit l'heureux élu, l'autre
se réjouira et que leur vie de couple n'en sera pas affectée.
La critique : Longtemps centré sur le microcosme culturel, le cinéma français s'émancipe de la gauche caviar pour s'intéresser au monde de l'entreprise et aux rapports qui le
régissent. Des films aussi différents que "Ressources Humaines", "La Question Humaine" ou "Le Tueur" ont choisi de dépeindre cet univers qualifié précisément d'impitoyable, et dont les règles policées qui gouvernent les
relations de façade camouflent mal la férocité de la logique libérale. La particularité du film de Léa Fazer est d'aborder cette question sous l'angle de la comédie, en mettant à l'épreuve
de la concurrence un jeune couple.
Fréquent dans la comédie anglosaxonne, ce choix innove dans le cadre de la pignolade hexagonale, puisque c'est la première des 27 comédies françaises critiquées dans ces colonnes à avoir
opté pour le monde des affaires non comme prétexte ou toile de fond (comme dans "Olé" ou "La Doublure"), mais comme sujet.
L'autre singularité de "Notre Univers impitoyable" réside dans sa construction scénaristique. Afin d'illustrer les effets sur le couple du choix de l'un ou de l'autre comme associé, Léa
Fazer décide de nous montrer l'un et l'autre. Selon que le talon aiguille de Margot se soit cassé ou que le camion ait bloqué le passage de Victor le jour du rendez-vous décisif, deux versions de
l'histoire se déroulent devant nous, avec des passages entre ces deux réalités potentielles habilement ouverts par des réflexions du genre "Si c'était toi qui avait eu le poste, ça ne se
serait pas passé comme ça".
Le procédé n'est pas nouveau, et Léa Fazer le reconnait en citant sa source d'inspiration, "Pile et Face", de Peter Howitt. Mais ici, cette arborescence se justifie parce qu'elle
permet d'illustrer la différence de conséquences selon que ce soit l'homme ou la femme qui ait obtenu la promotion. Comme le dit Alice Taglioni, "Dans le film, et c'est toute son ironie, que
ce soit Margot ou Victor qui ait le poste d'associé, la parité est respectée : c'est la catastrophe ! Mon personnage est obligé de coucher avec son patron, Victor doit presque fatalement se taper
sa secrétaire."
Là repose l'intérêt du film, mais aussi sa limite : ce n'est pas tant la nature des événements qui arrivent à l'un et/ou à l'autre qui présente l'intérêt essentiel, mais leur
comparaison, voire leur opposition. Car Léa Fazer ne trouve pas dans la description des deux options la même créativité qu'elle a mis dans la construction de l'ensemble. On n'échappe pas aux
clichés, et dans les deux hypothèses, on ne semble pas savoir que Laurence Parisot dirige le MEDEF depuis plus deux ans.
Léa Fazer a voulu des personnages lisses, afin de mieux illustrer ce que les évènements en font : "Je voulais montrer des personnages qui n'ont pas de "défaut moral". Ils n'ont pas de
problèmes majeurs, ils n'ont pas eu une enfance particulièrement malheureuse, ils ont une vie "normale", qui pourrait passer pour banale." Du coup, Margot et Victor sont dans dans la norme,
certes, mais la norme de ce type de milieu fait froid dans le dos, et on a du mal à avoir de la sympathie pour eux, ce qui limite l'efficacité du propos.
Il faut plus chercher l'humanité du côté des personnages secondaires, notamment la grande soeur larguée de Margot, dont Léa Fazer parle ainsi : "À l'écran, mon féminisme est incarné par
le personnage que joue Pascale Arbillot. C'est une féministe acharnée. J'adhère à chaque mot qu'elle dit, sauf qu'elle est ridicule. Chaque fois qu'elle ouvre la
bouche ça fait rire ! Cette autodérision doit me rassurer."
Grâce à l'effet de miroir entre les deux éventualités, le film bénéficie d'un rythme "à l'américaine", au moins jusqu'aux deux-tiers du film ; après, et sans doute parce qu'on s'est trop éloigné
de la situation de départ, on retombe dans un comédie à la française un peu poussive. Néanmoins, par son inventivité formelle et sa cruauté soft "Notre Univers impitoyable" se laisse
regarder avec plaisir.
Cluny