Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Film germano-autrichien de Stefan Ruzowitzky
Titre original : Die Fälscher
Interprètes : Karl Markovics (Sally Sorowitsch), August Diehl (Adolf Burger), Devid Striesov (Friedrich Herzog)

Durée : 1 h 38
Note : 6,5/10
En deux mots : La Liste de Herzog : un groupe de déportés juifs est constitué pour fabriquer des fausses livres et des faux dollars ;
intéressant, mais parfois un peu trop appuyé.
Le réalisateur : Né en 1961 à Vienne, Stefan Ruzowitzky suit des cours de théâtre et de cinéma en Autriche. Dans les années 80, il écrit des pièces
radiophoniques pour la radio ORF. A partir de 1987, il tourne de publicités et des vidéos musicales. En 1996, il réalise son premier long métrgae, "Tempo". Il tourne ensuite "Les
Héritiers", "Anatomie" et "Anatomie 2"
Le sujet : En 1936, le faussaire juif allemand Salomon "Sally" Sorowitsch est arrêté par l'inspecteur Herzog. Après de la prison, il est envoyé en
1939 dans le camp de concentration de Mauthausen. Cinq ans plus tard, il est transféré au camp de Sachsenhausen au sein d'une unité de faussaires, de graveurs et d'imprimeurs juifs qui, sous les
ordres du Commandant Herzog, ont pour mission de fabriquer des livres sterling qui puissent tromper la Banque d'Angleterre.
Sorowitsch et ses hommes bénéficient de conditions particulières : de la nourriture en quantité suffisante, de bons lits, une douche hebdomadaire et même un repos dominical. Mais tous les SS
n'approuvent pas la stratégie d'Herzog, et au sein des prisonniers, le débat s'installe pour savoir si la contrepartie de cette mansuétude n'est pas la prolongation du régime nazi.
La critique : Ours d'Or à Berlin, nommé aux Oscars dans la catégorie du meilleur film étranger, "Les Faussaires" qui s'inspire de faits réels, pose la question du prix
de la survie : dans l'enfer concentrationnaire, éviter la mort en travaillant pour les nazis, est-ce collaborer ? Au sein de la petite communauté de toutes origines sociales et géographiques, et
dont le seul point commun est d'être destiné à l'élimination en tant que Juifs, deux thèses s'affrontent, symbolisés par deux hommes : Burger et Sorowitsch.
Adolf Burger, qui se trouve être l'auteur du livre qui a inspiré le film, "L'Atelier du Diable", défend l'idée que si les SS les épargnent, c'est parce que leur travail représente une
arme de guerre, et qu'il est de leur devoir de le saboter, quelqu'en soit le prix. Sally Sorowitsch, lui, proclamait déjà avant son arrestation "Les Juifs se font persécuter parce qu'ils
ne savent pas s'adapter", maxime qui trouve un écho dans les paroles d'Herzog quand il le retrouve à Sachsenhausen : "Les Juifs comme toi, ça s'acclimate partout !". Quand il
s'oppose à Burger, il lui lance : "Je n'ai pas honte d'être en vie, je ne ferai pas ce plaisir aux nazis" : pour lui, survivre, c'est déjà résister.
Investi par son talent de faussaire d'un position de cadre dans cette petite entreprise, Sally dépasse le chacun pour soi qui lui a permis de survivre cinq ans à Mauthausen en se sentant
responsable de chacun des membres de son groupe. Et quand Burger met en danger le fragile équilibre qui leur permet d'être encore en vie, Sorowitsch refuse de le dénoncer au nom de son principe
"On ne balance pas ses camarades", ainsi commenté par Burger : "L'honneur du taulard ?"
Du côté des bourreaux, il y a aussi deux attitudes : celle de Herzog, qui doit rendre des comptes au Reichfuhrer, et qui professe : "Je m'intéresse à l'encadrement, c'est l'avenir",
justifiant les horreurs qui se déroulent derrière la cloison de bois de leur baraquement et dont les hurlements sont couverts par de la musique : "Je ne peux pas tous vous sauver", ces
mêmes mots par lesquels Schindler exprimait son regret ; et celle du sous-officier Holst, frustré de ne pas pouvoir donner libre court à son sadisme et à sa haine raciste, et qui
se venge dès qu'il le peut sur les déportés.
C'est la même opposition que l'on retrouve dans "Les Bienveillantes" entre Maximilien Aue et Adolf Eichman : la question d'un traitement moins inhumain ne se pose pas sur le plan de le
morale, mais sur celui de l'efficacité, même si Herzog, dans une scène un brin too much où il reçoit Sorowitsch dans sa maison avec tasses de porcelaines et vieux cognac, explique qu'il ne bat
pas ses enfants, car en matière d'éducation, il croit au pouvoir des mots.
L'ambiguité née de la communauté temporaire d'intérêts entre bourreaux et victimes éclate quand Herzog vient annoncer triomphalement que les billets, leurs billets, ont été certifiés authentiques
par la Banque d'Angleterre, et qu'on voit de la fierté illuminer les visages des déportés plantés au garde à vous dans le froid, avant qu'il n'offre une table de ping-pong, récompense dérisoire
et incongrue par ce qu'elle évoque de légèreté estivale au coeur de l'horreur.
Progressivement, alors que s'approchent les armées alliées et que s'effondre le Reich millénaire, les statuts respectifs des prisonniers et de leurs geoliers deviennent plus flous, la
dépendance s'inversant imperceptiblement, tel ce passeport suisse salvateur que Herzog monnaie auprès de celui qu'il a arrêté. Et d'ailleurs, cet effet de miroir n'est-il pas souligné par les
initiales de Sally Sorowitsch ?
La réalisation se veut assez distanciée, avec le choix du huis-clos qui, au-delà des raisons budgétaires, rend l'extérieur encore plus menaçant. Stefan Ruzowitzky oppose les couleurs chaudes de
la liberté (Berlin 1936, Monte-Carlo 1945) aux teintes froides du Lager, avec un contraste dur qui souligne les nombreux clivages qui structurent le récit. Il y a quelques balourdises,
comme la scène où Mme Herzog, maîtresse de maison reçoit le déporté comme si de rien n'était, ou encore le discours de Holst après qu'il ait exécuté Kolja, inutile et contradictoire
avec le personnage, et le jeu appuyé des acteurs souligne trop pesamment le débat moral qui est le sujet du film.
A moitié réussi du point de vue cinématographique, "Les Faussaires" présente l'intérêt de faire découvrir un aspect oublié de la seconde guerre mondiale, et pour cause : Adolf Burger
explique que "les Anglais ont interdit que l'on parle de toute cette affaire au procès de Nuremberg. L'économie britannique aurait fait faillite si cette affaire avait éclaté au grand jour
après la guerre." Quant aux déportés, leur pensée est résumée par l'intention que l'un d'entre eux exprime à la libération du camp : "Partir d'ici et tout oublier".
Cluny
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