Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Film américain de Joel et Ethan Coen
Titre français : Non, ce pays n'est pas fait pour le vieil homme
Interprètes : Tommy Lee Jones (Shérif Bell), Javier Bardem (Anton Chigurh), Josh Brolin (Llewelyn Moss), Woody Harelson (Carson Wellsrd)

Durée : 2 h 02
Note : 8,5/10
En deux mots : Brillante adaptation du roman de Cormac McCarthy, labyrinthique et décalée, avec un Javier Bardem
d'anthologie.
Le réalisateur : Nés à Minneapolis en 1953 pour Joel et en 1957 pour Ethan, les frères Coen réalisent leur premier film en 1984, "Sang pour
Sang", suivi en 1987 d'"Arizona Junior" et en 1991 de "Miller's Crossing". "Barton Fink" reçoit la palme d'Or au Festival de Cannes en 1991. Puis viennent "Le
Grand Saut" (1994), "Fargo" (1996), "The Big Lebovski" (1998), "O'Brother" (2000), "The Barber" (2001), "Intolérable Cruauté" (2003) et
"Ladykillers" (2004).
Le sujet : Texas, 1980. Llewelyn Moss chasse l'antilope dans le désert, quand il tombe sur des pick-ups abandonnés, cernés des
cadavres ensanglantés de traficants de drogue mexicains. Il trouve alors une sacoche contenant 2 millions de $. Quand il revient sur la scène de crime, il est accueilli par des tueurs auxquels il
échappe de justesse. Mais il ne sait pas encore que ce n'est rien à côté du tueur psychopathe qui le suit dorénavant à la trace, Anton Chigurh. Quant au shérif Bell, il comprend que la traque du
tueur passera par la femme de Moss.
La critique : Alléluiah, la même semaine nous offre les retours de Tim Burton et des frères Coen. Après des
escapades vers les douceurs chocolatées ("Big Fish" et "Charlie" pour le premier, "Intolérable Cruauté" et "Ladykillers" pour les
seconds"), nous retrouvons l'un et les autres dans leur quintessence. Certes, il y avait bien quelques cadavres balancés du haut d'un pont dans "Ladykillers", mais on était évidemment
dans le registre de la farce et de la légèreté.
"No Country for Old Men" ne pointe clairement pas dans cette catégorie. Non qu'on n'y retrouve pas le comique de situation, et surtout le comique de mots dans des dialogues étirés
jusqu'à l'absurde, chers aux frangins de Minneapolis ; mais la tension de la mise en scène fait écho au style de Cormac McCarthy, mélange du phrasé de la Bible, du parler des analphabètes
et de puissance narrative des prosateurs américains.
Les fères Coen eux-mêmes soulignent la noirceur et la violence de l'histoire, comme l'explique Joel : "Il y a pas mal d'humour dans le livre, même si on ne peut pas franchement le qualifier
de roman humoristique. C'est un humour très noir - et c'est la caractéristique qui nous définit. Le livre est également violent, presque sanglant. C'est certainement d'ailleurs le film le plus
violent que nous ayons jamais fait."
Dans une autre interview, ils expliquent que ce qui les avait aussi attirés dans ce roman, c'était le fait que les trois personnages principaux qui se traquent mutuellement ne se rencontrent
quasiment jamais, et le rendez-vous final entre Moss et Chigurh ne nous est pas montré, puisque dans la dernière partie, le récit bascule du point de vue du troisième protagoniste. Le style des
frères Coen, fait de ralentissements, d'étirement puis de soudaines accélérations, d'alternances de longues scènes de bavardages saugrenus, de brusques explosions et d'ellipses déroutantes
s'adapte particulièrement bien à un tel propos.
Un homme trouve une fortune issue du trafic de drogue, il est poursuivi par des Mexicains, puis par un tueur qui élimine ses deux commanditaires, tueur lui-même pisté par un sosie de Michael
Schumacher envoyé par un magnat texan, alors que le shérif du lieu du carnage se met sur la piste de ce beau monde : ce résumé est à l'image de l'histoire elle-même, embrouillée et tarabiscotée,
et ça n'a aucune importance, puisque la sacoche est un McGuffin, et chaque personnage une incarnation de ce monde qui change dans les années 80.
Josh Brolin incarne Llewelyn Moss, le mec droit dans ses bottes de cowboys (elles jouent d'ailleurs un rôle important) qu'une erreur, ou plutôt deux : celle, morale, d'avoir pris l'argent et
celle, prépondérante, d'avoir éprouvé de la pitié pour le seul survivant du carnage, précipitent dans une fuite de motel minable en hôtel décati, mû d'abord par l'appât du gain puis par
l'instinct de survie.
Tommy Lee Jone retrouve la frontière Mexicaine de "Trois Enterrements", et un nouveau personnage eastwoodien,
mais avec moins de prise sur le destin et encore plus de désenchantement devant la violence quasi technocratique et aveugle qui s'empare du monde.
Cette violence a un visage, celui de Javier Bardem. Dans la catégorie tueur psychopathe, Jude Law avait placé la barre très haut dans "Les Sentiers de la Perdition", avec son
personnage tonsuré coiffé d'un chapeau melon trop étroit et qui avait choisi comme couverture la photographie des scènes de crimes. Dorénavant, il faudra faire référence à la performance de
Javier Bardem, avec sa coiffure à la Mireille Mathieu, son goût pour le lait et sa bouteille d'air comprimé pour faire sauter les serrures et les crânes. Effrayant quand il tue (il semble en
transe quand il étrangle le policier qui l'a arrêté), il est peut-être encore plus inquiétant quand il parle, notamment dans la longue scène où il joue la vie d'un pauvre pompiste à pile ou
face.
Cormac McCarthy a expliqué aux frères Coen qu'il avait choisi le nom de Chigurh parce qu'il n'existe nulle part, afin de souligner l'absence d'origine du personnage. Destructeur et
indestructible, Anton Chigurh oeuvre pour que le vieil homme du titre que "ce pays est dur à vivre".
Tout à la fois western, polar et road movie, "No Country for Old Men" est certainement le meilleur film des frères Coen depuis "The Big Lebovski", plus sombre et plus grave que
ce dernier, tout en suscitant le même rire grinçant. Un bon Ken Loach, un très bon Burton et un excellent frères Coen, l'année 2008 démarre décidément fort bien !
Cluny
Sinon, très bonne critique qui met parfaitement en lumière le rôle incroyable de Bardem.