Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Film américain de Tim Burton
Titre original : Sweeney Todd - The Demon Barber of Fleet Street
Interprètes : Johnny Depp (Benjamin Barker/Sweeney Todd), Helena Bonham-Carter (Mrs Lovett), Alan Rickman (Le juge Turpin), Timothy Spall (le bailli
Bamford), Sacha Cohen-Baron (Pirelli)

Durée : 1 h 55
Note : 7,5/10
En deux mots : Sweeney aux rasoirs d'argent, plongée gore et gothique dans un univers burtonnien très sombre.
Le réalisateur : Né en 1958 à Burbanks, Tim Burton a suivi les cours du California Institute of the Arts avant d'être engagé chez Disney, où il
participe à l'animation de "Rox et Rouky". Il réalise deux courts métrages "Vincent" et "Frankenweenie", avant de tourner son premier long en 1985 "Pee Wee Big
Aventure". En 1988, il rencontre le succès avec "Beetlejuice", joué par Michael Keaton qu'il retrouve en 1988 dans "Batman" et en 1991 dans "Batman, le Défi".
En 1990, il met en scène pour la première fois Johnny Depp dans "Edward aux Mains d'Argent", collaboration qui sera suivie de "Ed Wood" (1994), "Sleepy Hollow" (1999),
"Charlie et la Chocolaterie" (2005) et "Les Noces funèbres" (2005). Il réalise aussi "Mars Attack" (1997), "La Planète des Singes" (2001) et "Big
Fish" (2004).
Le sujet : A Londres au XIX° siècle, le barbier Benjamin Barker avait une femme et une petite fille qu'il adorait. Condamné injustement et envoyé au
bagne par le juge Turpin qui convoitait sa femme, il revient quinze ans plus tard pour apprendre que sa femme s'est empoisonnée pour échapper au juge, et que celui-ci qui a adopté leur fille
Johanna la poursuit de ses assiduités maintenant qu'elle est jeune fille.
Sous le nom de Sweeney Todd, il s'installe au dessus du magasin de tourtes de Mrs Lovett qui le reconnaît et accepte de l'aider dans sa vengeance. Après son premier meurtre, celui du barbier
rival Pirelli, il passe par le fil du rasoir de nombreux bourgeois, alors que Mrs Lovett change avec succès sa recette de la tourte à la viande. Elle rêve de pouvoir vivre une vie de bourgeois
avec lui et l'apprenti de Pirelli qu'ils ont embauché, mais lui ne rçeve que d'achever sa vengeance.
La critique : Plus que tout autre réalisateur, Tim Burton refait chaque fois le même film avec une capacité toujours étonnante à se renouveler. Chaque scène, presque chaque plan
peut passer pour une citation d'un de ses films précédents, et même des plus anciens, puisque dans son premier court métrage, le narrateur (Vincent Price) parlait de "trouver des proies
faciles dans le brouillard londonien", et que le salon de Sweeney évoque le grenier de "Beetlejuice" et celui du château d'"Edward aux Mains d'Argent". Le travelling
d'ouverture nous montre des engrenages sanguinolents, réminiscence de la machine qui fabriqua Edward, et il se termine sur un fleuve de sang, réplique de la rivière de chocolat de Willy
Wonka.
On retrouve aussi la photographie sépia de "Sleepy Hollow", poussée à un tel contraste qu'on s'approche du noir et blanc des premiers courts ou de "Ed Wood", où seul ressort le
rouge écarlate de l'hémoglobine, et avec comme distrayante exception le rêve colorisé de vacances familiales de Mrs Lovett en baigneuse pimpante aux côté de M. Todd en estivant dépressif.
En ce qui concerne l'histoire, on comprend ce qui a attiré Tim Burton dans cette comédie musicale de Stephen Sondheim, inspirée d'une légende reprise par Dickens dans Un Conte des deux
Villes : des personnages comme la jeune fille innocente ou l'assassin mélancolique, des mécaniques macabres et surtout une ambiance sombre et poisseuse. Il s'agit d'un conte pour adultes
misanthropes, avec un ogre métaphorique qui prône la revanche sociale anthropophage et une marâtre aux aspirations petites-bourgeoises.
Pourtant, rarement Tim Burton avait été aussi loin dans la noirceur, et si Johnny Depp a déjà joué pour lui la créature rejetée, le réalisateur raté, le détective trouillard ou le magnat
mégalomane, là il incarne un personnage qui entraîne tout d'abord le spectateur dans une certaine sympathie devant l'injustice dont il a été victime, mais qui en préférant la vengeance à la
possibilité du bonheur, devient le personnage démoniaque évoqué dans le titre.
Johnny Depp campe ce Gilles de Rais londonien avec une aisance qui accroit le malaise, coiffé comme Robert Smith qui se serait fait des mèches chez Cruella. Il est accompagné par un casting sorti
de l'Allée des Embrumes, puisqu'on retrouve Bellatrix Lestrange, Rogue et Pettigrew. Helena Bohnam Carter apporte un contrepoint
gouailleur à son lugubre compagnon, Alan Rickman extrait une nouvelle fois la quintessence du salop, Sacha Cohen Baron ("Borat") incarne un barbier pseudo-italien à mi-chemin entre John Galliano et Chris Tucker dans "Le Cinquième Elément", et
la jeune Jayne Wisener qui joue Johanna présente une ressemblance trop frappante avec Vanessa Paradis pour que ce ne soit qu'un hasard.
La musique pompière de Sondheim ne vaut pas les carillons entêtants de Danny Elfman, mais elle était forcément comprise dans le package, et certains airs ralentissent le rythme, surtout dans la
première partie. Heureusement, la mise en scène de Tim Burton et le jeu de ses acteurs-chanteurs parviennent à insuffler un tempo qui s'accélère sans cesse jusqu'au paroxysme final. Dans ce film,
il y a toujours un filtre pour brouiller la netteté de la vision : le verre dépoli d'une fenêtre, le kaleidoscope d'un miroir brisé, les contours du trou par lequel le juge voyeur espionne sa
prisonnière, et même la fumée des cheminées de Mrs Lovett, traversée par la caméra dans un de ses vertigineux travelings arrière. Cette absence de netteté, doublée d'une très faible profondeur de
champ semble faire écho à la focalisation unique du barbier sur sa vengance, qui l'empêchera de reconnaître à qui il tranche la gorge.
Signalons que même si on sait qu'on est au Grand Guignol, aucun détail de l'oeuvre des rasoirs de M. Todd ne nous est épargné et qu'il faut par moment avoir le coeur bien accroché. Mais
"Sweeney Todd" est incontestablement un bon Burton, mélange d'humour macabre et de romantisme gothique, et qui ajoute la comédie musicale à la longue liste des genres essayés par un des
réalisateurs les plus créatifs d'Hollywood.
Cluny