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Dimanche 20 janvier 2008

Film américano-taïwanais de Ang Lee

Interprètes :
Tonny Leung Chiu Wai (M. Yee), Tang Wei (Wong Chia Chi), Jaon Chen (Mme Yee), Leehom Wang (Kuang Yumin)

Lust.jpg

Durée :
 2 h 38

Note :
7/10

En deux mots
: "Lacombe Lucien" mixé de "Portier de Nuit" au pays de "l'Empire des Sens" : le retour en Asie réussi pour Ang Lee.

Le réalisateur :
Né en 1954 à Taïwan, Ang Lee étudie le théâtre avant de s'installer aux Etats-Unis en 1978 et de suivre des études de cinéma à New York. Il réalise son premier film en 1992, "Tui Shou", premier volet d'une trilogie chinoise dont le second, "Garçon d'Honneur", obtient l'Ours d'Or à Berlin en 1993 (Le troisième volet est "Salé sucré" en 1994). Il change radicalement de sujet en 1995 avec "Raison et sentiments" inspiré de Jane Austen et qui décroche l'Oscar du meilleur scénario, signé par Emma Thompson et à nouveau l'Ours d'or à Berlin.
Après "The Ice Storm" en 1997, il s'attaque au western en 1999 avec "Chevauchée avec le Diable", au wuxua en 2000 avec "Tigres et Dragons" et au film de superhéros en 2003 avec "Hulk". En 2005, "Le Secret de Brokeback Mountain" obtient le Lion d'or à Venise et l'Oscar du meilleur réalisateur.

Le sujet : Wong Chia Chi est une jeune étudiante de Shangai réfugiée à Hong Kong à cause de l'invasion japonaise. Elle suit son amie dans une troupe de théâtre étudiant qui monte des pièces patriotiques. Quand Kuang le metteur en scène propose à la troupe de passer à la résistance active, et de tuer M. Yee, un dirigeant du parti projaponais, tous acceptent. Se faisant passer pour une riche épouse désoeuvrée, Wong réussit à gagner l'amitié de Mme Yee. Quand elle est est prête à fixer à M. Yee le rendez-vous où il sera exécuté, le couple Yee quitte brusquement Hong Kong, et les étudiants démasqués par celui qui leur a permis de rencontrer M. Yee doivent l'assassiner.
Trois ans plus tard, Wong a repris ses études à Shangai et ne s'est pas remis de cette histoire. Mais quand elle rencontre Kuang et que celui-ci lui apprend que M. Yee est devenu ministre du gouvernement collaborateur, elle accepte de reprendre sa mission.

La critique : Difficile de parler de "Lust, Caution" sans faire référence à la scène finale, ou plutôt à la seconde qui déclenche en cascade toute la fin du film, et qui donne sa perspective à l'histoire. Car si de chassés-croisés en faux rendez-vous, de manoeuvres d'approche en esquives, on sait que la rencontre entre la jeune étudiante idéaliste et le tortionnaire qu'elle doit attirer dans un piège mortel aura inéluctablement lieu, on ne peut prédire si la naissance d'un sentiment ambigu de passion chez l'un comme chez l'autre débouchera sur une autre fin que celle annoncée dès la naissance du complot à Hong Kong.

Ang Lee joue du tempo avec maestria, et réussit ainsi à justifier la longueur du film. Le long flash back qui constitue 80 % du film commence avec l'exil à Hong Kong, la naissance de l'amitié entre les cinq étudiants autour du projet théâtral ; Ang Lee explique en parlant de l'auteure du livre dont est tiré les scénario (et qui avait déjà signé "Fleurs de Shangaï") : "
Eileen Chang décrit la violente émotion ressentie par Wong Chia Chi, alors toute jeune étudiante, après avoir joué sur scène pour la première fois ; sa difficulté à la calmer, même après un souper avec ses amis du théâtre et une promenade. En lisant cela, mon esprit m'a brusquement ramené à ma première expérience sur scène, en 1973 à l'Académie des Arts de Taipei. La même énergie à la fin de la pièce dans laquelle je jouais." Cette réminiscence explique la force de cette scène, qui révèle Wong à elle même et qui sans que les membres de la troupe ne le sachent encore, la désigne comme la seule actrice possible pour le rôle oh combien dangereux de Mme Mak.

Puis vient la première rencontre dans la colonie britannique avec M. Yee, les parties de mah-jong avec Mme Yee et le  rendez-vous annoncé qui oblige Wong à un premier sacrifice qui se révèle dérisoirement inutile par un de ses tours du destin qu'affectionne Ang Lee. La période de Hong Kong se termine par le meurtre de Tsao, qui annonce les scènes érotiques entre Wong et M. Yee, puisqu'on peut appliquer à Ang Lee ce que Truffaut disait de Hitchcock, à savoir qu'il filmait les scènes d'amour comme des scènes de meurtre, et les scènes de meurtre comme des scène d'amour. Ce n'est d'ailleurs sans doute pas un hasard si le film à l'affiche d'un des cinémas de Shangai où se rend Wong est justement "Soupçons" de Sir Alfred.

Partie en courant de la scène du carnage, Wong se réfugie à Shangai, où elle cherche à oublier et à se faire oublier, retrouvant la coiffure discrète, le visage sans maquillage et les vêtements simples de sa période étudiante ; Ang Lee continue à jouer du code théâtral, opposant la simplicité adolescente de Wong et le personnage costumé, coiffé et maquillé comme une actrice de Mme Mak, et que M. Yee traitre si brutalement lors de leur premier rapport sexuel. Cette opposition des apparences fait écho au conflit interne entre la jeune patriote et la femme amoureuse, conflit qui la bouleverse et la met encore plus en danger, et qui s'oppose aux certitudes désanchantée de M. Yee, qui commence à prévoir l'issue de la guerre mais qui ne voit pas d'autre voie que celle d'un répresion toujours plus barbare.

Tony Leung Chiu Wai (à ne pas confondre avec Tony Leung Ka Fai, vu notamment dans "L'Amant", "Election" et "Filatures") est dans le contre-emploi par rapport à ses personnages chez Wong Kar Wai, campant un notable policé dont on sent d'emblée que la violence peut surgir à tous moments. Rodrigo Prieto, le chef opérateur fidèle d'Ang Lee a d'ailleurs choisi de souligner cette folie rentrée en faisant se réfléter la lumière d'ampoules de Noël dans les yeux de M. Yee, afin d'évoquer le rougeoiement d'un tisonnier !

L'ex-mannequin Tang Wei débute au cinéma sous les traits de Wong, et si ses superbes toilettes rappellent parfois celle de Mme Chan 20 ans plus tard, elle a beaucoup plus à dévoiler (au propre comme au figuré) que Maggie Cheung et se sort vraiment bien de ce rôle si complexe et si physique, sachant aussi suggérer beaucoup dans un jeu minimaliste, comme lors de la scène si douloureuse de sa défloraison.

Ang Lee, "faux Chinois à Taïwan qui vit en étranger aux Etats-Unis" tel qu'il se présente, a visiblement investi autant dans ces personnages piégés dans de funestes faux-semblants, qu'il l'avait fait dans ces cowboys condamnés à cacher leur amour, et qui au delà des décalages historiques et culturels, partagent avec lui la difficulté d'affirmer une identité si complexe.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de janvier 2008
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