Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Film israelien de Eran Kolirin
Titre original : Bikur Ha-Tizmoret
Interprètes : Sasson Gabai (Toufik), Ronit Elkabetz (Dina), Saleh Bakri (Khaled)

Durée : 1 h 26
Note : 6,5/10
En deux mots : Une fanfare de la police égyptienne échoue dans un bled paumé du désert israélien ; pleins de bons sentiments, mais
sympathique.
Le réalisateur : Né en 1973, Eran Kolirin reçoit le prix Lipper du meilleur scénario en 1999 pour "Zur Hadassim", de Gideon Kolirin. Il
réalise en 2004 un téléfilm, "The long Journey".
Le sujet : Commandée par le Colonel Toufik Zachariya, la Fanfare de Cérémonie de la Police d'Alexandrie a été invitée pour l'inauguration du "centre
culturel arabe" de Petah Tikvah. Suite à une erreur de prononciation, elle débarque à Bet Hatikvah, un trou perdu dans le désert à l'autre bout d'Israel. Sanglés dans leurs rutilants uniformes
bleu ciel, ils apprennent que le prochain bus ne passera que le lendemain.
Accueillis par Dina, la patronne d'un boui-boui, ils sont hébergés pour la nuit dans le restaurant, chez Dina et chez Itzik, un client qui "fête" justement l'anniversaire de sa
femme. Communiquant en anglais, Israéliens et Egyptiens partagent pour une nuit leur isolement et leur solitude
La critique : Quand celui qu'ils appellent "général", sans doute à cause de son uniforme d'opérette, leur explique que ses hommes et lui sont venus
pour l'inauguration d'un centre culturel arabe, la réponse des trois Israéliens présents dans le bar est immédiate : "Ici, il n'y a pas de culture, ni arabe, ni israélienne". Avis
confirmé par la suite, à la vision des distractions que les Israeliens peuvent offrir à leurs hôtes d'un soir : un snack blafard, un dancing pour patineurs à roulette et un repas d'anniversaire
qui tourne en règlement de compte familial.
Dans ce Bagdad Café du Néguev, le désert n'est pas seulement un environnement écrasant : il est aussi un symbole des vies de ces habitants improbables et de leurs visiteurs imprévus.
Désert affectif pour Dina, condamnée à saluer la femme de son amant occassionnel, pour Itzik qui supporte les jérémiades de sa femme et de son beau-père maintenant qu'il est devenu père, pour
Papi qui ne réussit à approcher une fille que grâce à la drague accompagnée par Khaled, ou encore pour ce garçon qui reste à côté du taxiphone en attendant un hypothétique appel.
Côté égyptien, le paysage intérieur n'est pas tellement plus peuplé, que ce soit pour Toufik, veuf culpabilisé ou pour Simon qui n'a écrit que quelques mesures de son concerto et qui arrachent
des regards rigolards aux autres membres de la fanfare quand il laisse entendre qu'il les dirige parfois. Il n'y a guère que Khaled, à la nonchalance bien peu miltaire, et dont l'anglais
approximatif et le donjuanisme ont conduit à cet échouage, qui échappe au téléscopage des solitudes.
On pense d'emblée à Tati, notamment dans la scène à l'aéroport, où la fanfare pose en rang d'oignon pour un touriste, et dont la photographie est perturbée par l'irruption du charriot de l'homme
de ménage ; le burlesque affleure aussi parfois, comme dans la scène où Khaled, Papi et une jeune fille sont assis sur la banquette de la patinoire, Khaled mimant la parade amoureuse que Papi
n'arrive pas à improviser.
Privilégiant le plan séquence, jouant sur des cadrages très photographiques et sur toute l'amplitude de l'échelle des plans, Eran Kolirin fait preuve d'une maîtrise appréciable pour un premier
long métrage. Par contre, les personnages sont un peu trop stéréotypés pour sortir de cette tonalité de conte posée dès le départ par une voix off commençant par "Il était une fois...",
et les bons sentiments ont le goût un peu sirupeux d'une patisserie orientale, ou d'un de ces films égyptiens avec Omar Sharif et Faten Hamama que diffusait la télévision israélienne, et qui
conduisent Dina à constater : "Ma vie est un film arabe..."
Un des charmes de ce film réside sans doute dans la discrétion avec laquelle le réalisateur évoque le contexte du Proche-Orient : la présence d'une fanfare égyptienne en Israel peut apparaître
comme incongrue, mais ce serait oublier les accords de Camp David ont bientôt trente ans. Dans le café, un musicien est assis à côté d'une photo jaunie d'un char israelien ; il accroche alors
discrètement sa casquette par dessus pour masquer cette image qui lui évoque sans doute des souvenirs douloureux. C'est la seule évocation, furtive, de l'ancien
antagonisme des deux pays. Plus que l'opposition, c'est la difficulté de communiquer et de se comprendre qui traverse le film, et elle se manifeste aussi au sein des deux communautés.
Drôle, astucieux et poétique, "La Visite de la Fanfare" n'a sans doute qu'un défaut, celui de chercher un peu trop ostensiblement à émouvoir - et d'y parvenir.
Cluny