Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Film américain, hong-kongais de Wong Kar-Wai
Interprètes : Norah Jones (Lizzie), Jude Law (Jeremy), Rachel Weisz (Sue Lynne), Natalie Portman (Leslie), David Strathairn
(Arnie)

Durée : 1 h 35
Note : 8,5/10
En deux mots : En traversant le Pacifique, Wong Kar-Wai intègre brillamment les mythes américains à son univers plastique et
narratif.
Le réalisateur : Né en 1958 à Shangaï, Wong Kar-Waï suit sa famille quand elle émigre à Hong-Kong en 1963. Diplômé en arts plastiques, il devient
assistant de production puis scénariste à la télévision. En 1988, il écrit et réalise son premier film, "As Tears go by". En 1990, il tourne pour la première fois avec Maggie
Cheung et Tony Leung "Nos Années sauvages". La même année, il sort une fresque historique, "Les Cendres du Temps", et "Chungking Express" tourné de nuit, caméra à
l'épaule. En 1997, il réalise "Les Anges déchus" et "Happy together", tourné en Argentine, et qui obtient le Prix de la mise en scène à Cannes. Son film suivant, "In the
Mood for Love", permet à Tony Leung de décrocher le prix d'interprétation masculine en 2000. Il en tourne en 2004 une suite/variation, "2046".
Wong kar-Waï
a été le président du Festival de Cannes en 2006.
Le sujet : Lizzie vient de se faire plaquer par l'homme avec lequel elle pensait construire sa vie. Elle l'attend plusieurs soirs dans le bar de Jérémy, qui
l'écoute et se confie à elle. Elle part ensuite dans un long périple à travers l'Amérique, trvaillant comme serveuse pour pouvoir s'acheter une voiture et continuer sa route pour oublier cette
rupture. Elle écrit régulièrement à Jeremy, et lui raconte ses rencontres : Arnie, le policier qui refuse sa séparation d'avec sa femme Sue Lynne, Leslie, joueuse professionnelle avec qui elle
partage la route quelque temps.
La critique : Déjà à Cannes, la critique avait boudé "My Blueberry Nights", le qualifiant de film mineur, voire de "carte postale du touriste
Wong Kar-Waï en vacances en Amérique", quand ils ne déclaraient pas que le réalisateur hong-kongais avait " perdu tous ses pouvoirs magiques en changeant de langue et de
continent".
Diantre. Ces estimables critiques n'ont pas dû voir le même film que moi, même si une nouvelle fois les bruits de mastication de la rongeuse de popcorn de la séance de 11 h 00 au Georges V ne
m'ont pas aidé à rentrer dans ce café movie envoûtant. Les cinq premières minutes du film pouvaient donner du crédit à l'idée d'une américanisation du récit, avec une séparation
téléphonique de Norah Jones avec son désormais ex menée tambour battant, loin de la langueur des expéditions de ravitaillement en nouilles de Madame Chan.
Mais très vite, on retrouve ce qui fait d'un film de WKW un objet aussi reconnaissable : un savant découpage du cadre entre différentes cases délimités par des éléments du décor (portes, vitres,
comptoir, horloges), un jeu sur la profondeur de champ permettant d'isoler un détail ou un personnage, un cadrage fréquent des personnages bord cadre et tournés vers le hors champ, des couleurs
électriques et contrastées (même si Christopher Doyle a laissé la place à Darius Khondji, le chef-op de "Delicatessen" et de "Seven"), une distortion du temps par le jeu du
montage, d'un ralenti légèrement stroboscopique et de l'utilisation de la musique comme révélateur de la pulsation de la scène.
La virtuosité avec laquelle le réalisateur décline pendant la première demi-heure les nombreuses façons de filmer le bar new-yorkais est époustouflante, avec notamment une caméra de
surveillance au chromatisme déréglé qui capte la bagarre qui nous vaut une conversation entre Jeremy et Lizzie, tous deux la tête renversée pour lutter contre leur saignement de nez. Et après ces
longs échanges un peu verbeux, ces discussions de fin de soirée dépressive, l'émotion nous prend brusquement en voyant Lizzie pleurer face à un écran hors champ dont on sait qu'il lui montre
la tromperie de son copain, émotion renforcée par la façon de capter cette scène de loin, comme si nous la dérobions à ses acteurs.
Dans Télérama, Pierre Murat dit "Séduisant au possible, My Blueberry Nights reste néanmoins un film mineur, parce que Wong Kar-wai n'y filme que le temps qui se perd et peut
encore être sauvé". Mais Wong Kar-Wai a t-il jamais filmé autre chose, que cette fuite du temps et les béances laissées par les regrets et les occasions manquées ? Le train de
"2046" est remplacé ici par le metro new-yorkais, les intertitres sont en anglais et Lizzie et Sue Lynne se croisent dans le couloir étroit du bar de
Memphis comme Mr Chow et Bai Ling.
Le scénario (pour une fois, Wong Kar-Wai s'est adjoint les services d'un co-scénariste, Lawrence Block) est plus structuré que celui des derniers films hong-kongais, faits de réminiscences et de
glissements ; on y retrouve des thèmes typiquement américains, comme la violence dans le couple, les reproches dans la relation au père ou l'addiction au jeu. C'est parfois maladroit, mais les
dialogues un poil trop écrits se font vite oublier au profit de la fulgurance de la réalisation.
Et puis, Wong Kar-Wai a d'emblée trouvé des équivalents anglo-saxons à Maggie Cheung, Zhang Ziyi ou Tony Leung, avec une Norah Jones très à l'aise pour sa première apparition à l'écran, un Jude
Law craquant, une Rachel Weisz femme fatale et une Natalie Portman joueuse ambigue.
"Blueberry Night" est de ces films que l'on regarde en se délectant déjà de pouvoir le voir et le revoir en DVD, tant chaque plan donne envie de le disséquer, de comprendre l'alchimie
entre composition savante, sens du rythme et place de la musique de Ry Cooder. Alors oui, Wong Kar-Wai fait du Wong Kar-Wai, mais quel plaisir...
Cluny