Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Film américain de Ridley Scott
Interprètes : Denzel Washington (Frank Lucas), Russel Crowe (Inspecteur Ritchie Roberts), Josh Brollin (Inspecteur Trupo), Chiwetel Ejiofor (Huey
Lucas)

Durée : 2 h 37
Note : 7/10
En deux mots : Parabole sur le rêve américain, ou l'ultralibéralisme version traffic d'hero.
Le réalisateur : Né en 1937 à Durham (Grande-Bretagne), Ridley Scott est le frère aîné de Tony Scott. Il a commencé comme réalisateur de séries à la BBC. Il passe au grand
écran en 1977 avec "Les Duellistes", qui lui vaut le Prix du Jury pour un premier film au Festival de Cannes. Il tourne ensuite en 1979 "Alien, le huitième passager", qui
connaît un succès mondial, ainsi que "Blade Runner" en 1982, d'après Philip K. Dick.
Il rencontre son premier échec en 1985 avec "Legend", un film d'heroic fantasy. Il tourne ensuite "Traquée" (1987), "Black Rain" (1988), avant de renouer avec le succès
grâce à "Thelma et Louise" en 1991. Après plusieurs films qui sont des semi-échecs ("1492", "Lame de Fond", "A Armes égales"), "Gladiator" vaut à
Russel Crowe l'oscar du meilleur acteur en 2001. Suivront ensuite "Hannibal" (2001), "La Chute du Faucon noir" (2002), "Les Associés" (2003), "Kingdom of
Heavens" (2005) et "Une grande Année" (2006).
Le sujet : A Harlem en 1968, Frank Lucas, le chauffeur du parrain noir Bumpy Jonhson, décide à la mort de son patron de casser le marché de l'héroïne en allant traiter
directement avec les généraux du Kuo Ming Tang dans le Triangle d'Or. Impitoyable et brutal, il battit rapidement une immense fortune, et refuse de se laisser racketter par les policiers
ripoux.
L'inspecteur Ritchie Roberts a été mis sur la touche pour avoir restitué un million de dollars trouvés dans la voiture d'un truand. Quand devant l'ampleur des ravages de la drogue, Nixon déclare
la guerre au trafic, il est chargé de constituer une équipe d'incorruptibles pour remonter la filière de cette héroïne 100 % pure qui a détroné celle de la French
Connection.
La critique : "American Gangster", ce titre n'a été choisi qu'en post-production, de préférence à "Tru Blu'" ou "The Return of
Superfly", en référence au film de la Blacksploitation inspiré de Frank Lucas. Pourtant, l'adjectif American est bien le noeud de l'intrigue de ce biopic particulier. Alors que
les Etats-Unis s'enfoncent dans un conflit interminable, celui du Vietnam (ça ne vous rappelle rien ?), nous assistons à la résistible ascension d'un parrain d'un nouveau genre, adepte d'une
approche de businessman dans le traffic d'héroïne.
Pourtant, la première scène du film, très brève, ne nous laisse aucune illusion sur la nature de Frank Lucas, que l'on voit immoler un type attaché sur une chaise avant de l'achever à bout
portant. Contrepoint à cette violence brute, la seconde scène nous montre son patron distribuer aux miséreux des dindes de Thanksgiving, puis tenir un discours conservateur sur la
disparition des valeurs nationales, pester contre la raréfaction des petits commerces aux profit des McDonald, et dénoncer ces "Chinetoques qui mettent les Américains au chomage". Ce
souci d'agir en notable de la communauté et de reprendre à son compte les fondements de la civilisation américaine, Frank Lucas le modélisera et en fera la pierre angulaire de sa success
story.
A la réception qui suit les funérailles de Bumpy Johnson, le costume sobre de Lucas tranche avec les costards rutilants des autres postulants à la succession. Car c'est son credo : pour vivre
heureux, vivons caché ; la seule fois où il l'oubliera, lors du match Ali-Frazier, la sanction sera immédiate : il se retrouvera avec dans ses pattes et le flic pourri, et le flic
incorruptible.
Frank Lucas va à l'église, dit les grâces en famille et professe devant ses frères des préchi-préchas du style : "L'important en affaire, c'est l'honnêteté, l'intégrité et la famille",
juste d'avant de flanquer en pleine rue une balle dans le crâne d'un malfrat qui avait osé réclamer son pourcentage. Quand le parrain italien l'invite dans son manoir ramené pierre par pierre du
Gloucestershire, l'argument que le gentleman-farmer d'un jour avance pour obtenir une alliance, c'est que le monopole, "c'est anti-américain".
Dans une société où un policier qui restitue à son administration un million de dollars se retrouve au banc de la profession, où l'armée a décidé de ne pas procéder au dépistage de
la drogue dans ses rangs au Vietnam, et où artistes, sportifs et politiciens se pressent pour bénéficier des largesses des parrains, l'attitude rigoriste de Lucas apparaît presque comme une
posture morale. Lucas et Roberts sont frères par leur isolement dans leur propre camp, et c'est clairement ce que nous montre la fin.
"American Gangster" est un film de producteur, et Ridley Scott n'a été choisi par Universal qu'après que le projet ait déjà bien avancé. Mais il a visiblement pris beaucoup de plaisir à
reconstituer cette époque à la fois si proche et si lointaine, cette ère d'avant le téléphone portable, internet et le village mondial ; il ne manque pas un accessoire pour restituer cette
ambiance seventies : costumes disco et coiffures afro, rouflaquettes et lunettes sarkoziennes. Il a aussi amené dans ses bagages son acteur fétiche, Russel Crowe, empruntant au passage
l'acteur fétiche de son frère Tony, Denzel Washington.
Comme de nombreux films de ce format, "American Gangster" aurait pu être écourter d'un ou deux quarts d'heure, même si on n'a pas le temps de s'ennuyer, grâce à un rythme assez relevé et
à une construction classique, mais efficace : le montage parallèle des destins des deux protagonistes qui ne se rencontrent qu'après une heure de film.
S'il n'y avait pas déjà eu "Le Parrain", "Les Affranchis" et "Scarface", "American Gangster" aurait pu postuler au rang de film-culte. Il y a bien une
impression de déjà vu, mais grâce à un scénario habile, une réalisation enlevée et un duel de stars certes un peu cabotines, ce film constitue un agréable divertissement.
Cluny
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