Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Film américain de Paul Haggis
Titre original : In the Valley of Elah
Interprètes : Tommy Lee Jones (Hank Deerfield), Charlize Theron (Emily Sanders), Susan Sarandon (Joan Deerfield)

Durée : 2 h
Note : 7,5/10
En deux mots : Une nouvelle fois, le cinéma américain montre sa capacité à intégrer des sujets brûlants dans des récits
palpitants.
Le réalisateur : Né en 1953 dans l'Ontario, Paul Haggis s'installe à 22 ans en Californie où il travaille pour la télévision. Il réalise un premier
film en 1993, "Red Hot", mais il ne rencontre pas le succès et retourne écrire des scénarios pour CBS. Il écrit ensuite en 2005 le script de "Million Dollar Baby", qui
obtient l'oscar du meilleur film, récompense qu'il obtient l'année suivante pour "Collision", dont il a aussi assuré la réalisation.
Le sujet : Hank Deerfield est un ancien enquêteur de la Sureté Militaire. Quand il apprend que son deuxième fils Mike (le premier est mort à
l'armée dix ans avant dans un accident d'hélicoptère) n'est pas revenu de permission juste après son retour d'Irak, il part à sa recherche à Fort Rudd. Malgré sa connaissance du milieu militaire,
il se heurte au silence de l'armée et au désintérêt de la police locale.
Quand on retrouve les restes découpés du corps de Mike, Hank se voit confronté à une guerre des polices. Il prend alors l'enquête à son compte, avec l'aide du détective Emily Sanders, cantonnée
jusque là aux affaires de violence contre les animaux. Il découvre progressivement ce que la guerre en Irak a fait de son fils...
La critique : La vallée d'Elah, c'est le lieu où David a affronté Goliath. C'est aussi la seule histoire qu'Hank arrive à raconter au fils
d'Emily pour l'endormir, et c'est sans doute à l'aide de récits de ce type qu'il a élevé ses deux garçons, dont le cadet, le survivant, empaquetait ses affaires dans le sac que son père avait
ramené du Vietnam.
Militaire, Hank l'est toujours autant, même maintenant qu'il est revenu à la vie civile : il s'arrête pour remettre la bannière étoilée à l'endroit devant une école près de chez lui, cire ses
chaussures chaque soir, et fait son lit au carré où qu'il soit. Militaire, et flic, profitant de sa connaissance de l'armée pour lire des informations qu'Emily ne sait pas décrypter. Quand
il découvre à la morgue les morceaux du corps de son fils, découpés, calcinés, déchirés par les chiens, il a quand même le réflexe de demander combien d'impacts de couteau ont été retrouvés sur
les os, et provenant de combien d'armes différentes.
L'intelligence et la force de ce film, c'est de réussir à raconter une histoire extrêmement bien ficelée, porteuse de la plupart des ressorts dramatiques du genre (la détective qui doit faire ses
preuves dans un univers de machos, Hank entre besoin de justice et désir de vengeance, la culpabilité dans le rapport père/fils) dans un sujet au coeur de l'actualité américaine et mondiale.
Cette force du cinéma hollywoodien se manifeste une nouvelle fois ici, car sans démonstrations didactiques, "Dans la Vallée d'Elah" en dit beaucoup sur la folie de l'intervention U.S. en
Irak.
Tout en restant concentré sur l'intrigue et les personnages, on découvre la gangrène que cette sale guerre a installée au plus profond de l'american way of life : des vétérans noient
leurs chiens dans la baignoire, les tests de détection d'usage de la drogue dans l'armée ne sont pas faits en Irak, un matelas nu dans une chambrée évoque un soldat tombé là-bas, et surtout, de
braves gars deviennent des tortionnaires. Car, comme le dit un de ces gars, "il ne faut pas envoyer de héros dans un endroit tel que l'Irak".
Un peu comme chez De Palma, le cadre est fractionné en plusieurs fenêtres : écrans de surveillance, vidéos dépixellisées récupérées sur un ordinateur, sans parler des commentaires à la
radio se demandant "si les Irakiens vont lâcher la pipe à eau pour aller voter". Les scènes de guerre ne sont pas celles de "Apocalypse Now" ou de "Full Metal
Jacket" : elles ressemblent à celles de la prison d'Abou Graib, prises à la dérobée par un téléphone portable, puisque seules les images d'une guerre chirurgicale sont autorisées par le
Pentagone.
Progressivement, l'enquête de Hank devient tout à la fois la traque de celui ou ceux qui ont commis cet acte barbare, mais surtout une plongée dans le mécanisme qui a transformé Mike en un être
aux antipodes des valeurs américaines aux quelles croit Hank - et malgré tout, Paul Haggis : "Les cinéastes ne supportent pas qu'on leur dise ce qui est patriotique ou pas, qu'on leur impose
des idées. Je suis un patriote, je suis fier d'être Américain."
Parlant de David dans la vallée d'Elah, il dit aussi : "C'est un acte de bravoure extraordinaire. Mais en même temps, je ne peux m'empêcher de penser : quel genre de roi envoie un gamin sans
expérience combattre un géant, alors que ses meilleurs guerriers ne veulent pas l'affronter ? C'est la corruption à l'état pur."
Paul Haggis avait initialement pensé à Clint Eastwood pour jouer Hank, et c'est vrai que Tommy Lee Jones compose un personnage proche des derniers rôles de celui pour lequel Haggis écrivit
"Million Dollar Baby". Toujours aussi caméléon, Charlize Theron incarne une Emily qui rappelle par moment Jodie Foster dans "Le Silence des Agneaux", mélange de doute et de
bravitude.
Partant comme une investgation classique, du genre de "Presidio: Base militaire San Francisco", "Dans la Vallée d'Elah" glisse progressivement vers une enquête
morale, servie par une réalisation classique (que c'est bon de retrouver de temps en temps un cadre stable !) et une superbe photographie froide de Roger Deakins, le chef-op (entre autres)
des frères Coen.
Cluny
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