Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Film américain de Sidney Lumet
Titre original : Before the Devil Knows You're Dead
Interprètes : Philip Seymour Hoffman (Andy), Ethan Hawke (Hank), Marisa Tomei (Gina), Albert Finney (Charles)

Durée : 1 h 56
Note : 7/10
En deux mots : Papy fait de la résistance : à 83 ans, Sidney Lumet signe un film noir terriblement maîtrisé.
Le réalisateur : Né en 1924 à Philadelphie, Sidney Lumet accompagne dès l'âge de 4 ans son père acteur au Yddisch Theater de New York. Il commence
par le théâtre, et il fonde une des premières compagnies off-Broadway en 1947. Il réalise plus de 200 émissions pour CBS dans les années 50, et débute sur grand écran avec "12 Hommes en
Colère" en 1957. Il tourne plus de 50 films, parmi lesquels "L'Homme à la peau de serpent" (1959), "Le Gang Anderson" (1971), "Serpico" (1973), "Un Après-midi
de chien" (1975), "Network" (1976), "Le Prince de New York" (1981), "Le Verdict" (1982), "Le Lendemain du Crime" (1986), "Affaire de Famille"
(1989), "L'Avocat du Diable" (1993) et "Jugez-moi coupable" (2006).
Le sujet : Andy Hanson est comptable dans une agence immobilière, et il traîne une vie désanchantée avec sa compagne Gina ; dans quelques jours, un
contrôle fiscal risque de dévoiler ses petites malversations. Son frère cadet Hank n'arrive pas à payer la pension alimentaire qu'il doit à son ex-femme, et l'école chic qu'il a choisie pour sa
fille. Andy propose alors un plan simple : braquer la bijouterie de leurs parents, dont ils connaissent tous les détails. Camouflé derrière une cagoule, Hank doit menacer l'employée septuagénaire
avec un flingue factice et se faire remettre un butin évalué à 600 000 $.
Mais rien ne se passe comme prévu : Hank engage un petit truand pour faire le coup, et l'arme de de dernier est bien réelle. Quant à l'employée, elle est en congé et c'est leur mère qui tient la
boutique...
La critique : Le résumé qui précède n'est en aucun cas un spoiler, puisque le braquage et ses conséquences tragiques nous sont relatés
une première fois dès la deuxième scène du film. Une première fois, car Sidney Lumet choisit de nous raconter toute l'histoire, l'avant, le pendant et l'après, du point de vue des différents
personnages, un peu comme Tarantino dans "Pulp Fiction" ou dans "Jackie Brown" : les événements sont montrés plusieurs fois, mais en déplaçant l'angle de vue, et ce qui était
élliptique ou anecdotique la première fois prend tout son sens la fois suivante, ou encore celle d'après.
Apparemment, Sidney Lumet ne vise pas à ménager le suspens, puisque on sait d'emblée qui a fait le coup, et comment celui-ci a foiré. Ce qui l'intéresse, c'est de démonter à l'aide de flash back
la mécanique implacable du grain de sable, l'engrenage inéluctable qui conduit au désastre, le braquage servant à nouveau de déclencheur, 32 ans après "Un Après-midi de Chien".
Progressivement, on découvre que l'histoire ne s'arrêtera pas là, et qu'elle n'a pas commencé ce matin-là. Les dominos continuent à tomber en cascade, et si d'autres personnages viennent
perturber davantage les destins d'Andy et de Hank, on s'aperçoit que l'essentiel se trouve au coeur de la famille, à des années-lumière des family values chères à l'Amérique
conservatrice, et Sidney Lumet s'attaque à un des thèmes préférés des films hollywoodiens, celui de la culpablité et de la rancoeur dans les rapports père-fils.
Dans la tension narrative et psychologique qui sous-tend tout le film, on frôle plusieurs fois l'insupportable et le too much. Mais on ne fait que frôler, grâce au jeu des acteurs et à la
maîtrise de la réalisation. Ce n'est pas un hasard si, comme Lumet lui-même, tous ses acteurs sont venus du théâtre. Philip Seymour Hoffman campe un Andy dérangeant, loin de la frivolité
de Truman Capote, passant de l'explosion de la douleur enfantine refoulée à
l'impassibilité menaçante. Ethan Hawke incarne avec sensibilité le cadet balloté entre faiblesse et vertu, alors qu'Albert Finney réussit à traduire tout le non-dit de violence de son personnage
de patriarche inquiétant.
Et puis, il y a la virtuosité de la réalisation. Quel bonheur de faire une cure de cadrages stables, de mouvements maîtrisés et signifiants, d'utilisation fluide de l'échelle des plans ! Ce brio
n'est pas has been, bien au contraire, car il est au service du récit, renforcé par un rythme palpitant. Sidney Lumet prend le temps de faire durer les scènes quand cette durée révèle des choses
sur un personnage, à l'image du long plan-séquence d'Andy déambulant dans l'appartement luxueux de son dealer, au son décalé d'un Tex Avery passant sur l'écran plasma : à la modernité glacé de
cet environnement high-tech s'oppose le corps vieillissant d'Andy, et l'on pense au toast irlandais dont est tiré le titre original : May you be in heaven half an hour... before the devil
knows you're dead.
A 83 ans, Sidney Lumet démontre après William Friedkin et Clint Eastwood qu'il n'existe pas de limite d'âge pour les grands réalisateurs. Par sa noirceur,
tant scénaristique que photographique, le film rappelle d'ailleurs un des derniers chefs-d'oeuvre du maître de Carmel, "Mystic River". Malgré quelques maladresses
et deux ou trois longueurs, "7 h 58 ce samedi-là" constitue -enfin- une valeur sûre de cette bien pâle rentrée cinématographique.
Cluny