Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Durée : 2 h 21
Note : 3/10
En deux mots : Nouvel exemple du cinéma français prétentieux ; la critique s'extasie, le public se fait chier (quand il ne quitte pas la salle).
Le réalisateur : Né à Neuilly-sur-Seine, Nicolas Klotz a commencé par des documentaires sur des musiciens : Ravi Shankar, Brad Mehldau et James Carter. Il tourne sa première fiction en
1988, "La Nuit bengali", suivi en 1992 de "La Nuit sacrée". Il réalise ensuite "Paria" en 2001, sur la vie de S.D.F., et "La Blessure" en
2005 sur une immigrée en instance d'expulsion.
Le sujet : Simon Kessler est psychologue dans la filiale française d'une grande entreprise allemande de la pétrochimie. Il a participé à la mise en place de ce qu'on appelle pudiquement
la "restructuration", c'est-à-dire le dégraissage visant à réduire les effectifs de 2500 à 1200 "unités". Un jour, le directeur adjoint, Karl Rose, lui demande d'enquêter sur le directeur
général, Mathias Jüst, suspecté de maladie mentale.
Simon s'investit dans cette enquête, prenant le prétexte de se renseigner sur la quatuor de l'entreprise auquel Jüst avait participé huit années plus tôt. Mais au fur et à mesure qu'il découvre
les secrets enfouis dans les passés récents et anciens des protagonistes, son propre esprit se délabre.
La critique : A la lecture des critiques, je me suis dit que "La Question Humaine" allait me réconcilier avec le cinéma d'auteur français, après la purge de
"Charly" : un drame psychologique mâtiné de fantastique dans le monde de
l'entreprise, à mi-chemin entre "Une étrange Affaire" et "Ressources humaines", voilà qui était alléchant.
Le générique se déroule avec comme fond un long travelling en plongée sur des numéros de places de parking, dont la signification est claire : dans le monde de l'entreprise, on n'est que des
numéros, voire pire, des matricules. Puis en voix off, celle si reconnaissable de Mathieu Amalric, le narrateur raconte au passé son métier de psychologue dévoué à cette nouvelle
culture patronale dont l'unique objectif est de faire des cadres des chevaliers d'entreprise, au moyen de séminaires de dynamique de groupe où des participants en arrivent à
pleurer comme des enfants, alors que défilent à l'écran des images de costards noirs alignés le long d'urinoirs.
Lumière dure, tombant en trappe, décors froids, pas si éloignés des locaux de la statsi dans "La
Vie des Autres", jeu sur la profondeur de champ, découpage du cadre par des portes vitrées, des fenêtres, "La Question Humaine" est formellement aux antipodes de
"Charly": tout est soigné, avec une utilisation assumée des moyens du cinéma. Pourtant, 2 (longues) heures et demi plus tard, le résultat est le même : une salle désertée par plus d'un
tiers de ses spectateurs, et un ennui doublé d'une gêne qui tourne vite à l'agacement.
Le jeu de chat et de souris entre Lonsdale et Kalfon (déjà présent il y a 26 ans dans "Une étrange Affaire") suscite d'abord l'intérêt, tout comme l'interpénétration et l'opposition
entre musique et économie. Quand Simon égrenne la longue liste d'actes pourtant anodins de Jüst (il est resté une heure dans sa voiture sur le perking, il a refusé de prendre les appels pendant
une matinée), mais dont la mise bout à bout esquisse un portrait inquiétant, on prend le parti du directeur général ; mais quand celui-ci convoque Simon au milieu d'une soirée et lui demande
pourquoi il est allé dans la salle des archives, on comprend que le comportement de chacun est épié, et que tous constituent des dossiers avec une frénésie digne de Clearstream.
Le délabrement de Simon, d'abord imperceptible, puis de plus en plus éruptif, correspond à un délabrement du processus narratif : étirement de certaines scènes (un flamenco de 8 minutes, et
hop, on enchaîne avec un fado, ou une rave interminable), alors qu'au contraire certaines péripéties importantes sont montrées de loin, inaudibles, coupées de toute chronologie.
Et puis on comprend que tout ça n'est qu'un prétexte à étayer la thése de Nicolas Klotz : "La Shoah est un des actes fondateurs de la modernité, elle a révélé la part maudite de la
société industrielle. Elle en fait organiquement partie." A l'élimination méthodique des juifs ukrainiens correspond l'application aveugle d'un plan social ; aux camions à gaz des nazis,
font écho les camions passés au détecteur de présence par les douaniers de l'espace Schengen.
Du coup, on comprend pourquoi la multinationale est allemande : ce n'est pas pour illustrer la mondialisation multipolaire, mais juste pour recycler le vieil axiome : boche = nazi ; et tant pis
si on n'est plus à l'époque des "Enchaînés" ou de "Marathon Man", on bricole les nazis de la deuxième génération, ou la réinvention du péché originel. Peu importe que la
greffe de ce lien sur l'intrigue initiale soit terriblement capilotractée, de toute façon ça fait un bon bout de temps qu'il n'y a plus d'intrigue.
Assimiler l'horreur académique à la Shoah est au mieux un raccourci extrêmement simpliste, au pire une entreprise de banalisation du génocide. Moralement ultra contestable, cette
théorie achève de faire voler en éclat une narration déjà bien mise à mal. Mais bon, du moment que Le Monde, Les inrocks et Les Cahiers du Cinéma ont aimé...
Cluny