Les critiques clunysiennes
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Amateur de cinéma depuis plus de trente ans, je vais en moyenne deux fois par semaine dans les salles obscures. Je vous propose depuis décembre 2005 mes critiques
clunysiennes sur ce blog. Comme toutes critiques, elles sont subjectives, et elles mêmes susceptibles d’être critiquées. Contrairement aux critiques professionnels, n’étant pas masochiste, je ne
vais voir que des films que je pense aimer. M'étant frotté moi-même à la réalisation, je sais que ce chaque film représente d'investissements et d'espoirs individuels et collectifs, et je prends
plus de plaisir à encenser un film qu'à le descendre.
Film israélien de Etgar Keret et Shira Geffen
Titre original : Meduzot
Interprètes : Sarah Atler (Batya), Noah Raban (Keren), Gera Sandlerb (Michael)
Durée : 1 h 18

Note : 7/10
En deux mots : Premier film onirique et poétique dans un Tel Aviv méconnaissable.
Les réalisateurs : Né en 1967 à Tel Aviv, Etgar Keret est un romancier très apprécié des jeunes Israéliens. Son moyen métrage "Skin Deep" a reçu l'oscar israelien en
1996.
Née en 1971, sa femme Shira Geffen est un célèbre écrivain pour la jeunesse.
L'histoire : Batya vient de se séparer de son copain, elle travaille comme serveuse dans des mariages et ne s'est jamais vraiment remis de la séparation de ses parents.
Keren, le soir de son mariage, se casse la jambe et doit renoncer à son voyage de noces aux Caraïbes. Joy, la domestique philippine, supporte mal l'éloignement de son fils de cinq ans.
Un jour, sur la plage, Batya voit une petite fille sortir de la mer. Elle la conduit au commissariat, mais la fillette qui ne parle pas la suit. N'ayant personne pour la garder, elle l'emmène à
un mariage ; elle la gronde et le petite fille s'enfuit. Pendant ce temps, dans l'hôtel où ils ont trouvé refuge, Keren et son mari Michael vivent mal ce huis clos.
La critique : Premier plan du film, fixe. Un homme et une femme se font face, sur un fond bleu piscine. Ils se séparent, on entend hors champ les bruits d'un
déménagement, des silhouettes passent dans le cadre. Il lui demande si elle n'a rien à dire, si elle ne veut pas qu'il reste ; elle ne répond pas. Il sort du cadre, on entend une portière
claquer, un camion démarrer, et le fond bleu s'efface. Elle est maintenant seule, sur un fond désertique, et réussit enfin à dire : "Reste !"
Cette scène d'ouverture est représentative de ce qui fait la particularité de ce film, c'est-à-dire son côté très écrit (trop ?) -les deux réalisateurs sont écrivains-, et la maîtrise technique,
plus inattendue puisqu'il s'agit d'un premier film.
Cette compréhension de ce qu'est le cinéma, à savoir l'utilisation appropriée de la grammaire du mouvement pour se mettre au service d'un récit, se manifeste particulièrement lors de la
découverte du deuxième personnage, Keren. Nous rentrons dans un mariage par un long plan séquence en traveling à la suite de Batya depuis la cuisine jusqu'à la salle des fêtes. Puis la caméra
filme en plongée la mariée coincée dans les toilettes, la corolle de sa robe blanche sur le fond bleu marine évoquant les méduses du titre. Un montage nerveux oppose sa détresse assourdie à la
frénésie de la piste de danse, symbolique du décalage des différents personnages par rapport à leur réalité environnante.
Décalage de Batya, qui avoue douloureusement à celle qui lui propose de l'aider qu'elle ne peut faire confiance à personne, jamais remise des déchirements du premier âge entre un père cavaleur et
une mère bienfaitrice médiatique, et qui s'attache à cette petite fille mutique sortie de la mer, à moins que ce ne soit de sa propre enfance.
Décalage des jeunes mariés, partis pour les Caraïbes et échoués dans un hôtel lugubre envahi par des remugles d'égoûts, et où les femmes croisées dans les ascenseurs demandent comment s'écrit
opprobre éternel. En quelques jours, ils vivent en accéléré ce que subissent bien des couples : suspicion, déception, jalousie.
Décalage de Joy, lost in translation, le coeur aux Philippines, souhaitant travailler avec des bébés, et qu'on envoie s'occuper de vieilles dames, dont une meurt, et dont l'autre pense que parler
allemand suffit pour se faire comprendre de cette potiche anglophone.
De tous les films récents de ce nouveau cinéma israélien si dynamique ("The
Bubble", "Tehilim", "Une Jeunesse comme aucune autre"), "Les Méduses" est certainement le plus universel. D'ailleurs, les réalisateurs se sont
attaché à éviter les plans larges permettant d'identifier les lieux de Tel Aviv où se déroule l'action.
Il y a bien quelques répliques
spécifiquement israéliennes, comme cet homme qui répond sombrement à sa mère amésique qui lui demande qui lui a fait cette marque au visage "Les Syriens",
ou la remarque de Malka à propos du metteur en scène de sa fille "Qu'est-ce qu'un Arabe a à voir avec Shakespeare ?", ou encore l'amertune de Michaël qui répond à sa femme qui se
moque de sa méconnaissance de l'orthographe hébreu "En russe, au moins, je ne fais pas de fautes..." ; mais les histoires de solitude et de mal-être qui nous sont racontées
pourraient trouver lieu dans bien d'autres villes d'Europe ou d'Amérique.
Les réalisateurs tissent habilement la toile de ce film choral dans toute la première partie, à la fois poétique et par moment hyperréaliste. La seconde moitié se perd un peu dans un
sentimentalisme appuyé, et la légèreté offerte par le rythme énergique et les fréquents changements de tonalité se dilue progressivement.
Malgré cela, "Les Méduses", Caméra d'Or au dernier festival de Cannes, est un film intéressant, ses défauts n'étant que les scories d'une ambition absente de bien des films
d'aujourd'hui.
Cluny