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Samedi 1 décembre 2007

Film américain, hong-kongais de Wong Kar-Wai

Interprètes : Norah Jones (Lizzie), Jude Law (Jeremy), Rachel Weisz (Sue Lynne), Natalie Portman (Leslie), David Strathairn (Arnie)

Blueberry.jpg

Durée :
 1 h 35

Note :
8,5/10

En deux mots
: En traversant le Pacifique, Wong Kar-Wai intègre brillamment les mythes américains à son univers plastique et narratif.

Le réalisateur :
Né en 1958 à Shangaï, Wong Kar-Waï suit sa famille quand elle émigre à Hong-Kong en 1963. Diplômé en arts plastiques, il devient assistant de production puis scénariste à la télévision. En 1988, il écrit et réalise son premier film, "As Tears go by". En 1990, il tourne pour la première fois avec Maggie Cheung et Tony Leung "Nos Années sauvages". La même année, il sort une fresque historique, "Les Cendres du Temps", et "Chungking Express" tourné de nuit, caméra à l'épaule. En 1997, il réalise "Les Anges déchus" et "Happy together", tourné en Argentine, et qui obtient le Prix de la mise en scène à Cannes. Son film suivant, "In the Mood for Love", permet à Tony Leung de décrocher le prix d'interprétation masculine en 2000. Il en tourne en 2004 une suite/variation, "2046".
Wong kar-Waï a été le président du Festival de Cannes en 2006.

Le sujet : Lizzie vient de se faire plaquer par l'homme avec lequel elle pensait construire sa vie. Elle l'attend plusieurs soirs dans le bar de Jérémy, qui l'écoute et se confie à elle. Elle part ensuite dans un long périple à travers l'Amérique, trvaillant comme serveuse pour pouvoir s'acheter une voiture et continuer sa route pour oublier cette rupture. Elle écrit régulièrement à Jeremy, et lui raconte ses rencontres : Arnie, le policier qui refuse sa séparation d'avec sa femme Sue Lynne, Leslie, joueuse professionnelle avec qui elle partage la route quelque temps.

La critique : Déjà à Cannes, la critique avait boudé "My Blueberry Nights", le qualifiant de film mineur, voire de "carte postale du touriste Wong Kar-Waï en vacances en Amérique", quand ils ne déclaraient pas que le réalisateur hong-kongais avait " perdu tous ses pouvoirs magiques en changeant de langue et de continent". 

Diantre. Ces estimables critiques n'ont pas dû voir le même film que moi, même si une nouvelle fois les bruits de mastication de la rongeuse de popcorn de la séance de 11 h 00 au Georges V ne m'ont pas aidé à rentrer dans ce café movie envoûtant. Les cinq premières minutes du film pouvaient donner du crédit à l'idée d'une américanisation du récit, avec une séparation téléphonique de Norah Jones avec son désormais ex menée tambour battant, loin de la langueur des expéditions de ravitaillement en nouilles de Madame Chan.

Mais très vite, on retrouve ce qui fait d'un film de WKW un objet aussi reconnaissable : un savant découpage du cadre entre différentes cases délimités par des éléments du décor (portes, vitres, comptoir, horloges), un jeu sur la profondeur de champ permettant d'isoler un détail ou un personnage, un cadrage fréquent des personnages bord cadre et tournés vers le hors champ, des couleurs électriques et contrastées (même si Christopher Doyle a laissé la place à Darius Khondji, le chef-op de "Delicatessen" et de "Seven"), une distortion du temps par le jeu du montage, d'un ralenti légèrement stroboscopique et de l'utilisation de la musique comme révélateur de la pulsation de la scène.

La virtuosité avec laquelle le réalisateur décline pendant la première demi-heure les nombreuses façons de filmer le bar new-yorkais est époustouflante, avec notamment une caméra de surveillance au chromatisme déréglé qui capte la bagarre qui nous vaut une conversation entre Jeremy et Lizzie, tous deux la tête renversée pour lutter contre leur saignement de nez. Et après ces longs échanges un peu verbeux, ces discussions de fin de soirée dépressive, l'émotion nous prend brusquement en voyant Lizzie pleurer face à un écran hors champ dont on sait qu'il lui montre la tromperie de son copain, émotion renforcée par la façon de capter cette scène de loin, comme si nous la dérobions à ses acteurs.

Dans Télérama, Pierre Murat dit "Séduisant au possible, My Blueberry Nights reste néanmoins un film mineur, parce que Wong Kar-wai n'y filme que le temps qui se perd et peut encore être sauvé". Mais Wong Kar-Wai a t-il jamais filmé autre chose, que cette fuite du temps et les béances laissées par les regrets et les occasions manquées ? Le train de "2046" est remplacé ici par le metro new-yorkais,
 les intertitres sont en anglais et Lizzie et Sue Lynne se croisent dans le couloir étroit du bar de Memphis comme Mr Chow et Bai Ling.

Le scénario (pour une fois, Wong Kar-Wai s'est adjoint les services d'un co-scénariste, Lawrence Block) est plus structuré que celui des derniers films hong-kongais, faits de réminiscences et de glissements ; on y retrouve des thèmes typiquement américains, comme la violence dans le couple, les reproches dans la relation au père ou l'addiction au jeu. C'est parfois maladroit, mais les dialogues un poil trop écrits se font vite oublier au profit de la fulgurance de la réalisation.

Et puis, Wong Kar-Wai a d'emblée trouvé des équivalents anglo-saxons à Maggie Cheung, Zhang Ziyi ou Tony Leung, avec une Norah Jones très à l'aise pour sa première apparition à l'écran, un Jude Law craquant, une Rachel Weisz femme fatale et une Natalie Portman joueuse ambigue.

"Blueberry Night" est de ces films que l'on regarde en se délectant déjà de pouvoir le voir et le revoir en DVD, tant chaque plan donne envie de le disséquer, de comprendre l'alchimie entre composition savante, sens du rythme et place de la musique de Ry Cooder. Alors oui, Wong Kar-Wai fait du Wong Kar-Wai, mais quel plaisir...

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de décembre 2007
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Dimanche 25 novembre 2007

Film américain de Francis Ford Coppola

Titre
original :
Youth Without Youth

Interprètes :
Tim Roth (Dominic Mattei), Anna Maria Lara (Veronica/Laura), Bruno Ganz (Professeur Stanciulescu)

Age.jpg

Durée :
 2 h 05

Note :
8/10

En deux mots
: Patchwork gothique autour du thème de Frankenstein, la marque d'un géant.

Le réalisateur :
Né en 1939 à Detroit, Francis Ford Coppola entre au département cinéma de l'UCLA. En 1963, Roger Corman lui permet de tourner son premier long métrage : "Dementia 13". Il écrit ensuite des scénarios, dont celui de "Paris brûle-t-il ?" en 1966. Le succés du "Parrain" en 1972 lui permet de tourner "Conversation secrète", qui obtient le Grand Prix au Festival de Cannes en 1974. Deux ans après, il emporte la Palme d'Or avec "Apocalypse Now". Suivent ensuite "Le Parrain" 2 et 3, 'Outsiders" (1983), "Rusty James" (1984), "Cotton Club" (1985), "Tucker (1988), "Jardins de Pierre" (1989), "Dracula" (1993) et "L'Idéaliste" (1998). Depuis, il s'est surtout consacré à la production, notamment des films de sa fille Sofia et de son fils Roman.

Le sujet :
Agé de 71 ans, le professeur de linguistique Dominic Mattei est frappé par la foudre le jour de Pâques 1939 devant la Gare du Nord à Bucarest. Soigné par le Pr Stanciulescu, il manifeste très vite des signes de rajeunissement, ainsi que des capacités cérébrales exceptionnelles qui intéressent l'Allemagne nazie.

Dominic est obligé de fuir de pays en pays tout en écrivant le livre de sa vie sur l'origine du langage. Au cours de son errance, il croise une jeune femme qui ressemble à son amour de jeunesse, et qui a son contact, se met à parler des langues de plus en plus anciennes.

La critique :
 En allant voir "L'Homme sans Age", j'ai ressenti un peu la même émotion que celle que j'avais éprouvée en allant voir "Full Metal Jacket" ou "Eyes Wide Shut" : après des années de latence, le plaisir de découvrir l'oeuvre d'un très grand réalisateur, et de recevoir un film comme on n'en fait plus, comme un écho de passé du cinéma. Ce qui paraîtrait insupportablement prétentieux venant d'un jeune réalisateur semble ici pleinement légitime venant de celui qui a adapté "Au Coeur des Ténèbres" dans la jungle cambodgienne, et l'exubérance de certains plans et de certaines scènes s'inscrit dans la construction d'un univers qui prolonge à la fois l'oeuvre de Coppola, et cite en même temps de nombreuses références, de Hamlet à "Citizen Kane".

Premier plan, ouverture au noir, avec juste le tic-tac d'une montre. Une image floue, avec des sortes de lucioles scintillantes, qui laissent deviner un mécanisme d'horlogerie, puis un crâne distordu, comme une anamorphose d'Holbein. Une voix off dit "Mon seul et unique livre... Je n'ai rien été, et je vais mourir seul" Puis un vieil homme hagard en pyjama erre sous la neige, comme Salieri au début d'"Amadeus". Une rose rouge, Rosebud de ce récit,  apparaît sur un fond noir, et un titre à l'ancienne s'incruste.

Comme dans la suite du film, à l'ère du tout numérique, Coppola est plus proche de Meliès que de Lucas : image renversée, filtre mordorée ou violine, nuit américaine expressionniste, plongées et contre-plongées vertigineuses, split screen à la Matisse, avec des miroirs montrant des images décalées par rapport aux modèles qu'ils sont censés renvoyer.

Alors certes, l'histoire vire un peu à l'ésotérisme new-age, sans doute plus du fait de la nouvelle de Mircea Eliade, "Le Temps d'un centenaire", dont elle est adaptée, que de la volonté de Coppola, qui s'est dit séduit par l'aspect de conte à la Borges de cette histoire : "Il y a de l’action et en même temps, le personnage ne cesse de réfléchir aux implications philosophiques de ce qui lui arrive. Je pensais donc que ça pouvait donner un film existant sur plusieurs niveaux de lecture." Il y a aussi quelques longueurs, et le récit se perd un peu à l'instar de son héros. Coppola revendique d'ailleurs ce rythme : "Quand je regarde les clips vidéo avec leur montage frénétique, j’ai immédiatement envie de prendre le contre-pied et de faire un cinéma plus lent, au tempo mesuré d’autrefois. Mais je crois par ailleurs que, quel que soit le domaine, même quand on arrive à ce qui ressemble à un point d’achèvement, il y a encore quelque chose à faire. Les notes d’un piano sont en nombre fini, mais les mélodies sont, elles, potentiellement infinies."

Le choix de la Roumanie comme décor s'explique par la nationalité de Mircea Eliade ; mais je crois aussi que ce n'est pas un hasard, tant on retrouve par moment une ambiance gothique proche de celle de "Dracula", tourné dans la Transylvanie voisine : le visage sanguinolent du professeur foudroyé evoque la carapace de Gary Oldman, ou la transformation nocturne de Veronika rappelle celle de Mina. Mais les références ne se limitent pas à
l'univers de Bram Stocker : Coppola va chercher aussi du côté de Frankenstein, dans le rapport entre Dominic et Stanciulescu, ou dans le générateur de foudre construit par le savant nazi ; il pioche aussi -entre autre- dans "Le Portrait de Dorian Gray", "Citizen Kane", "Le troisième Homme", "Le Faucon Maltais" ou "Fellini Roma".

J'évoquais Kubrick, avant de lire l'interview de Coppola dans Libération, où il dit : "Quand vous faites quelque chose d’un peu nouveau, il y a d’abord un phénomène de rejet. Je ne m’exclus pas ce réflexe d’ailleurs. Je me suis toujours précipité pour voir chaque nouveau film de Kubrick et j’ai toujours été déçu à la première vision." Je pense que nombreux sont les critiques qui ont boudé le film et qui dans quelques années, disséqueront en DVD des scènes comme celle où une espionne allemande couche avec Dominic, et où son identité est révélée par un motif de la bretelle de son porte-jarretière qui se transforme lentement en croix gammée.

Film de cinéaste et de cinéphile, "L'Homme sans Age" n'a été vu en deux semaines que par 85 000 spectateurs français. Dommage, surtout quand on découvre que 300 000 spectateurs sont allés voir "Saw 4" en une semaine...

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de novembre 2007
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Samedi 17 novembre 2007

Film américain de Ridley Scott

Interprètes :
Denzel Washington (Frank Lucas), Russel Crowe (Inspecteur Ritchie Roberts), Josh Brollin (Inspecteur Trupo), Chiwetel Ejiofor (Huey Lucas)

AmGang.jpg

Durée :
 2 h 37

Note :
7/10

En deux mots
: Parabole sur le rêve américain, ou l'ultralibéralisme version traffic d'hero.

Le réalisateur :
Né en 1937 à Durham (Grande-Bretagne), Ridley Scott est le frère aîné de Tony Scott. Il a commencé comme réalisateur de séries à la BBC. Il passe au grand écran en 1977 avec "Les Duellistes", qui lui vaut le Prix du Jury pour un premier film au Festival de Cannes. Il tourne ensuite en 1979 "Alien, le huitième passager", qui connaît un succès mondial, ainsi que "Blade Runner" en 1982, d'après Philip K. Dick.

Il rencontre son premier échec en 1985 avec "Legend", un film d'heroic fantasy. Il tourne ensuite "Traquée" (1987), "Black Rain" (1988), avant de renouer avec le succès grâce à "Thelma et Louise" en 1991. Après plusieurs films qui sont des semi-échecs ("1492", "Lame de Fond", "A Armes égales"), "Gladiator" vaut à Russel Crowe l'oscar du meilleur acteur en 2001. Suivront ensuite "Hannibal" (2001), "La Chute du Faucon noir" (2002), "Les Associés" (2003), "Kingdom of Heavens" (2005) et "Une grande Année" (2006).

Le sujet : A Harlem en 1968, Frank Lucas, le chauffeur du parrain noir Bumpy Jonhson, décide à la mort de son patron de casser le marché de l'héroïne en allant traiter directement avec les généraux du Kuo Ming Tang dans le Triangle d'Or. Impitoyable et brutal, il battit rapidement une immense fortune, et refuse de se laisser racketter par les policiers ripoux.

L'inspecteur Ritchie Roberts a été mis sur la touche pour avoir restitué un million de dollars trouvés dans la voiture d'un truand. Quand devant l'ampleur des ravages de la drogue, Nixon déclare la guerre au trafic, il est chargé de constituer une équipe d'incorruptibles pour remonter la filière de cette héroïne 100 % pure qui a détroné celle de la French Connection.

La critique : "American Gangster", ce titre n'a été choisi qu'en post-production, de préférence à "Tru Blu'" ou "The Return of Superfly", en référence au film de la Blacksploitation inspiré de Frank Lucas. Pourtant, l'adjectif American est bien le noeud de l'intrigue de ce biopic particulier. Alors que les Etats-Unis s'enfoncent dans un conflit interminable, celui du Vietnam (ça ne vous rappelle rien ?), nous assistons à la résistible ascension d'un parrain d'un nouveau genre, adepte d'une approche de businessman dans le traffic d'héroïne.

Pourtant, la première scène du film, très brève, ne nous laisse aucune illusion sur la nature de Frank Lucas, que l'on voit immoler un type attaché sur une chaise avant de l'achever à bout portant. Contrepoint à cette violence brute, la seconde scène nous montre son patron distribuer aux miséreux des dindes de Thanksgiving, puis tenir un discours conservateur sur la disparition des valeurs nationales, pester contre la raréfaction des petits commerces aux profit des McDonald, et dénoncer ces "Chinetoques qui mettent les Américains au chomage". Ce souci d'agir en notable de la communauté et de reprendre à son compte les fondements de la civilisation américaine, Frank Lucas le modélisera et en fera la pierre angulaire de sa success story

A la réception qui suit les funérailles de Bumpy Johnson, le costume sobre de Lucas tranche avec les costards rutilants des autres postulants à la succession. Car c'est son credo : pour vivre heureux, vivons caché ; la seule fois où il l'oubliera, lors du match Ali-Frazier, la sanction sera immédiate : il se retrouvera avec dans ses pattes et le flic pourri, et le flic incorruptible.

Frank Lucas va à l'église, dit les grâces en famille et professe devant ses frères des préchi-préchas du style : "L'important en affaire, c'est l'honnêteté, l'intégrité et la famille", juste d'avant de flanquer en pleine rue une balle dans le crâne d'un malfrat qui avait osé réclamer son pourcentage. Quand le parrain italien l'invite dans son manoir ramené pierre par pierre du Gloucestershire, l'argument que le gentleman-farmer d'un jour avance pour obtenir une alliance, c'est que le monopole, "c'est anti-américain".


Dans une société où un policier qui restitue à son administration un million de dollars se retrouve au banc de la profession, où l'armée a décidé de ne pas procéder au dépistage de la drogue dans ses rangs au Vietnam, et où artistes, sportifs et politiciens se pressent pour bénéficier des largesses des parrains, l'attitude rigoriste de Lucas apparaît presque comme une posture morale. Lucas et Roberts sont frères par leur isolement dans leur propre camp, et c'est clairement ce que nous montre la fin.

"American Gangster" est un film de producteur, et Ridley Scott n'a été choisi par Universal qu'après que le projet ait déjà bien avancé. Mais il a visiblement pris beaucoup de plaisir à reconstituer cette époque à la fois si proche et si lointaine, cette ère d'avant le téléphone portable, internet et le village mondial ; il ne manque pas un accessoire pour restituer cette ambiance seventies : costumes disco et coiffures afro, rouflaquettes et lunettes sarkoziennes. Il a aussi amené dans ses bagages son acteur fétiche, Russel Crowe, empruntant au passage l'acteur fétiche de son frère Tony, Denzel Washington.

Comme de nombreux films de ce format, "American Gangster" aurait pu être écourter d'un ou deux quarts d'heure, même si on n'a pas le temps de s'ennuyer, grâce à un rythme assez relevé et à une construction classique, mais efficace : le montage parallèle des destins des deux protagonistes qui ne se rencontrent qu'après une heure de film.

S'il n'y avait pas déjà eu "Le Parrain", "Les Affranchis" et "Scarface", "American Gangster" aurait pu postuler au rang de film-culte. Il y a bien une impression de déjà vu, mais grâce à un scénario habile, une réalisation enlevée et un duel de stars certes un peu cabotines, ce film constitue un agréable divertissement.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de novembre 2007
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Dimanche 11 novembre 2007

Film américano-britannique de David Cronenberg

Titre
original :
Eastern Promises

Interprètes :
Viggo Mortensen (Nikolai Luzhin), Naomi Watts (Anna Khitrova), Vincent Cassel (Kirill), Armin Mueller-Stahl (Semion)

Promesses.jpg

Durée :
 1 h 40

Note :
6/10

En deux mots
: Loin de ses terres canadiennes, Cronenberg se perd dans la caricature.

Le réalisateur :
Né en 1943 à Toronto, David Cronenberg signe en 1969 "Stereo" puis "Crimes of Future" en 1970, qui contiennent déjà ses thèmes de prédilection : la sexualité, le corps comme terrain d'expérimentation et l'éthique médicale. Il réalise ensuite des films entre horreur et science-fiction : "Frisson" (1975), "Rage" (1976) et "Chromosome 3" (1979). Suivent ensuite "Scanners" (1981), "Videodrome" (1983), "Dead Zone" (1985), "La Mouche" (1986), "Faux-Semblants" (1989), "Le Festin Nu" (1991), "Crash" (1996), "eXistenZ" (1999), "Spider" (2003) et "A History of Violence" (2005).

Le sujet :
Anna, une sage-femme d'un hôpital de Londres, accouche Tatiana, une très jeune femme russe qui meurt en couche. Afin de pouvoir confier le bébé à sa famille, elle demande à son oncle russe de lui traduire le journal qu'elle a récupéré. Son oncle refuse, en lui reprochant d'avoir volé une morte. Elle se rend alors dans un restaurant russe dont elle a trouvé une carte dans le journal. Semion, le propriétaire, l'accueille aimablement et accepte de lui traduire ; quand elle lui amène une photocopie du journal, il insiste pour avoir l'original.

Entretemps, son oncle qui a lu le journal lui explique que Semion et son fils Kirill  sont les monstres qui ont fait venir Tatiana, l'ont violée, droguée et prostituée. Semion leur propose alors un deal : le carnet contre l'adresse de la famille de Tatiana. Il demande ensuite à Nikolaï, le chauffeur de Kirill, de se débarasser de l'oncle...

La critique :
 Amateurs d'hémoglobine, surtout ne ratez pas le début du film. Les personnages principaux ne sont pas encore apparus que déjà nous avons asssisté à un égorgement au rasoir et à une rupture placentaire ; et ce n'est qu'un début, Cronenberg ne reculant pas devant le gore, jusqu'à une scène de corps-à-corps au couteau dans un bain turc qui a soulevé une tempête de rires gênés dans la salle des Champs-Elysées où je suis allé voir le film.

On peut comprendre ce qui a attiré Cronenberg dans cette histoire de Steve Knight, la vision de cette scène rappelant par la violence faite à un corps nu celle de la transmutation dans "La Mouche". Ici, les corps portent les marques de l'histoire des vori v'zakone, ces "voleurs dans la loi", puisque chaque tatouage représente une étape dans leur parcours, depuis les prisons du FSB jusqu'à l'étoile qu'on leur tatoue au cours d'une cérémonie initiatique sur le genou, afin de leur interdire de s'agenouiller devant quiconque. 

De même, ce n'est pas étonnant que le moyen d'abattre le parrain de ce clan de la mafia russe de Londres, incarnation du mal absolu, réside dans l'ADN du bébé issue du viol qu'il a fait subir à une gamine de 14 ans, et que Kirill veut confier à la Tamise, Moïse de ces temps barbares.

Mais alors que "A History of Violence", pourtant marqué par la même crudité, réussissait à convaincre, "Les Promesses de l'Ombre", malgré une indéniable virtuosité, ne parvient pas à faire rentrer le spectateur dans ce récit étrangement artificiel ; pire, une gêne s'installe rapidement, devant la description caricaturale, à la limite du racisme, de ces Russes brutaux, dépravés, et forcément alcooliques. Le jeu outrancier de Vincent Cassel n'arrange rien, mais il n'y a pas que ça, et quand le parrain fête dans son restaurant l'anniversaire d'une centenaire, l'accordéoniste chevelu qui roucoule une balade nous fait plus penser à José Garcia dans "Rires et Châtiments" qu'aux personnages de "Little Odessa" ou de "Lord of War".

Certains critiques évoquent déjà le film-culte, à l'égal du "Parrain", de "Sacarface" ou de "Les Affranchis". Même si on retrouve certains ingrédients, comme l'opposition entre le conformisme de la vie de famille et la brutalité extrême des agissements mafieux, on est loin du souffle épique qui traversait ces films. Certes, on est clairement dans un David Cronenberg, avec ses faux-semblants, ses familles contradictoires et ses mutilations ; mais au-delà de ces figures de style, on y cherche en vain l'originalité qui a fait l'intérêt des grands films du réalisateur de "Crash", "eXistenZ" ou "A History of Violence".

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de novembre 2007
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Dimanche 11 novembre 2007

Film américain de Paul Haggis

Titre
original :
In the Valley of Elah

Interprètes : Tommy Lee Jones (Hank Deerfield), Charlize Theron (Emily Sanders), Susan Sarandon (Joan Deerfield)

Elah.jpg

Durée :
 2 h

Note :
7,5/10

En deux mots
: Une nouvelle fois, le cinéma américain montre sa capacité à intégrer des sujets brûlants dans des récits palpitants.

Le réalisateur :
Né en 1953 dans l'Ontario, Paul Haggis s'installe à 22 ans en Californie où il travaille pour la télévision. Il réalise un premier film en 1993, "Red Hot", mais il ne rencontre pas le succès et retourne écrire des scénarios pour CBS. Il écrit ensuite  en 2005 le script de "Million Dollar Baby", qui obtient l'oscar du meilleur film, récompense qu'il obtient l'année suivante pour "Collision", dont il a aussi assuré la réalisation.

Le sujet :
Hank Deerfield est un ancien enquêteur de la Sureté Militaire. Quand il apprend que son deuxième fils Mike (le premier est mort à l'armée dix ans avant dans un accident d'hélicoptère) n'est pas revenu de permission juste après son retour d'Irak, il part à sa recherche à Fort Rudd. Malgré sa connaissance du milieu militaire, il se heurte au silence de l'armée et au désintérêt de la police locale. 

Quand on retrouve les restes découpés du corps de Mike, Hank se voit confronté à une guerre des polices. Il prend alors l'enquête à son compte, avec l'aide du détective Emily Sanders, cantonnée jusque là aux affaires de violence contre les animaux. Il découvre progressivement ce que la guerre en Irak a fait de son fils...

La critique :
 La vallée d'Elah, c'est le lieu où David a affronté Goliath. C'est aussi la seule histoire qu'Hank arrive à raconter au fils d'Emily pour l'endormir, et c'est sans doute à l'aide de récits de ce type qu'il a élevé ses deux garçons, dont le cadet, le survivant, empaquetait ses affaires dans le sac que son père avait ramené du Vietnam.

Militaire, Hank l'est toujours autant, même maintenant qu'il est revenu à la vie civile : il s'arrête pour remettre la bannière étoilée à l'endroit devant une école près de chez lui, cire ses chaussures chaque soir, et fait son lit au carré où qu'il soit. Militaire, et flic, profitant de sa connaissance de l'armée pour lire des informations qu'Emily ne sait pas décrypter. Quand il découvre à la morgue les morceaux du corps de son fils, découpés, calcinés, déchirés par les chiens, il a quand même le réflexe de demander combien d'impacts de couteau ont été retrouvés sur les os, et provenant de combien d'armes différentes.

L'intelligence et la force de ce film, c'est de réussir à raconter une histoire extrêmement bien ficelée, porteuse de la plupart des ressorts dramatiques du genre (la détective qui doit faire ses preuves dans un univers de machos, Hank entre besoin de justice et désir de vengeance, la culpabilité dans le rapport père/fils) dans un sujet au coeur de l'actualité américaine et mondiale. Cette force du cinéma hollywoodien se manifeste une nouvelle fois ici, car sans démonstrations didactiques, "Dans la Vallée d'Elah" en dit beaucoup sur la folie de l'intervention U.S. en Irak.

Tout en restant concentré sur l'intrigue et les personnages, on découvre la gangrène que cette sale guerre a installée au plus profond de l'american way of life : des vétérans noient leurs chiens dans la baignoire, les tests de détection d'usage de la drogue dans l'armée ne sont pas faits en Irak, un matelas nu dans une chambrée évoque un soldat tombé là-bas, et surtout, de braves gars deviennent des tortionnaires. Car, comme le dit un de ces gars, "il ne faut pas envoyer de héros dans un endroit tel que l'Irak".

Un peu comme chez De Palma, le cadre est fractionné en plusieurs fenêtres : écrans de surveillance, vidéos dépixellisées  récupérées sur un ordinateur, sans parler des commentaires à la radio se demandant "si les Irakiens vont lâcher la pipe à eau pour aller voter". Les scènes de guerre ne sont pas celles de "Apocalypse Now" ou de "Full Metal Jacket" : elles ressemblent à celles de la prison d'Abou Graib, prises à la dérobée par un téléphone portable, puisque seules les images d'une guerre chirurgicale sont autorisées par le Pentagone.

Progressivement, l'enquête de Hank devient tout à la fois la traque de celui ou ceux qui ont commis cet acte barbare, mais surtout une plongée dans le mécanisme qui a transformé Mike en un être aux antipodes des valeurs américaines aux quelles croit Hank - et malgré tout, Paul Haggis : "Les cinéastes ne supportent pas qu'on leur dise ce qui est patriotique ou pas, qu'on leur impose des idées. Je suis un patriote, je suis fier d'être Américain."

Parlant de David dans la vallée d'Elah, il dit aussi : "C'est un acte de bravoure extraordinaire. Mais en même temps, je ne peux m'empêcher de penser : quel genre de roi envoie un gamin sans expérience combattre un géant, alors que ses meilleurs guerriers ne veulent pas l'affronter ? C'est la corruption à l'état pur."         

Paul Haggis avait initialement pensé à Clint Eastwood pour jouer Hank, et c'est vrai que Tommy Lee Jones compose un personnage proche des derniers rôles de celui pour lequel Haggis écrivit "Million Dollar Baby". Toujours aussi caméléon, Charlize Theron incarne une Emily qui rappelle par moment Jodie Foster dans "Le Silence des Agneaux", mélange de doute et de bravitude.

Partant comme une investgation classique, du genre de "Presidio: Base militaire San Francisco", "Dans la Vallée d'Elah" glisse progressivement vers une enquête morale, servie par une réalisation classique (que c'est bon de retrouver de temps en temps un cadre stable !) et une superbe photographie froide de Roger Deakins, le chef-op (entre autres) des frères Coen.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de novembre 2007
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