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Samedi 15 décembre 2007

Film français d'Abdellatif Khechiche

Interprètes : Habib Boufares (Slimane), Hafsia Herzi (Rym), Faridah Benkhetache (Karima), Sabrina Ouazani (Olfa)

Graine.jpg

Durée :
 2 h 31

Note :
7/10

En deux mots
: En réalisant un projet vieux de dix ans, Abdellatif Khechiche ne retrouve la grâce de "L'Esquive" que par intermittence.

Le réalisateur :
Né en 1960 à Tunis, Abdellatif Khechiche arrive en France à Nice à l'âge de 6 ans. Après après avoir pris des cours de théâtre au Conservatoire d'Antibes, il commence une carrière de comédien au théâtre et au cinéma ("Le Thé à la Menthe" d'Abdelkrim Bahloul, "Les Innocents" de Téchiné, "Bezness", de Nouri Bouzid). Il réalise son premier film en 2000, "La Faute à Voltaire" qui obtient le Lion d'Or de la meilleure Première Oeuvre à Venise. Son deuxième long métrage, "L'Esquive", obtient en 2003 quatre Césars, dont celui du meilleur film.

Le sujet : Slimane Beiji travaille depuis 35 ans dans un chantier naval à Séte. Il est séparé de sa femme Souad, qui fait le meilleur couscous au poisson du monde, mais il a gardé un contact étroit avec tous ses enfants. Il vit avec Latifa, qui tient un hôtel meublé où il habite, et la fille de cette dernière, Rym, le considère comme son père. Quand il est licencié, il décide d'investir sa prime dans l'achat d'un vieux rafiot pour le transformer en restaurant. Aidée de Rym, il se lance dans les démarches auprès de la banque, de la mairie, des services sanitaires, pendant que toute la famille se mobilise pour que se réalise le rêve de Slimane.

La critique : Dans "La Faute à Voltaire", Sami Bouajila ditribuait un prospectus invitant à la projection d'un film appelé "La Graine et le Mulet". C'est dire qu'avant de tourner son premier long métrage, Abdellatif Khechiche avait déjà écrit le scénario de ce qui deviendra sept ans plus tard son troisième film. Car s'il a transposé le Nice de son enfance à Séte, il y a forcément beaucoup de choses vécues dans ce conte social, où un homme seul réussit à mobiliser autour de son projet Arabes, Espagnols et Français de souche, famille de sang et famille de coeur, bénévoles et bureaucrates, ce qui ressemble furieusement à une métaphore de ce que représente un tournage ; et quand l'acteur de "La Faute à Voltaire", Mustapha Adouani, tombe malade alors qu'ils avaient commencé les répétitions, c'est à un camarade de travail de son père qu'il s'adresse pour jouer le rôle de Slimane.

On connaît la méthode de travail et la façon de filmer d'Abdellatif Khechiche, réalisateur-acteur formé au théâtre : faire vivre à ses acteurs et comédiens une vie de troupe, répéter longuement les scènes en enrichissant les dialogues des propositions des acteurs, et laisser le temps aux scènes d'aller jusqu'au bout en prenant le risque de saturer. Ces scènes montrées dans la continuité ne sont pas des plans séquence ; au contraire, elles sont jouées et rejouées, filmés sous de nombreux angles, souvent en plans très serrés, et le montage se fait oublier grâce à la force du jeu des acteurs et à l'aptitude si reconnaissable de Khechiche à restituer la tension des affrontements verbaux.

Car dans le cinéma de Khechiche, les femmes compensent la dureté de leur condition par la maîtrise de la parole, alors que les hommes coincés dans l'étau de leur éducation, ne trouvent pas l'accès aux mots pour exprimer leurs émotions. Il y a une proximité entre Krimo, l'adolescent mal à l'aise dans la langue de Marivaux, et Slimane, le vieil homme taiseux qui n'arrive pas à dire l'humiliation de sa vieillesse, de la perte du travail comme de celle du désir.

De même, Rym ou Karima sont les cousines provençales de Lydia et Frida (dont l'actrice, Sabrina Ouazani, jouent ici une des filles de Slimane), et le langage des cités métissé de quelques mots d'arabe se teinte de l'accent du sud, nous valant cette proclamation de Rym: "Quand il y a du couscous, je connais dégun". Il y a donc des scènes captivantes, comme ce repas de famille élargie où les hommes discertent de l'influence de la texture des nouvelles couches sur l'incontinence des enfants pendant que les soeurs sermonent leur frère irresponsable, ou celle où Rym pour convaincre sa mère de ravaler sa fierté et d'aller au repas inaugural de l'autre famille vide son coeur de tout ce trop-plein de responsabilités qu'elle doit assumer. Dans cette dernière scène comme dans l'ensemble du film, la jeune Hafsia Herzi est formidable, ce qu'a reconnu la Mostra de Venise en lui décernant le Prix Marcello-Mastroianni.

Malheureusement, Abdellatif Khechiche n'a pas toujours eu la même préscience du moment où il fallait arrêter la scène, et certaines d'entre elles s'éternisent (la danse du ventre), quand elles ne sonnent pas carrément faux (la crise de Julia), et la tension habilement créée autour du succès ou de l'échec de la soirée inaugurale glisse imperceptiblement vers un sentiment de malaise, où le "comment cela va-t-il se finir ?" se transforme en "quand cela va-t-il se finir ?". 

Si les démarches de Slimane et de Rym endimanchés auprès des décideurs sont assez justes avec les lapsus raymondbarriens de leurs interlocuteurs  ("Un restaurant de couscous, en plus", "C'est comme ça que ça se passe, en France"), les petits complots des notables locaux lors du repas sur le bateau sont un peu caricaturaux, et on regrette de ne pas être resté à un niveau plus symbolique, comme cette demande refusée d'accoster au Quai de la République.

Malgré ces défauts, une durée un poil excessive et une fin ultra cut, "La Graine et le Mulet" est quand même un film passionnant d'un auteur qui évoque à la fois Cassavetes et les frères Dardenne tout en ayant réussi en trois films à créer un style reconnaissable entre tous.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de décembre 2007
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Dimanche 2 décembre 2007

Film américain de James Gray

Titre
original : We own the Night

Interprètes : Joachim Phenix (Bobby), Mark Wahlberg (Joe), Robert Duvall (Burt Grusinsky), Eva Mendes (Amada)

Own.jpg

Durée :
 1 h 54

Note :
6/10

En deux mots
: Le troisième film de James Gray, encensé par la critique, mais un peu décevant.

Le réalisateur :
Né en 1969 à Queen's, James Gray a été marqué par les films de Coppola. A 25 ans, il réalise "Little Odessa" qui obtient le Lion d'Argent à Venise en 1994. Il réalise en 2000 "The Yards", déjà avec Mark Wahlberg et Joachim Phenix.

Le sujet :
A New York, à la fin des années 80, Bobby Green s'est vu confier la gérance d'une boîte de nuit par un notable de la communauté russe. Bobby cache à tout son entourage qu'il est le fils de Burt et le frère de Joe Grusinsky, célèbres membres de la police de New York. Pour essayer de piéger Vadim Nejinski, mafieux brutal qui fréquente la boîte de Bobby, ils demandent à ce dernier de les aider à le piéger. Bobby refuse, mais quand son frère est abattu devant chez lui  et laissé pour mort, et lorsque Nejinski lui annonce que son père est le prochain sur sa liste, il sait qu'il va lui falloir choisir son camp.

La critique :
 "We own the night", c'est la devise inscrite sur l'écusson de la brigade criminelle du NYPD, telle que nous la découvrons sur les photos en noir et blanc qui défilent en ouverture. Pourtant, cette affirmation est battue en brèche à la fin de ces années de ces années 80, tant la mafia russe méprise les policiers qu'elle qualifie de "Mickey Mouse".

Beau générique, belle première scène torride entre Eva Mendes et Joachim Phenix sur "Heart of glass" de Blondie, puis une petite fête chez les flics new-yorkais dans une église, "La Nuit nous appartient" démarre très bien même si d'emblée la photographie de Joaquin Baca-Asay semble bien terne.

Et puis progressivement après tant de promesses, on sent s'installer la déception ; devant le scénario, à la fois invraisemblable (le fils et frère des deux principaux flics antimafia est recruté par les dealers russes qui lui annoncent qu'ils vont buter son père) et prévisible (le fiston qui par amour filial quitte le côté obscur de la force), devant le jeu monolithique de Joachim Phénix qu'on a connu plus inspiré, et devant la vacuité des dialogues ("Ta pauvre mère t'a toujours tout cédé").

On ne peut pas faire le reproche à James Gray de suivre un effet de mode, puisque "Little Odessa" se passait il y a treize ans déjà dans le milieu de la pègre russo-ukrainienne, mais force est de reconnaître que le Russe a détrôné le Français et l'Arabe dans le rôle du méchant du cinéma américain, et ici il n'est pas mieux traité que dans "Les Promesses de l'Ombre", avec un aspect délibérement caricatural qu'on s'attendrait plutôt à trouver chez Besson.

Autant j'ai trouvé la critique sévère, voire de parti pris avec "My Blueberry Nights", autant l'enthousiasme avec laquelle elle a accueilli "La Nuit nous appartient" m'a interloqué. Est-ce la rareté de James Gray qui lui confère une auréole digne de Stanley Kubrick ou de Terrence Malick ? Il fait effectivement tout pour entretenir de mythe naissant, notamment en s'auto-citant (ce qui est une gageure quand on n'a que deux films derrière soi), la scène finale rappelant fortement celle de "Little Odessa" (le terrain vague, le vieil homme agenouillé).

Reste quelques fulgurances, comme la poursuite sous la pluie battante (rajoutée à l'ordinateur), ou certaines scènes aux accents melvilliens. Tirant parfois vers le western, "La Nuit nous appartient"ne peut que nous laisser sur notre faim, quand il ne provoque pas l'agacement devant l'alignement de clichés moralisateurs.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de décembre 2007
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Samedi 1 décembre 2007

Film américain, hong-kongais de Wong Kar-Wai

Interprètes : Norah Jones (Lizzie), Jude Law (Jeremy), Rachel Weisz (Sue Lynne), Natalie Portman (Leslie), David Strathairn (Arnie)

Blueberry.jpg

Durée :
 1 h 35

Note :
8,5/10

En deux mots
: En traversant le Pacifique, Wong Kar-Wai intègre brillamment les mythes américains à son univers plastique et narratif.

Le réalisateur :
Né en 1958 à Shangaï, Wong Kar-Waï suit sa famille quand elle émigre à Hong-Kong en 1963. Diplômé en arts plastiques, il devient assistant de production puis scénariste à la télévision. En 1988, il écrit et réalise son premier film, "As Tears go by". En 1990, il tourne pour la première fois avec Maggie Cheung et Tony Leung "Nos Années sauvages". La même année, il sort une fresque historique, "Les Cendres du Temps", et "Chungking Express" tourné de nuit, caméra à l'épaule. En 1997, il réalise "Les Anges déchus" et "Happy together", tourné en Argentine, et qui obtient le Prix de la mise en scène à Cannes. Son film suivant, "In the Mood for Love", permet à Tony Leung de décrocher le prix d'interprétation masculine en 2000. Il en tourne en 2004 une suite/variation, "2046".
Wong kar-Waï a été le président du Festival de Cannes en 2006.

Le sujet : Lizzie vient de se faire plaquer par l'homme avec lequel elle pensait construire sa vie. Elle l'attend plusieurs soirs dans le bar de Jérémy, qui l'écoute et se confie à elle. Elle part ensuite dans un long périple à travers l'Amérique, trvaillant comme serveuse pour pouvoir s'acheter une voiture et continuer sa route pour oublier cette rupture. Elle écrit régulièrement à Jeremy, et lui raconte ses rencontres : Arnie, le policier qui refuse sa séparation d'avec sa femme Sue Lynne, Leslie, joueuse professionnelle avec qui elle partage la route quelque temps.

La critique : Déjà à Cannes, la critique avait boudé "My Blueberry Nights", le qualifiant de film mineur, voire de "carte postale du touriste Wong Kar-Waï en vacances en Amérique", quand ils ne déclaraient pas que le réalisateur hong-kongais avait " perdu tous ses pouvoirs magiques en changeant de langue et de continent". 

Diantre. Ces estimables critiques n'ont pas dû voir le même film que moi, même si une nouvelle fois les bruits de mastication de la rongeuse de popcorn de la séance de 11 h 00 au Georges V ne m'ont pas aidé à rentrer dans ce café movie envoûtant. Les cinq premières minutes du film pouvaient donner du crédit à l'idée d'une américanisation du récit, avec une séparation téléphonique de Norah Jones avec son désormais ex menée tambour battant, loin de la langueur des expéditions de ravitaillement en nouilles de Madame Chan.

Mais très vite, on retrouve ce qui fait d'un film de WKW un objet aussi reconnaissable : un savant découpage du cadre entre différentes cases délimités par des éléments du décor (portes, vitres, comptoir, horloges), un jeu sur la profondeur de champ permettant d'isoler un détail ou un personnage, un cadrage fréquent des personnages bord cadre et tournés vers le hors champ, des couleurs électriques et contrastées (même si Christopher Doyle a laissé la place à Darius Khondji, le chef-op de "Delicatessen" et de "Seven"), une distortion du temps par le jeu du montage, d'un ralenti légèrement stroboscopique et de l'utilisation de la musique comme révélateur de la pulsation de la scène.

La virtuosité avec laquelle le réalisateur décline pendant la première demi-heure les nombreuses façons de filmer le bar new-yorkais est époustouflante, avec notamment une caméra de surveillance au chromatisme déréglé qui capte la bagarre qui nous vaut une conversation entre Jeremy et Lizzie, tous deux la tête renversée pour lutter contre leur saignement de nez. Et après ces longs échanges un peu verbeux, ces discussions de fin de soirée dépressive, l'émotion nous prend brusquement en voyant Lizzie pleurer face à un écran hors champ dont on sait qu'il lui montre la tromperie de son copain, émotion renforcée par la façon de capter cette scène de loin, comme si nous la dérobions à ses acteurs.

Dans Télérama, Pierre Murat dit "Séduisant au possible, My Blueberry Nights reste néanmoins un film mineur, parce que Wong Kar-wai n'y filme que le temps qui se perd et peut encore être sauvé". Mais Wong Kar-Wai a t-il jamais filmé autre chose, que cette fuite du temps et les béances laissées par les regrets et les occasions manquées ? Le train de "2046" est remplacé ici par le metro new-yorkais,
 les intertitres sont en anglais et Lizzie et Sue Lynne se croisent dans le couloir étroit du bar de Memphis comme Mr Chow et Bai Ling.

Le scénario (pour une fois, Wong Kar-Wai s'est adjoint les services d'un co-scénariste, Lawrence Block) est plus structuré que celui des derniers films hong-kongais, faits de réminiscences et de glissements ; on y retrouve des thèmes typiquement américains, comme la violence dans le couple, les reproches dans la relation au père ou l'addiction au jeu. C'est parfois maladroit, mais les dialogues un poil trop écrits se font vite oublier au profit de la fulgurance de la réalisation.

Et puis, Wong Kar-Wai a d'emblée trouvé des équivalents anglo-saxons à Maggie Cheung, Zhang Ziyi ou Tony Leung, avec une Norah Jones très à l'aise pour sa première apparition à l'écran, un Jude Law craquant, une Rachel Weisz femme fatale et une Natalie Portman joueuse ambigue.

"Blueberry Night" est de ces films que l'on regarde en se délectant déjà de pouvoir le voir et le revoir en DVD, tant chaque plan donne envie de le disséquer, de comprendre l'alchimie entre composition savante, sens du rythme et place de la musique de Ry Cooder. Alors oui, Wong Kar-Wai fait du Wong Kar-Wai, mais quel plaisir...

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de décembre 2007
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Dimanche 25 novembre 2007

Film américain de Francis Ford Coppola

Titre
original :
Youth Without Youth

Interprètes :
Tim Roth (Dominic Mattei), Anna Maria Lara (Veronica/Laura), Bruno Ganz (Professeur Stanciulescu)

Age.jpg

Durée :
 2 h 05

Note :
8/10

En deux mots
: Patchwork gothique autour du thème de Frankenstein, la marque d'un géant.

Le réalisateur :
Né en 1939 à Detroit, Francis Ford Coppola entre au département cinéma de l'UCLA. En 1963, Roger Corman lui permet de tourner son premier long métrage : "Dementia 13". Il écrit ensuite des scénarios, dont celui de "Paris brûle-t-il ?" en 1966. Le succés du "Parrain" en 1972 lui permet de tourner "Conversation secrète", qui obtient le Grand Prix au Festival de Cannes en 1974. Deux ans après, il emporte la Palme d'Or avec "Apocalypse Now". Suivent ensuite "Le Parrain" 2 et 3, 'Outsiders" (1983), "Rusty James" (1984), "Cotton Club" (1985), "Tucker (1988), "Jardins de Pierre" (1989), "Dracula" (1993) et "L'Idéaliste" (1998). Depuis, il s'est surtout consacré à la production, notamment des films de sa fille Sofia et de son fils Roman.

Le sujet :
Agé de 71 ans, le professeur de linguistique Dominic Mattei est frappé par la foudre le jour de Pâques 1939 devant la Gare du Nord à Bucarest. Soigné par le Pr Stanciulescu, il manifeste très vite des signes de rajeunissement, ainsi que des capacités cérébrales exceptionnelles qui intéressent l'Allemagne nazie.

Dominic est obligé de fuir de pays en pays tout en écrivant le livre de sa vie sur l'origine du langage. Au cours de son errance, il croise une jeune femme qui ressemble à son amour de jeunesse, et qui a son contact, se met à parler des langues de plus en plus anciennes.

La critique :
 En allant voir "L'Homme sans Age", j'ai ressenti un peu la même émotion que celle que j'avais éprouvée en allant voir "Full Metal Jacket" ou "Eyes Wide Shut" : après des années de latence, le plaisir de découvrir l'oeuvre d'un très grand réalisateur, et de recevoir un film comme on n'en fait plus, comme un écho de passé du cinéma. Ce qui paraîtrait insupportablement prétentieux venant d'un jeune réalisateur semble ici pleinement légitime venant de celui qui a adapté "Au Coeur des Ténèbres" dans la jungle cambodgienne, et l'exubérance de certains plans et de certaines scènes s'inscrit dans la construction d'un univers qui prolonge à la fois l'oeuvre de Coppola, et cite en même temps de nombreuses références, de Hamlet à "Citizen Kane".

Premier plan, ouverture au noir, avec juste le tic-tac d'une montre. Une image floue, avec des sortes de lucioles scintillantes, qui laissent deviner un mécanisme d'horlogerie, puis un crâne distordu, comme une anamorphose d'Holbein. Une voix off dit "Mon seul et unique livre... Je n'ai rien été, et je vais mourir seul" Puis un vieil homme hagard en pyjama erre sous la neige, comme Salieri au début d'"Amadeus". Une rose rouge, Rosebud de ce récit,  apparaît sur un fond noir, et un titre à l'ancienne s'incruste.

Comme dans la suite du film, à l'ère du tout numérique, Coppola est plus proche de Meliès que de Lucas : image renversée, filtre mordorée ou violine, nuit américaine expressionniste, plongées et contre-plongées vertigineuses, split screen à la Matisse, avec des miroirs montrant des images décalées par rapport aux modèles qu'ils sont censés renvoyer.

Alors certes, l'histoire vire un peu à l'ésotérisme new-age, sans doute plus du fait de la nouvelle de Mircea Eliade, "Le Temps d'un centenaire", dont elle est adaptée, que de la volonté de Coppola, qui s'est dit séduit par l'aspect de conte à la Borges de cette histoire : "Il y a de l’action et en même temps, le personnage ne cesse de réfléchir aux implications philosophiques de ce qui lui arrive. Je pensais donc que ça pouvait donner un film existant sur plusieurs niveaux de lecture." Il y a aussi quelques longueurs, et le récit se perd un peu à l'instar de son héros. Coppola revendique d'ailleurs ce rythme : "Quand je regarde les clips vidéo avec leur montage frénétique, j’ai immédiatement envie de prendre le contre-pied et de faire un cinéma plus lent, au tempo mesuré d’autrefois. Mais je crois par ailleurs que, quel que soit le domaine, même quand on arrive à ce qui ressemble à un point d’achèvement, il y a encore quelque chose à faire. Les notes d’un piano sont en nombre fini, mais les mélodies sont, elles, potentiellement infinies."

Le choix de la Roumanie comme décor s'explique par la nationalité de Mircea Eliade ; mais je crois aussi que ce n'est pas un hasard, tant on retrouve par moment une ambiance gothique proche de celle de "Dracula", tourné dans la Transylvanie voisine : le visage sanguinolent du professeur foudroyé evoque la carapace de Gary Oldman, ou la transformation nocturne de Veronika rappelle celle de Mina. Mais les références ne se limitent pas à
l'univers de Bram Stocker : Coppola va chercher aussi du côté de Frankenstein, dans le rapport entre Dominic et Stanciulescu, ou dans le générateur de foudre construit par le savant nazi ; il pioche aussi -entre autre- dans "Le Portrait de Dorian Gray", "Citizen Kane", "Le troisième Homme", "Le Faucon Maltais" ou "Fellini Roma".

J'évoquais Kubrick, avant de lire l'interview de Coppola dans Libération, où il dit : "Quand vous faites quelque chose d’un peu nouveau, il y a d’abord un phénomène de rejet. Je ne m’exclus pas ce réflexe d’ailleurs. Je me suis toujours précipité pour voir chaque nouveau film de Kubrick et j’ai toujours été déçu à la première vision." Je pense que nombreux sont les critiques qui ont boudé le film et qui dans quelques années, disséqueront en DVD des scènes comme celle où une espionne allemande couche avec Dominic, et où son identité est révélée par un motif de la bretelle de son porte-jarretière qui se transforme lentement en croix gammée.

Film de cinéaste et de cinéphile, "L'Homme sans Age" n'a été vu en deux semaines que par 85 000 spectateurs français. Dommage, surtout quand on découvre que 300 000 spectateurs sont allés voir "Saw 4" en une semaine...

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de novembre 2007
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Samedi 17 novembre 2007

Film américain de Ridley Scott

Interprètes :
Denzel Washington (Frank Lucas), Russel Crowe (Inspecteur Ritchie Roberts), Josh Brollin (Inspecteur Trupo), Chiwetel Ejiofor (Huey Lucas)

AmGang.jpg

Durée :
 2 h 37

Note :
7/10

En deux mots
: Parabole sur le rêve américain, ou l'ultralibéralisme version traffic d'hero.

Le réalisateur :
Né en 1937 à Durham (Grande-Bretagne), Ridley Scott est le frère aîné de Tony Scott. Il a commencé comme réalisateur de séries à la BBC. Il passe au grand écran en 1977 avec "Les Duellistes", qui lui vaut le Prix du Jury pour un premier film au Festival de Cannes. Il tourne ensuite en 1979 "Alien, le huitième passager", qui connaît un succès mondial, ainsi que "Blade Runner" en 1982, d'après Philip K. Dick.

Il rencontre son premier échec en 1985 avec "Legend", un film d'heroic fantasy. Il tourne ensuite "Traquée" (1987), "Black Rain" (1988), avant de renouer avec le succès grâce à "Thelma et Louise" en 1991. Après plusieurs films qui sont des semi-échecs ("1492", "Lame de Fond", "A Armes égales"), "Gladiator" vaut à Russel Crowe l'oscar du meilleur acteur en 2001. Suivront ensuite "Hannibal" (2001), "La Chute du Faucon noir" (2002), "Les Associés" (2003), "Kingdom of Heavens" (2005) et "Une grande Année" (2006).

Le sujet : A Harlem en 1968, Frank Lucas, le chauffeur du parrain noir Bumpy Jonhson, décide à la mort de son patron de casser le marché de l'héroïne en allant traiter directement avec les généraux du Kuo Ming Tang dans le Triangle d'Or. Impitoyable et brutal, il battit rapidement une immense fortune, et refuse de se laisser racketter par les policiers ripoux.

L'inspecteur Ritchie Roberts a été mis sur la touche pour avoir restitué un million de dollars trouvés dans la voiture d'un truand. Quand devant l'ampleur des ravages de la drogue, Nixon déclare la guerre au trafic, il est chargé de constituer une équipe d'incorruptibles pour remonter la filière de cette héroïne 100 % pure qui a détroné celle de la French Connection.

La critique : "American Gangster", ce titre n'a été choisi qu'en post-production, de préférence à "Tru Blu'" ou "The Return of Superfly", en référence au film de la Blacksploitation inspiré de Frank Lucas. Pourtant, l'adjectif American est bien le noeud de l'intrigue de ce biopic particulier. Alors que les Etats-Unis s'enfoncent dans un conflit interminable, celui du Vietnam (ça ne vous rappelle rien ?), nous assistons à la résistible ascension d'un parrain d'un nouveau genre, adepte d'une approche de businessman dans le traffic d'héroïne.

Pourtant, la première scène du film, très brève, ne nous laisse aucune illusion sur la nature de Frank Lucas, que l'on voit immoler un type attaché sur une chaise avant de l'achever à bout portant. Contrepoint à cette violence brute, la seconde scène nous montre son patron distribuer aux miséreux des dindes de Thanksgiving, puis tenir un discours conservateur sur la disparition des valeurs nationales, pester contre la raréfaction des petits commerces aux profit des McDonald, et dénoncer ces "Chinetoques qui mettent les Américains au chomage". Ce souci d'agir en notable de la communauté et de reprendre à son compte les fondements de la civilisation américaine, Frank Lucas le modélisera et en fera la pierre angulaire de sa success story

A la réception qui suit les funérailles de Bumpy Johnson, le costume sobre de Lucas tranche avec les costards rutilants des autres postulants à la succession. Car c'est son credo : pour vivre heureux, vivons caché ; la seule fois où il l'oubliera, lors du match Ali-Frazier, la sanction sera immédiate : il se retrouvera avec dans ses pattes et le flic pourri, et le flic incorruptible.

Frank Lucas va à l'église, dit les grâces en famille et professe devant ses frères des préchi-préchas du style : "L'important en affaire, c'est l'honnêteté, l'intégrité et la famille", juste d'avant de flanquer en pleine rue une balle dans le crâne d'un malfrat qui avait osé réclamer son pourcentage. Quand le parrain italien l'invite dans son manoir ramené pierre par pierre du Gloucestershire, l'argument que le gentleman-farmer d'un jour avance pour obtenir une alliance, c'est que le monopole, "c'est anti-américain".


Dans une société où un policier qui restitue à son administration un million de dollars se retrouve au banc de la profession, où l'armée a décidé de ne pas procéder au dépistage de la drogue dans ses rangs au Vietnam, et où artistes, sportifs et politiciens se pressent pour bénéficier des largesses des parrains, l'attitude rigoriste de Lucas apparaît presque comme une posture morale. Lucas et Roberts sont frères par leur isolement dans leur propre camp, et c'est clairement ce que nous montre la fin.

"American Gangster" est un film de producteur, et Ridley Scott n'a été choisi par Universal qu'après que le projet ait déjà bien avancé. Mais il a visiblement pris beaucoup de plaisir à reconstituer cette époque à la fois si proche et si lointaine, cette ère d'avant le téléphone portable, internet et le village mondial ; il ne manque pas un accessoire pour restituer cette ambiance seventies : costumes disco et coiffures afro, rouflaquettes et lunettes sarkoziennes. Il a aussi amené dans ses bagages son acteur fétiche, Russel Crowe, empruntant au passage l'acteur fétiche de son frère Tony, Denzel Washington.

Comme de nombreux films de ce format, "American Gangster" aurait pu être écourter d'un ou deux quarts d'heure, même si on n'a pas le temps de s'ennuyer, grâce à un rythme assez relevé et à une construction classique, mais efficace : le montage parallèle des destins des deux protagonistes qui ne se rencontrent qu'après une heure de film.

S'il n'y avait pas déjà eu "Le Parrain", "Les Affranchis" et "Scarface", "American Gangster" aurait pu postuler au rang de film-culte. Il y a bien une impression de déjà vu, mais grâce à un scénario habile, une réalisation enlevée et un duel de stars certes un peu cabotines, ce film constitue un agréable divertissement.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de novembre 2007
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