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Dimanche 23 décembre 2007

Film américain de Francis Lawrence

Titre original : I Am Legend

Interprètes :
Will Smith (Dr Robert Neville), Sally Richardson Whitfield (Zoe), Alice Braga (Anna)

Legend.jpg

Durée :
 1 h 40

Note :
5/10

En deux mots
: Dans New York livré à des mutants carnassiers, Will Smith joue au Survivor. Quelques scènes haletantes, mais un scénario bien neuneu.

Le réalisateur :
Né à Vienne, Francis Lawrence a grandi à Los Angeles ; il a commencé en réalisant des videoclips pour Jennifer Lopez, Britney Spears ou Shakira. Il a tourné son premier long métrage en 2004, "Constantine", adaptation de la BD paranormale Hellblazer.

Le sujet : A la suite d'une pandémie provoquée par la manipulation d'un virus, la population mondiale a été décimée, et les survivants ont été exterminé par des mutants cannibales qui ne supportent pas la lumière. Dans New York, le Colonel Robert Neville semble être le seul survivant avec sa chienne Sam. Lui-même immunisé, il continue la recherche d'un vaccin qu'il avait commencé juste avant le cataclysme, et se rend tous les midis à l'endroit qu'il a annoncé dans un message lancé à la radio.

La critique : "Je suis une Légende" est un classique de la science-fiction d'épouvante, écrit en 1954 par Richard Matheson, l'auteur de "L'Homme qui rétrécit", et, plus exotique, des "Seins de Glace". Adapté une première fois au cinéma en 1971 par Boris Sagal sous le titre "Le Survivant" avec Charlton Heston dans le rôle titre (version rejetée par l'auteur), ce roman culte faisait l'objet de projets cinématographiques depuis des années, et les noms de James Cameron, Michael Bay ou Paul Verhoeven avaient circulé pour le diriger.

Grâce aux progrès des images de synthèse, il est maintenant facile de tourner dans un Manhattan déserté par les hommes, avec les ponts détruits et des gratte-ciel emballés, et la réalisation a été confiée à Francis Lawrence, sans doute pour sa capacité supposée suite à "Constantine" à mettre en scène des créatures maléfiques.

Le roman de Matheson actualisait le mythe des vampires (Neville allait chercher Dracula de Bram Stocker dans un bibliothèque pour apprendre à lutter contre eux), et le combat entre eux et le survivant, même s'il était raconté du point de vue de ce dernier, permettait de suivre l'émergence d'un nouvel ordre social et biologique instauré par les créatures dans leurs activités diurnes : les néo-vampires finissaient même par condamner Neville dans un tribunal improvisé.

Ici, rien de tel. S'ils présentent les mêmes caractéristiques, photosensibilité extrême et sauvagerie animale, les créatures n'existent que comme cobaye dans le labo du toubib militaire ou comme kamikazes hallucinés. Peu importe l'organisation qu'ils choisissent, peu importe le futur qu'ils nous promettent, leur rôle se limite à surgir du noir pour faire sursauter le spectateur : décidément, il n'est pas dans la culture américaine de s'attarder sur les coutumes de l'ennemi, dont on n'évoque ici que le concept de "dé-évolution sociale".

Non, le vrai sujet du film, c'est New York déserté, envahi par les carcasses de voitures, les biches et les lions, et traversé dans la scène d'ouverture par Will Smith au volant d'un bolide rouge à bandes blanches (réminiscence de Starsky et Hutch ?). Le cinéma, et particulièrement le cinéma hollywoodien joue un rôle d'exorcisme, et ce film s'ajoute à la longue liste des films mettant en scène des villes américaines dévastées, depuis "King-Kong" jusqu'à "La Guerre des Mondes", en passant par "Independance Day" et "A.I.", sans qu'aucun n'ait réussi à approcher la brutalité des images du 11 septembre.

Les scénaristes ayant délibérement fait l'impasse sur la vie côté zombies, difficile de tenir 100 minutes en étant seul au monde, et Will Smith finit par prendre sa chienne pour Wilson, le ballon de volley compagnon de solitude de Tom Hanks. Il y a donc une suite de flash-backs sur l'apparition du mal, dû à des manipulation de laboratoire (ce qui n'était pas dans le roman), la longue chronique des recherches bologiques et la lente plongée dans la folie de Neville, joué par un Will Smith pas très convaincant dans ce registre (Il est bien meilleur quand il double le DVD de "Shrek" ou qu'il chante a capella "I shot the Sheriff" !).

Et puis, la réalisation n'évite pas les poncifs du genre : le sentimentalisme larmoyant de la chambre d'enfant sur musique de violon, la référence obligatoire à Dieu ("Dieu n'est pas responsable. C'est nous."), ou les longs monologues devant les mannequins de la boutique de video.
Intéressant pendant les 40 premières minutes, "Je suis une Légende" ne tient malheureusement pas la distance, et souffre -une fois de plus- d'un scénario absolument pas à la hauteur des effets spéciaux.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de décembre 2007
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Samedi 22 décembre 2007

Film israelien de Eran Kolirin

Titre original : Bikur Ha-Tizmoret

Interprètes :
Sasson Gabai (Toufik), Ronit Elkabetz (Dina), Saleh Bakri (Khaled)

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Durée :
 1 h 26

Note :
6,5/10

En deux mots
: Une fanfare de la police égyptienne échoue dans un bled paumé du désert israélien ; pleins de bons sentiments, mais sympathique.

Le réalisateur :
Né en 1973, Eran Kolirin reçoit le prix Lipper du meilleur scénario en 1999 pour "Zur Hadassim", de Gideon Kolirin. Il réalise en 2004 un téléfilm, "The long Journey".

Le sujet :
Commandée par le Colonel Toufik Zachariya, la Fanfare de Cérémonie de la Police d'Alexandrie a été invitée pour l'inauguration du "centre culturel arabe" de Petah Tikvah. Suite à une erreur de prononciation, elle débarque à Bet Hatikvah, un trou perdu dans le désert à l'autre bout d'Israel. Sanglés dans leurs rutilants uniformes bleu ciel, ils apprennent que le prochain bus ne passera que le lendemain.

Accueillis par Dina, la patronne d'un boui-boui, ils sont hébergés pour la nuit dans le restaurant, chez Dina et chez Itzik, un client qui "fête" justement l'anniversaire de sa femme. Communiquant en anglais, Israéliens et Egyptiens partagent pour une nuit leur isolement et leur solitude

La critique :
Quand celui qu'ils appellent "général", sans doute à cause de son uniforme d'opérette, leur explique que ses hommes et lui sont venus pour l'inauguration d'un centre culturel arabe, la réponse des trois Israéliens présents dans le bar est immédiate : "Ici, il n'y a pas de culture, ni arabe, ni israélienne". Avis confirmé par la suite, à la vision des distractions que les Israeliens peuvent offrir à leurs hôtes d'un soir : un snack blafard, un dancing pour patineurs à roulette et un repas d'anniversaire qui tourne en règlement de compte familial.

Dans ce Bagdad Café du Néguev, le désert n'est pas seulement un environnement écrasant : il est aussi un symbole des vies de ces habitants improbables et de leurs visiteurs imprévus. Désert affectif pour Dina, condamnée à saluer la femme de son amant occassionnel, pour Itzik qui supporte les jérémiades de sa femme et de son beau-père maintenant qu'il est devenu père, pour Papi qui ne réussit à approcher une fille que grâce à la drague accompagnée par Khaled, ou encore pour ce garçon qui reste à côté du taxiphone en attendant un hypothétique appel.

Côté égyptien, le paysage intérieur n'est pas tellement plus peuplé, que ce soit pour Toufik, veuf culpabilisé ou pour Simon qui n'a écrit que quelques mesures de son concerto et qui arrachent des regards rigolards aux autres membres de la fanfare quand il laisse entendre qu'il les dirige parfois. Il n'y a guère que Khaled, à la nonchalance bien peu miltaire, et dont l'anglais approximatif et le donjuanisme ont conduit à cet échouage, qui échappe au téléscopage des solitudes. 

On pense d'emblée à Tati, notamment dans la scène à l'aéroport, où la fanfare pose en rang d'oignon pour un touriste, et dont la photographie est perturbée par l'irruption du charriot de l'homme de ménage ; le burlesque affleure aussi parfois, comme dans la scène où Khaled, Papi et une jeune fille sont assis sur la banquette de la patinoire, Khaled mimant la parade amoureuse que Papi n'arrive pas à improviser.

Privilégiant le plan séquence, jouant sur des cadrages très photographiques et sur toute l'amplitude de l'échelle des plans, Eran Kolirin fait preuve d'une maîtrise appréciable pour un premier long métrage. Par contre, les personnages sont un peu trop stéréotypés pour sortir de cette tonalité de conte posée dès le départ par une voix off commençant par "Il était une fois...", et les bons sentiments ont le goût un peu sirupeux d'une patisserie orientale, ou d'un de ces films égyptiens avec Omar Sharif et Faten Hamama que diffusait la télévision israélienne, et qui conduisent Dina à constater : "Ma vie est un film arabe..."

Un des charmes de ce film réside sans doute dans la discrétion avec laquelle le réalisateur évoque le contexte du Proche-Orient : la présence d'une fanfare égyptienne en Israel peut apparaître comme incongrue, mais ce serait oublier les accords de Camp David ont bientôt trente ans. Dans le café, un musicien est assis à côté d'une photo jaunie d'un char israelien ; il accroche alors discrètement sa casquette par dessus pour masquer cette image qui lui évoque sans doute des souvenirs douloureux. C'est la
seule évocation, furtive, de l'ancien antagonisme des deux pays. Plus que l'opposition, c'est la difficulté de communiquer et de se comprendre qui traverse le film, et elle se manifeste aussi au sein des deux communautés.

Drôle, astucieux et poétique, "La Visite de la Fanfare" n'a sans doute qu'un défaut, celui de chercher un peu trop ostensiblement à émouvoir - et d'y parvenir.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de décembre 2007
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Dimanche 16 décembre 2007

Film belge de Benoît Mariage

Interprètes :
Benoît Poelvoorde (Daniel Piron), Gilbert Melki (Tony Sacchi), François Damiens (Franz), Julie Depardieu (Christelle)

Cowboy.jpg

Durée :
 1 h 36

Note :
6/10

En deux mots
: Fable douce-amère sur les chimères d'hier et la télévision d'aujourd'hui.

Le réalisateur :
Né en 1961 à Virton en Belgique, Benoît Mariage est diplômé en 1987 de l'INSAS, l'école nationale de cinéma. Il est reporter photographe pour la revue Vers l'Avenir pendant une dizaine d'années, puis il tourne plusieurs reportages pour l'émission-culte Strip Tease. Il réalise un court métrage en 1997, "Le Signaleur" qui reçoit le Grand Prix de la Semaine Internationale de la Critique à Cannes. Ce succès lui permet de tourner en 1999 son premier long métrage, "Les Convoyeurs attendent", suivi en 2002 par "L'Autre".

Le sujet : Daniel Piron est le présentateur de Airbag, l'émission de la sécurité routière. Frappé par l'absurdité de son travail et la perte des croyances de sa jeunesse, il décide de retrouver Tony Sacchi, auteur de la spectaculaire prise en otage d'un bus rempli d'adolescents 24 ans plus tôt. Il réussit à convaincre sa chaîne de tourner un documentaire montrant le "voyage cathartique" qu'il compte faire dans le bus de l'époque avec Tony et les otages maintenant âgés de 40 ans. Flanqué d'un cadreur et d'un preneur de son commis d'office, il va aller de désillusion en désillusion.

La critique : Cantonné à la présentation (acrobatique, certes) d'une émission de la Sécurité Routière, délégué aux discours des pots d'adieu, inscrit par son épouse à un cours de promenage de bébé, Daniel Piron se rend compte brusquement "qu'on est devenu tout ce qu'on détestait". Frappé par cette révélation, il veut retrouver la flamme qui l'habitait quand il était venu proclamer son soutien à la cause défendue par Tony Sacchi. Seulement voilà, il va tenter de réaliser ce retour vers le passé avec les procédés de celui qu'il est devenu...

Dans un même mouvement, il approuve son collègue qui affirme "le monde est pire qu'avant", et il refuse de donner sa pièce au petit Roumain qui lui nettoie son pare-brise de force. Il a beau parler de catharsis, théoriser que "l'essentiel même du cinéma, c'est le conflit" et citer en exemple John Ford et ses 48 prises pour la scène finale de "La Chevauchée fantastique", ce qu'il fait se situe au pire niveau de la télé-poubelle d'aujourd'hui et de ses docu-fictions bidonnés.

Grand baratineur, Daniel Piron assène des phrases choc comme "On remonte dans le bus de l'enfer", ou "On sublime le quotidien" pour justifier la mise en scène d'un découpage d'oignons des Zacchi père et fils qu'un habile cadrage et une musique sirupeuse transforment en réconciliation lacrymale. 

On l'a compris, dans le prolongement de "Les Convoyeurs attendent", "Cowboy" est une farce salée-sucrée, et comme toute farce, l'excés fait partie du procédé narratif. Ca fait parfois mouche, comme le décalage burlesque entre le discours emphatique de Daniel Piron et le pragmatisme de ses deux techniciens à la dégaine impayable. Comme dans "La Loi du plus faible" de Lucas Belvaux, Benoît Mariage aligne une collection de trognes savoureuses, barakis hargneux ou figurants hébétés.

Parfois aussi, ça ne prend pas, comme quand Daniel reconstitue la prise d'otage sur le sable de la mer du Nord, ou quand il demande à Liliane, une ex-otage tombée amoureuse de Zacchi, de mettre à sa bouche le mégot qu'il lui avait envoyé de sa prison. Cette exagération un peu lourdingue plombe parfois le rythme et nuit à l'atmosphère d'absurde poétique qui baigne le film, symbolisée par la dernière scène du film où Daniel chante dans une chorale "Non, non, rien n'a changé" des Poppys, dernière illustration de ces adultes aux comportements si enfantins.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de décembre 2007
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Samedi 15 décembre 2007

Film français d'Abdellatif Khechiche

Interprètes : Habib Boufares (Slimane), Hafsia Herzi (Rym), Faridah Benkhetache (Karima), Sabrina Ouazani (Olfa)

Graine.jpg

Durée :
 2 h 31

Note :
7/10

En deux mots
: En réalisant un projet vieux de dix ans, Abdellatif Khechiche ne retrouve la grâce de "L'Esquive" que par intermittence.

Le réalisateur :
Né en 1960 à Tunis, Abdellatif Khechiche arrive en France à Nice à l'âge de 6 ans. Après après avoir pris des cours de théâtre au Conservatoire d'Antibes, il commence une carrière de comédien au théâtre et au cinéma ("Le Thé à la Menthe" d'Abdelkrim Bahloul, "Les Innocents" de Téchiné, "Bezness", de Nouri Bouzid). Il réalise son premier film en 2000, "La Faute à Voltaire" qui obtient le Lion d'Or de la meilleure Première Oeuvre à Venise. Son deuxième long métrage, "L'Esquive", obtient en 2003 quatre Césars, dont celui du meilleur film.

Le sujet : Slimane Beiji travaille depuis 35 ans dans un chantier naval à Séte. Il est séparé de sa femme Souad, qui fait le meilleur couscous au poisson du monde, mais il a gardé un contact étroit avec tous ses enfants. Il vit avec Latifa, qui tient un hôtel meublé où il habite, et la fille de cette dernière, Rym, le considère comme son père. Quand il est licencié, il décide d'investir sa prime dans l'achat d'un vieux rafiot pour le transformer en restaurant. Aidée de Rym, il se lance dans les démarches auprès de la banque, de la mairie, des services sanitaires, pendant que toute la famille se mobilise pour que se réalise le rêve de Slimane.

La critique : Dans "La Faute à Voltaire", Sami Bouajila ditribuait un prospectus invitant à la projection d'un film appelé "La Graine et le Mulet". C'est dire qu'avant de tourner son premier long métrage, Abdellatif Khechiche avait déjà écrit le scénario de ce qui deviendra sept ans plus tard son troisième film. Car s'il a transposé le Nice de son enfance à Séte, il y a forcément beaucoup de choses vécues dans ce conte social, où un homme seul réussit à mobiliser autour de son projet Arabes, Espagnols et Français de souche, famille de sang et famille de coeur, bénévoles et bureaucrates, ce qui ressemble furieusement à une métaphore de ce que représente un tournage ; et quand l'acteur de "La Faute à Voltaire", Mustapha Adouani, tombe malade alors qu'ils avaient commencé les répétitions, c'est à un camarade de travail de son père qu'il s'adresse pour jouer le rôle de Slimane.

On connaît la méthode de travail et la façon de filmer d'Abdellatif Khechiche, réalisateur-acteur formé au théâtre : faire vivre à ses acteurs et comédiens une vie de troupe, répéter longuement les scènes en enrichissant les dialogues des propositions des acteurs, et laisser le temps aux scènes d'aller jusqu'au bout en prenant le risque de saturer. Ces scènes montrées dans la continuité ne sont pas des plans séquence ; au contraire, elles sont jouées et rejouées, filmés sous de nombreux angles, souvent en plans très serrés, et le montage se fait oublier grâce à la force du jeu des acteurs et à l'aptitude si reconnaissable de Khechiche à restituer la tension des affrontements verbaux.

Car dans le cinéma de Khechiche, les femmes compensent la dureté de leur condition par la maîtrise de la parole, alors que les hommes coincés dans l'étau de leur éducation, ne trouvent pas l'accès aux mots pour exprimer leurs émotions. Il y a une proximité entre Krimo, l'adolescent mal à l'aise dans la langue de Marivaux, et Slimane, le vieil homme taiseux qui n'arrive pas à dire l'humiliation de sa vieillesse, de la perte du travail comme de celle du désir.

De même, Rym ou Karima sont les cousines provençales de Lydia et Frida (dont l'actrice, Sabrina Ouazani, jouent ici une des filles de Slimane), et le langage des cités métissé de quelques mots d'arabe se teinte de l'accent du sud, nous valant cette proclamation de Rym: "Quand il y a du couscous, je connais dégun". Il y a donc des scènes captivantes, comme ce repas de famille élargie où les hommes discertent de l'influence de la texture des nouvelles couches sur l'incontinence des enfants pendant que les soeurs sermonent leur frère irresponsable, ou celle où Rym pour convaincre sa mère de ravaler sa fierté et d'aller au repas inaugural de l'autre famille vide son coeur de tout ce trop-plein de responsabilités qu'elle doit assumer. Dans cette dernière scène comme dans l'ensemble du film, la jeune Hafsia Herzi est formidable, ce qu'a reconnu la Mostra de Venise en lui décernant le Prix Marcello-Mastroianni.

Malheureusement, Abdellatif Khechiche n'a pas toujours eu la même préscience du moment où il fallait arrêter la scène, et certaines d'entre elles s'éternisent (la danse du ventre), quand elles ne sonnent pas carrément faux (la crise de Julia), et la tension habilement créée autour du succès ou de l'échec de la soirée inaugurale glisse imperceptiblement vers un sentiment de malaise, où le "comment cela va-t-il se finir ?" se transforme en "quand cela va-t-il se finir ?". 

Si les démarches de Slimane et de Rym endimanchés auprès des décideurs sont assez justes avec les lapsus raymondbarriens de leurs interlocuteurs  ("Un restaurant de couscous, en plus", "C'est comme ça que ça se passe, en France"), les petits complots des notables locaux lors du repas sur le bateau sont un peu caricaturaux, et on regrette de ne pas être resté à un niveau plus symbolique, comme cette demande refusée d'accoster au Quai de la République.

Malgré ces défauts, une durée un poil excessive et une fin ultra cut, "La Graine et le Mulet" est quand même un film passionnant d'un auteur qui évoque à la fois Cassavetes et les frères Dardenne tout en ayant réussi en trois films à créer un style reconnaissable entre tous.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de décembre 2007
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Dimanche 2 décembre 2007

Film américain de James Gray

Titre
original : We own the Night

Interprètes : Joachim Phenix (Bobby), Mark Wahlberg (Joe), Robert Duvall (Burt Grusinsky), Eva Mendes (Amada)

Own.jpg

Durée :
 1 h 54

Note :
6/10

En deux mots
: Le troisième film de James Gray, encensé par la critique, mais un peu décevant.

Le réalisateur :
Né en 1969 à Queen's, James Gray a été marqué par les films de Coppola. A 25 ans, il réalise "Little Odessa" qui obtient le Lion d'Argent à Venise en 1994. Il réalise en 2000 "The Yards", déjà avec Mark Wahlberg et Joachim Phenix.

Le sujet :
A New York, à la fin des années 80, Bobby Green s'est vu confier la gérance d'une boîte de nuit par un notable de la communauté russe. Bobby cache à tout son entourage qu'il est le fils de Burt et le frère de Joe Grusinsky, célèbres membres de la police de New York. Pour essayer de piéger Vadim Nejinski, mafieux brutal qui fréquente la boîte de Bobby, ils demandent à ce dernier de les aider à le piéger. Bobby refuse, mais quand son frère est abattu devant chez lui  et laissé pour mort, et lorsque Nejinski lui annonce que son père est le prochain sur sa liste, il sait qu'il va lui falloir choisir son camp.

La critique :
 "We own the night", c'est la devise inscrite sur l'écusson de la brigade criminelle du NYPD, telle que nous la découvrons sur les photos en noir et blanc qui défilent en ouverture. Pourtant, cette affirmation est battue en brèche à la fin de ces années de ces années 80, tant la mafia russe méprise les policiers qu'elle qualifie de "Mickey Mouse".

Beau générique, belle première scène torride entre Eva Mendes et Joachim Phenix sur "Heart of glass" de Blondie, puis une petite fête chez les flics new-yorkais dans une église, "La Nuit nous appartient" démarre très bien même si d'emblée la photographie de Joaquin Baca-Asay semble bien terne.

Et puis progressivement après tant de promesses, on sent s'installer la déception ; devant le scénario, à la fois invraisemblable (le fils et frère des deux principaux flics antimafia est recruté par les dealers russes qui lui annoncent qu'ils vont buter son père) et prévisible (le fiston qui par amour filial quitte le côté obscur de la force), devant le jeu monolithique de Joachim Phénix qu'on a connu plus inspiré, et devant la vacuité des dialogues ("Ta pauvre mère t'a toujours tout cédé").

On ne peut pas faire le reproche à James Gray de suivre un effet de mode, puisque "Little Odessa" se passait il y a treize ans déjà dans le milieu de la pègre russo-ukrainienne, mais force est de reconnaître que le Russe a détrôné le Français et l'Arabe dans le rôle du méchant du cinéma américain, et ici il n'est pas mieux traité que dans "Les Promesses de l'Ombre", avec un aspect délibérement caricatural qu'on s'attendrait plutôt à trouver chez Besson.

Autant j'ai trouvé la critique sévère, voire de parti pris avec "My Blueberry Nights", autant l'enthousiasme avec laquelle elle a accueilli "La Nuit nous appartient" m'a interloqué. Est-ce la rareté de James Gray qui lui confère une auréole digne de Stanley Kubrick ou de Terrence Malick ? Il fait effectivement tout pour entretenir de mythe naissant, notamment en s'auto-citant (ce qui est une gageure quand on n'a que deux films derrière soi), la scène finale rappelant fortement celle de "Little Odessa" (le terrain vague, le vieil homme agenouillé).

Reste quelques fulgurances, comme la poursuite sous la pluie battante (rajoutée à l'ordinateur), ou certaines scènes aux accents melvilliens. Tirant parfois vers le western, "La Nuit nous appartient"ne peut que nous laisser sur notre faim, quand il ne provoque pas l'agacement devant l'alignement de clichés moralisateurs.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de décembre 2007
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