Film français de Michel Spinosa
Interprètes : Isabelle Carré (Anna M.), Gilbert Melki (Dr André Zanevsky), Anne Consigny (Mme Zanevsky)
Durée : 1 h 46

Note : 7/10
En deux mots : Suspense angoissant et plongée dans la folie érotomane, avec une Isabelle Carré impressionnante.
Le réalisateur : Né en 1963 à Marseille, Michel Spinosa réalise d'abord des courts métrages primés dans de nombreux festivals. En 1994, il tourne son premier long, "Emmène-moi", puis en 2000, "La parenthèse enchantée".
L'histoire : Anna est restauratrice de livres anciens à la Bibliothèque Nationale. Elle vit avec sa mère, et semble assez seule. Un soir, elle tente de se suicider en se jetant sous les roues d'une voiture. Elle en réchappe, mais elle est hospitalisée avec une jambe brisée.
Le chirurgien qui l'a opérée, le Docteur Zanevsky, se montre normalement et déontologiquement prévenant avec elle ; elle interprète ça comme une avance. Elle le suit, lui envoie des lettres enflammées et lui offre des cadeaux. Il la rencontre pour lui demander de cesser immédiatement, sous peine de porter plainte ; elle n'en tient pas compte et continue à le harceler.
La critique : Début du film, plans serrés, Isabelle Carré déplie une trousse de cuir qui contient des instruments : scalpels, bistouris. Elle en empoigne un, gros plan sur son visage résolu... et elle taillade les coutures d'un livre ancien, avec une précision chirurgicale. Rien de menaçant, rien d'inquiétant en apparence. Et pourtant, la tension est déjà installée, par le rythme d'un montage alternant des plans rapprochés détaillant les actions du personnage, et des plans d'ensemble le noyant dans l'immensité majestueuse de la B.N. (et plus tard de la façade de la Madeleine, ou des arcades de l'Hôtel-Dieu), par l'absence de musique redondante, et surtout par le jeu intériorisé d'Isabelle Carré, actrice à l'image douce et sans aspérité et qui là, d'emblée, laisse entrevoir la tectonique de ses émotions.
"Anna M."-"Adèle H." : même titre, même sujet (une femme se persuade être aimée d'un homme qui n'éprouve rien pour elle), et un traitement très différent. Truffaut s'était intéressé à raconter une histoire d'amour à un protagoniste, et le Lieutenant Pinson n'était qu'un ombre dans le récit, alors qu'il portait quand même une part de responsabilité. Chez Spinosa, on s'intéresse aussi au Docteur Zanevsky, un médecin exemplaire de compassion et d'attention, joué par un excellent Gilbert Melki. On le suit dans sa plongée en plein cauchemar, on souffre pour lui de voir sa vie saccagée méthodiquement par Anna, et les policiers refuser de croire que tout ça est tombé sur lui sans motif.
Mais la différence essentielle entre l'approche de Truffaut et celle de Spinosa réside dans la façon de dépeindre la souffrance des deux héroïnes. De par l'époque et l'identité même d'Adèle, et de par son style narratif, Truffaut adopte un certain romantisme, et nous raconte que la folie a découlé de l'amour. Dans "Anna M.", la folie est présente, tapie en elle dès le début, et l'illumination du regard d'Anna quand le médecin lui dit "Bien sûr qu'on va se revoir" annonce déjà la violence de la suite. Spinosa nous décrit froidement le processus, au risque de se répéter, car les tentatives de la jeune femme ont toujours plus ou moins la même nature et pour cadre les mêmes lieux.
Il nous montre la souffrance d'Anna, mais comme celle-ci passe son temps à s'en servir pour faire chanter André, on ne peut à aucun moment s'identifier à elle. Isabelle Carré joue en permanence de l'ambivalence de son personnage, de ce mélange de logique implacable, de violence éruptive et de séduction. Cette ambiguïté culmine dans la scène la plus dure du film, quand Anna, baby-sitter polanskienne, s'en prend aux deux gamines du voisin d'André.
Il est dommage que Spinosa n'ait pas terminé le film avec l'internement d'Anna. La postface n'apporte rien, si ce n'est de s'apesantir sur la piste d'un lien pré-existant entre Anna et André, sous la forme de cette reproduction d'un tableau de Zurbaran. On aurait aimé une fin plus ouverte, la liberté laissée au spectateur de croire ou de ne pas croire à une possible guérison. Reste quand même un thriller psychologique terriblement efficace, une réalisation élégante et une formidable composition d'actrice : c'est déjà pas mal.
Cluny
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