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Samedi 2 février 2008

Film français de Thomas Langmann

Interprètes : Clovis Cornillac (Astérix), Gérard Depardieu (Obélix), Benoît Poelvoorde (Brutus), Alain Delon (Jules César)

Ast-rix.jpg

Durée :
 1 h 53

Note :
2/10

En deux mots
: Un budget pharaonique, une distribution internationale et des effets spéciaux, tout ça pour ressusciter Max Pécas.

Le réalisateur :
Né en 1972 à Paris, Thomas Langmann est le frère de Julien Rassam, lui-même fils de Claude Berri.
 
Le sujet : Alafolix, habitant du village d'Astérix, est amoureux de la princesse grecque Irina, promise par son père au fils de César, Brutus. Le coeur de la belle penche pour le Gaulois, et afin de repousser Brutus, elle annonce qu'elle accordera son coeur au vainqueur des Jeux Olympiques. Brutus, qui complote pour éliminer César, demande à représenter Rome à ces Jeux, alors qu'Astérix, accompagné d'Obélix et de Panoramix, escorte Alafolix pour lui permettre de remporter le défi.

La critique : Cluny s'est interrogé. Doit-il suivre son intuition, se référer à la B-A affligeante et à la promotion franchouillarde, faire confiance à la critique quasi-unamime qui descend en flammes le troisième opus des aventures cinématographiques du petit héros gaulois-gaulliste, et bouder ce naufrage annoncé ? Ou bien doit-il à ses fidèles lecteurs d'endurer ces 113 minutes pour leur offrir la perception clunysienne de cet objet promotionnel qu'il répugne à appeler un film ?  Cluny a choisi, il a accepté de se glisser dans une salle où d'emblée il s'est senti étranger, en l'entendant éclater de rire à la vision de Franck Dubosc en slip kangourou dans la bande-annonce de "Disco".

Par Toutatis ! Que m'arrive-t-il ? Serais-je victime du syndrome Alain Delon ?
Retour à la première personne, donc, pour narrer l'agacement et l'ennui que j'ai ressentis durant la projection. Agacement devant ce qu'il faut appeler de l'escroquerie cumulée à de la captation d'héritage : la plupart des spectateurs se presseront dans une des 815 salles en pensant voir la suite de "Astérix, Mission Cléopâtre". Las, au mieux, ils verront l'avatar d'"Astérix & Obélix contre César", premier épisode poussif de la saga signé de l'immortel auteur des "Bidasses en Folie", Claude Zidi.

L'avatar, car Thomas Langmann a tenté de reproduire les procédés qui avaient fonctionné avec Alain Chabat : prendre l'intrigue comme prétexte pour truffer le film de clins d'oeil à l'actualité avec l'esprit Canal (Jamel, Edouard Baer, les Robins des Bois, Chantal Lauby...). Sauf que l'esprit Canal sans Canal, ça donne une mécanique qui tourne à vide, et que ce faisant, il a perdu le peu de continuité narrative qu'il y avait dans le film de Zidi.

Thomas Langmann est avant tout un producteur, et "Astérix aux Jeux Olympiques" est un film de producteur : pour amortir un tel budget, il faut penser coproduction et distribution européenne. On a donc engagé un ressortissant par public visé : Vanessa Hessler pour l'Italie, Benoît Poelvoorde pour la Belgique, Michael Herbig et Michael Schumacher pour l'Allemagne, Santiago Segura pour l'Espagne, Stéphane Rousseau pour le Québec, Adriana Karembeu pour la Slovaquie et Alain Delon pour le Japon. On rajoute quelques "comiques" hexagonaux : Elie Semoun qui fait de l'Elie Semoun, Frank Dubosc qui fait du Franck Dubosc, Alexandre Astier qui fait du Kaamelot. Vous me direz, dans le 2, Jamel faisait du Jamel, et Edouard Baer de l'Edouard Baer. Certes. Mais eux, ils sont drôles.

Enfin, on complète le vide abyssal du scénario et des "gags" par un appel aux people : Zinedine Zidane, Amélie Mauresmo, Tony Parker, Jean Todt, Michael Schumacher, Dany Brillant et Francis Lalanne s'échappent des pages de Closer pour venir faire leurs cameos, dont l'accumulation achève de transformer ce film en une suite asmathique de sketchs pénibles, que tente de lier la musique de Frédéric Talgorn qui rendrait celle de John Williams presque étherée.

Je ne m'étendrai pas sur la pauvreté des gags. Il suffit de raconter un des premiers : Brutus sur son cheval veut impressionner les Grecs chez qui il vient d'arriver. Il appelle son aigle pour qu'il vienne se poser sur son gant de fauconnier, le rapace le percute et il tombe de cheval, sous les rires de ses légionnaires. Seulement voilà, les rires étaient sur l'écran, pas dans la salle (pourtant de bonne composition !).

Ce n'est un secret pour personne, le tournage s'est déroulé dans un climat délétère, et si Poelvoorde adopte un profil bas dans la promo en France ("Je ne dirai pas que je me suis fendu la gueule. Il ne faut pas mentir"), en Belgique il ne cache pas que que "ce tournage est une machine de guerre qui te lamine. Tes états d'âme, on s'en bat les couilles. En plus, il y avait une ambiance de merde." Je ne retrouve pas le texte d'une interview que j'ai vue récemment, où un des acteurs étrangers expliquait que le plus pénible était l'absence de maîtrise du tournage en vue de l'intégration des effets spéciaux, qui interviennent dans plus de mille plans.

L'utilisation de ces fameux trucages numériques me fait penser à ces gens qui viennent de découvrir un logiciel de P.A.O., et qui en superposant toutes les polices, tous les cliparts et tous les effets Wordart finissent par rendre leur mise en page indigeste. Le propre d'un FX réussi, c'est un peu comme pour le montage, c'est qu'on ne le remarque pas.
 Ici, on ne voit que ça, et cette absence de discrétion souligne encore plus le côté carton-pâte de l'ensemble.

Participer à l'échec d'"Astérix aux Jeux Olympiques" est un acte citoyen, un élément de régulation libérale. C'est se prémunir d'un possible Asterix 4, et libérer quelques centaines de salles pour y montrer de vrais films.

Ave moi, Cluny

par Cluny publié dans : critiques de février 2008
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Mercredi 30 janvier 2008

Film anglais de Nick Broomfield

Interprètes : Elliot Ruiz (Caporal Ramirez), Yasmine Hanani (Hiba), Andrew McLaren (Capitaine Sampson)

Haditha.jpg

Durée :
 1 h 33

Note :
7/10

En deux mots
: Docu-fiction sur une bavure meurtrière des Marines en Irak ; parfois un peu trop didactique, mais indéniablement efficace.

Le réalisateur :
Né en 1948 à Londres, Nick Broomfield a été diplômé de la National Film School avant de réaliser de nombreux documentaires dans les années 70 et 80. En 1993, il tourne "Aileen Wuornos : The Sailing of a Serial Killer", le portrait à une tueuse en série. Il s'intéresse au suicide de Kurt Cobain avec "Kurt & Courtney", puis aux meurtres de Tupac Shakur et Notorious BIG dans "Biggie & Tupac".

Le sujet :
Le 19 novembre 2005 à Haditha en Irak, une patrouille de Marines américains a été touchée par une bombe télécommandée, qui tua un soldat et en blessa grièvement deux autres. Leurs compagnons, commandés par le caporal Ramirez, prirent d'assaut les deux maisons les plus proches du lieu de l'explosion, et tuèrent 24 civils, en majorité des femmes et des enfants.

La critique : Contrairement aux films de guerre sur le conflit de 39-45, ceux qui traitèrent de la guerre du Vietnam n'occultèrent pas les bavures des GIs, en en faisant même le moteur du récit, comme dans "Platoon" d'Oliver Stone ou "Outrages" de Brian De Palma. Mais dans ces deux films ainsi que dans la plupart des autres sur le conflit indochinois, les adversaires et les victimes civils n'étaient vus qu'au travers de la vision des soldats américains, un peu comme les mutants de "Je suis une Légende".

Peut-être parce qu'il est réalisé par un Britannique, le film de Nick Broomfield choisit une autre approche, celle de nous montrer chronologiquement les évènements du point de vue des trois groupes concernés : l'unité des US Marines, les poseurs de bombe et leurs commanditaires, et les habitants dont le malheur fut d'habiter à côté de là où eut lieu l'embuscade.

Le style est celui du documentaire, genre que Broomfield a pratiqué depuis 25 ans : caméra portée, mise au point approximative, grand angle pour réussir à capter les visages dans l'espace réduit d'un Humvee, et même des interviews face à la caméra en ouverure, où les GIs expliquent qu'ils ne savent pas ce qu'ils font ici. 

Il n'y a aucun suspens, puisqu'un intertitre annonce d'entrée que 24 civils ont trouvé la mort lors d'une opération de représailles des soldats américains. On sait donc quel sera le dénouement de cette histoire, et mieux, on devine que les marines et les civils que nous voyons vivre en serons les protagonistes. Les moments de détente, les doutes, les conflits quotidiens des Américains prennent donc une autre dimension, comme quand l'un d'entre eux se moque de son camarade : "T'as quitté Philapdelpie, la capitale américaine du meurtre, pour aller à Haditah, la capitale mondiale ?"

De même, les difficultés du ravitaillement, l'espoir de pouvoir trouver refuge en Jordanie, l'attente d'un enfant, la préparation de la circoncision du petit dernier rythment la vie de ces Irakiens, la vie malgré tout, et font d'eux pour les spectateurs autre chose que ce qu'ils seront pour les Américains, des cibles.

Pour rendre plus crédible ces scènes, Nick Broomfield a choisi le parti pris du réalisme : "J'ai cherché à faire un film aussi réaliste que possible. D'habitude je filme sur le lieu de l'action avec de "vrais" gens, c'est pourquoi j'ai choisi d'ex-Marines pour les rôles de soldats, et des Irakiens récemment exhilés en Jordanie pour les rôles des Irakiens. La caserne est une vraie caserne où vivent des militaires, les maisons aussi sont habitées. Et l'équipe de tournage était réduite, comme pour réaliser un documentaire."

La partie la plus faible est celle consacrée aux poseurs de bombes, car trop démonstrative : il s'agit notamment d'un ancien soldat de l'armée de Saddam chassé de son travail par les occupants avec un billet de 50 $, bon père et brave gars qui ne rechigne pas à boire un petit coup de temps en temps, téléguidé par les Cheiks et les étrangers d'Al-Qaeda ; cette opposition entre résistants patriotes et terroristes manipulateurs est un peu simpliste, d'autant plus qu'elle est soulignée par quelques répliques didactives après l'attentat.

Mais ce propos trop appuyé est contrebalancé par de nombreuses scènes bien plus sobres et qui en disent encore plus, comme ces images filmées par un drone défilant sur un écran de contrôle du PC américain, permettant de guider les missiles qui viennent faucher les petites silhouettes anonymes comme dans un macabre jeu vidéo, ou le plan dans l'hélicoptère sur un marine blessé tenant la photo de sa femme et de son gosse, alors que défile en-dessous la campagne irakienne.

Par sa véracité et sa limpidité narrative, "Battle For Haditha" réussit à suciter à la fois l'émotion et la révolte, à l'instar de deux films étrangement eux-aussi réalisés par des Anglais : "Warriors" de Peter Kosminsky, sur l'impuissance des casques bleus en Bosnie, et "Vol 93", de Paul Greengrass sur le 11 septembre. 

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de janvier 2008
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Jeudi 24 janvier 2008

Film américain de Joel et Ethan Coen

Titre français : Non, ce pays n'est pas fait pour le vieil homme

Interprètes :
Tommy Lee Jones (Shérif Bell), Javier Bardem (Anton Chigurh), Josh Brolin (Llewelyn Moss), Woody Harelson (Carson Wellsrd)

Old-Men.jpg

Durée :
 2 h 02

Note :
8,5/10

En deux mots
: Brillante adaptation du roman de Cormac McCarthy, labyrinthique et décalée, avec un Javier Bardem d'anthologie.

Le réalisateur :
Nés à Minneapolis en 1953 pour Joel et en 1957 pour Ethan, les frères Coen réalisent leur premier film en 1984, "Sang pour Sang", suivi en 1987 d'"Arizona Junior" et en 1991 de "Miller's Crossing". "Barton Fink" reçoit la palme d'Or au Festival de Cannes en 1991. Puis viennent "Le Grand Saut" (1994), "Fargo" (1996), "The Big Lebovski" (1998), "O'Brother" (2000), "The Barber" (2001), "Intolérable Cruauté" (2003) et "Ladykillers" (2004).

Le sujet :
Texas, 1980. Llewelyn Moss chasse l'antilope dans le désert, quand il tombe sur des pick-ups abandonnés, cernés des cadavres ensanglantés de traficants de drogue mexicains. Il trouve alors une sacoche contenant 2 millions de $. Quand il revient sur la scène de crime, il est accueilli par des tueurs auxquels il échappe de justesse. Mais il ne sait pas encore que ce n'est rien à côté du tueur psychopathe qui le suit dorénavant à la trace, Anton Chigurh. Quant au shérif Bell, il comprend que la traque du tueur passera par la femme de Moss.

La critique : Alléluiah, la même semaine nous offre les retours de Tim Burton et des frères Coen. Après des escapades vers les douceurs chocolatées ("
Big Fish" et "Charlie" pour le premier, "Intolérable Cruauté" et "Ladykillers" pour les seconds"), nous retrouvons l'un et les autres dans leur quintessence. Certes, il y avait bien quelques cadavres balancés du haut d'un pont dans "Ladykillers", mais on était évidemment dans le registre de la farce et de la légèreté.

"No Country for Old Men" ne pointe clairement pas dans cette catégorie. Non qu'on n'y retrouve pas le comique de situation, et surtout le comique de mots dans des dialogues étirés jusqu'à l'absurde, chers aux frangins de Minneapolis ; mais la tension de la mise en scène fait écho au style de Cormac McCarthy, mélange du  phrasé de la Bible, du parler des analphabètes et de puissance narrative des prosateurs américains.

Les fères Coen eux-mêmes soulignent la noirceur et la violence de l'histoire, comme l'explique Joel : "Il y a pas mal d'humour dans le livre, même si on ne peut pas franchement le qualifier de roman humoristique. C'est un humour très noir - et c'est la caractéristique qui nous définit. Le livre est également violent, presque sanglant. C'est certainement d'ailleurs le film le plus violent que nous ayons jamais fait." 

Dans une autre interview, ils expliquent que ce qui les avait aussi attirés dans ce roman, c'était le fait que les trois personnages principaux qui se traquent mutuellement ne se rencontrent quasiment jamais, et le rendez-vous final entre Moss et Chigurh ne nous est pas montré, puisque dans la dernière partie, le récit bascule du point de vue du troisième protagoniste. Le style des frères Coen, fait de ralentissements, d'étirement puis de soudaines accélérations, d'alternances de longues scènes de bavardages saugrenus, de brusques explosions et d'ellipses déroutantes s'adapte particulièrement bien à un tel propos.

Un homme trouve une fortune issue du trafic de drogue, il est poursuivi par des Mexicains, puis par un tueur qui élimine ses deux commanditaires, tueur lui-même pisté par un sosie de Michael Schumacher envoyé par un magnat texan, alors que le shérif du lieu du carnage se met sur la piste de ce beau monde : ce résumé est à l'image de l'histoire elle-même, embrouillée et tarabiscotée, et ça n'a aucune importance, puisque la sacoche est un McGuffin, et chaque personnage une incarnation de ce monde qui change dans les années 80.

Josh Brolin incarne Llewelyn Moss, le mec droit dans ses bottes de cowboys (elles jouent d'ailleurs un rôle important) qu'une erreur, ou plutôt deux : celle, morale, d'avoir pris l'argent et celle, prépondérante, d'avoir éprouvé de la pitié pour le seul survivant du carnage, précipitent dans une fuite de motel minable en hôtel décati, mû d'abord par l'appât du gain puis par l'instinct de survie.

Tommy Lee Jone retrouve la frontière Mexicaine de "Trois Enterrements", et un nouveau personnage eastwoodien, mais avec moins de prise sur le destin et encore plus de désenchantement devant la violence quasi technocratique et aveugle qui s'empare du monde.

Cette violence a un visage, celui de Javier Bardem. Dans la catégorie tueur psychopathe, Jude Law avait placé la barre très haut dans "Les Sentiers de la Perdition", avec son personnage tonsuré coiffé d'un chapeau melon trop étroit et qui avait choisi comme couverture la photographie des scènes de crimes. Dorénavant, il faudra faire référence à la performance de Javier Bardem, avec sa coiffure à la Mireille Mathieu, son goût pour le lait et sa bouteille d'air comprimé pour faire sauter les serrures et les crânes. Effrayant quand il tue (il semble en transe quand il étrangle le policier qui l'a arrêté), il est peut-être encore plus inquiétant quand il parle, notamment dans la longue scène où il joue la vie d'un pauvre pompiste à pile ou face.

Cormac McCarthy a expliqué aux frères Coen qu'il avait choisi le nom de Chigurh parce qu'il n'existe nulle part, afin de souligner l'absence d'origine du personnage. Destructeur et indestructible, Anton Chigurh oeuvre pour que le vieil homme du titre que "ce pays est dur à vivre".

Tout à la fois western, polar et road movie, "No Country for Old Men" est certainement le meilleur film des frères Coen depuis "The Big Lebovski", plus sombre et plus grave que ce dernier, tout en suscitant le même rire grinçant. Un bon Ken Loach, un très bon Burton et un excellent frères Coen, l'année 2008 démarre décidément fort bien !

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de janvier 2008
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Mercredi 23 janvier 2008

Film américain de Tim Burton

Titre original : Sweeney Todd - The Demon Barber of Fleet Street

Interprètes :
Johnny Depp (Benjamin Barker/Sweeney Todd), Helena Bonham-Carter (Mrs Lovett), Alan Rickman (Le juge Turpin), Timothy Spall (le bailli Bamford), Sacha Cohen-Baron (Pirelli)

Sweeney.jpg

Durée :
 1 h 55

Note :
7,5/10

En deux mots
: Sweeney aux rasoirs d'argent, plongée gore et gothique dans un univers burtonnien très sombre.

Le réalisateur :
Né en 1958 à Burbanks, Tim Burton a suivi les cours du California Institute of the Arts avant d'être engagé chez Disney, où il participe à l'animation de "Rox et Rouky". Il réalise deux courts métrages "Vincent" et "Frankenweenie", avant de tourner son premier long en 1985 "Pee Wee Big Aventure". En 1988, il rencontre le succès avec "Beetlejuice", joué par Michael Keaton qu'il retrouve en 1988 dans "Batman" et en 1991 dans "Batman, le Défi".
En 1990, il met en scène pour la première fois Johnny Depp dans "Edward aux Mains d'Argent", collaboration qui sera suivie de "Ed Wood" (1994), "Sleepy Hollow" (1999), "Charlie et la Chocolaterie" (2005) et "Les Noces funèbres" (2005). Il réalise aussi "Mars Attack" (1997), "La Planète des Singes" (2001) et "Big Fish" (2004).

Le sujet :
A Londres au XIX° siècle, le barbier Benjamin Barker avait une femme et une petite fille qu'il adorait. Condamné injustement et envoyé au bagne par le juge Turpin qui convoitait sa femme, il revient quinze ans plus tard pour apprendre que sa femme s'est empoisonnée pour échapper au juge, et que celui-ci qui a adopté leur fille Johanna la poursuit de ses assiduités maintenant qu'elle est jeune fille.
Sous le nom de Sweeney Todd, il s'installe au dessus du magasin de tourtes de Mrs Lovett qui le reconnaît et accepte de l'aider dans sa vengeance. Après son premier meurtre, celui du barbier rival Pirelli, il passe par le fil du rasoir de nombreux bourgeois, alors que Mrs Lovett change avec succès sa recette de la tourte à la viande. Elle rêve de pouvoir vivre une vie de bourgeois avec lui et l'apprenti de Pirelli qu'ils ont embauché, mais lui ne rçeve que d'achever sa vengeance.

La critique : Plus que tout autre réalisateur, Tim Burton refait chaque fois le même film avec une capacité toujours étonnante à se renouveler. Chaque scène, presque chaque plan peut passer pour une citation d'un de ses films précédents, et même des plus anciens, puisque dans son premier court métrage, le narrateur (Vincent Price) parlait de "trouver des proies faciles dans le brouillard londonien", et que le salon de Sweeney évoque le grenier de "Beetlejuice" et celui du château d'"Edward aux Mains d'Argent". Le travelling d'ouverture nous montre des engrenages sanguinolents, réminiscence de la machine qui fabriqua Edward, et il se termine sur un fleuve de sang, réplique de la rivière de chocolat de Willy Wonka.

On retrouve aussi la photographie sépia de "Sleepy Hollow", poussée à un tel contraste qu'on s'approche du noir et blanc des premiers courts ou de "Ed Wood", où seul ressort le rouge écarlate de l'hémoglobine, et avec comme distrayante exception le rêve colorisé de vacances familiales de Mrs Lovett en baigneuse pimpante aux côté de M. Todd en estivant dépressif.

En ce qui concerne l'histoire, on comprend ce qui a attiré Tim Burton dans cette comédie musicale de Stephen Sondheim, inspirée d'une légende reprise par Dickens dans Un Conte des deux Villes : des personnages comme la jeune fille innocente ou l'assassin mélancolique, des mécaniques macabres et surtout une ambiance sombre et poisseuse. Il s'agit d'un conte pour adultes misanthropes, avec un ogre métaphorique qui prône la revanche sociale anthropophage et une marâtre aux aspirations petites-bourgeoises.

Pourtant, rarement Tim Burton avait été aussi loin dans la noirceur, et si Johnny Depp a déjà joué pour lui la créature rejetée, le réalisateur raté, le détective trouillard ou le magnat mégalomane, là il incarne un personnage qui entraîne tout d'abord le spectateur dans une certaine sympathie devant l'injustice dont il a été victime, mais qui en préférant la vengeance à la possibilité du bonheur, devient le personnage démoniaque évoqué dans le titre.

Johnny Depp campe ce Gilles de Rais londonien avec une aisance qui accroit le malaise, coiffé comme Robert Smith qui se serait fait des mèches chez Cruella. Il est accompagné par un casting sorti de l'Allée des Embrumes, puisqu'on retrouve Bellatrix Lestrange, Rogue et Pettigrew. Helena Bohnam Carter apporte un contrepoint gouailleur à son lugubre compagnon, Alan Rickman extrait une nouvelle fois la quintessence du salop, Sacha Cohen Baron ("Borat") incarne un barbier pseudo-italien à mi-chemin entre John Galliano et Chris Tucker dans "Le Cinquième Elément", et la jeune Jayne Wisener qui joue Johanna présente une ressemblance trop frappante avec Vanessa Paradis pour que ce ne soit qu'un hasard.

La musique pompière de Sondheim ne vaut pas les carillons entêtants de Danny Elfman, mais elle était forcément comprise dans le package, et certains airs ralentissent le rythme, surtout dans la première partie. Heureusement, la mise en scène de Tim Burton et le jeu de ses acteurs-chanteurs parviennent à insuffler un tempo qui s'accélère sans cesse jusqu'au paroxysme final. Dans ce film, il y a toujours un filtre pour brouiller la netteté de la vision : le verre dépoli d'une fenêtre, le kaleidoscope d'un miroir brisé, les contours du trou par lequel le juge voyeur espionne sa prisonnière, et même la fumée des cheminées de Mrs Lovett, traversée par la caméra dans un de ses vertigineux travelings arrière. Cette absence de netteté, doublée d'une très faible profondeur de champ semble faire écho à la focalisation unique du barbier sur sa vengance, qui l'empêchera de reconnaître à qui il tranche la gorge.

Signalons que même si on sait qu'on est au Grand Guignol, aucun détail de l'oeuvre des rasoirs de M. Todd ne nous est épargné et qu'il faut par moment avoir le coeur bien accroché. Mais "Sweeney Todd" est incontestablement un bon Burton, mélange d'humour macabre et de romantisme gothique, et qui ajoute la comédie musicale à la longue liste des genres essayés par un des réalisateurs les plus créatifs d'Hollywood.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de janvier 2008
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Dimanche 20 janvier 2008

Film américano-taïwanais de Ang Lee

Interprètes :
Tonny Leung Chiu Wai (M. Yee), Tang Wei (Wong Chia Chi), Jaon Chen (Mme Yee), Leehom Wang (Kuang Yumin)

Lust.jpg

Durée :
 2 h 38

Note :
7/10

En deux mots
: "Lacombe Lucien" mixé de "Portier de Nuit" au pays de "l'Empire des Sens" : le retour en Asie réussi pour Ang Lee.

Le réalisateur :
Né en 1954 à Taïwan, Ang Lee étudie le théâtre avant de s'installer aux Etats-Unis en 1978 et de suivre des études de cinéma à New York. Il réalise son premier film en 1992, "Tui Shou", premier volet d'une trilogie chinoise dont le second, "Garçon d'Honneur", obtient l'Ours d'Or à Berlin en 1993 (Le troisième volet est "Salé sucré" en 1994). Il change radicalement de sujet en 1995 avec "Raison et sentiments" inspiré de Jane Austen et qui décroche l'Oscar du meilleur scénario, signé par Emma Thompson et à nouveau l'Ours d'or à Berlin.
Après "The Ice Storm" en 1997, il s'attaque au western en 1999 avec "Chevauchée avec le Diable", au wuxua en 2000 avec "Tigres et Dragons" et au film de superhéros en 2003 avec "Hulk". En 2005, "Le Secret de Brokeback Mountain" obtient le Lion d'or à Venise et l'Oscar du meilleur réalisateur.

Le sujet : Wong Chia Chi est une jeune étudiante de Shangai réfugiée à Hong Kong à cause de l'invasion japonaise. Elle suit son amie dans une troupe de théâtre étudiant qui monte des pièces patriotiques. Quand Kuang le metteur en scène propose à la troupe de passer à la résistance active, et de tuer M. Yee, un dirigeant du parti projaponais, tous acceptent. Se faisant passer pour une riche épouse désoeuvrée, Wong réussit à gagner l'amitié de Mme Yee. Quand elle est est prête à fixer à M. Yee le rendez-vous où il sera exécuté, le couple Yee quitte brusquement Hong Kong, et les étudiants démasqués par celui qui leur a permis de rencontrer M. Yee doivent l'assassiner.
Trois ans plus tard, Wong a repris ses études à Shangai et ne s'est pas remis de cette histoire. Mais quand elle rencontre Kuang et que celui-ci lui apprend que M. Yee est devenu ministre du gouvernement collaborateur, elle accepte de reprendre sa mission.

La critique : Difficile de parler de "Lust, Caution" sans faire référence à la scène finale, ou plutôt à la seconde qui déclenche en cascade toute la fin du film, et qui donne sa perspective à l'histoire. Car si de chassés-croisés en faux rendez-vous, de manoeuvres d'approche en esquives, on sait que la rencontre entre la jeune étudiante idéaliste et le tortionnaire qu'elle doit attirer dans un piège mortel aura inéluctablement lieu, on ne peut prédire si la naissance d'un sentiment ambigu de passion chez l'un comme chez l'autre débouchera sur une autre fin que celle annoncée dès la naissance du complot à Hong Kong.

Ang Lee joue du tempo avec maestria, et réussit ainsi à justifier la longueur du film. Le long flash back qui constitue 80 % du film commence avec l'exil à Hong Kong, la naissance de l'amitié entre les cinq étudiants autour du projet théâtral ; Ang Lee explique en parlant de l'auteure du livre dont est tiré les scénario (et qui avait déjà signé "Fleurs de Shangaï") : "
Eileen Chang décrit la violente émotion ressentie par Wong Chia Chi, alors toute jeune étudiante, après avoir joué sur scène pour la première fois ; sa difficulté à la calmer, même après un souper avec ses amis du théâtre et une promenade. En lisant cela, mon esprit m'a brusquement ramené à ma première expérience sur scène, en 1973 à l'Académie des Arts de Taipei. La même énergie à la fin de la pièce dans laquelle je jouais." Cette réminiscence explique la force de cette scène, qui révèle Wong à elle même et qui sans que les membres de la troupe ne le sachent encore, la désigne comme la seule actrice possible pour le rôle oh combien dangereux de Mme Mak.

Puis vient la première rencontre dans la colonie britannique avec M. Yee, les parties de mah-jong avec Mme Yee et le  rendez-vous annoncé qui oblige Wong à un premier sacrifice qui se révèle dérisoirement inutile par un de ses tours du destin qu'affectionne Ang Lee. La période de Hong Kong se termine par le meurtre de Tsao, qui annonce les scènes érotiques entre Wong et M. Yee, puisqu'on peut appliquer à Ang Lee ce que Truffaut disait de Hitchcock, à savoir qu'il filmait les scènes d'amour comme des scènes de meurtre, et les scènes de meurtre comme des scène d'amour. Ce n'est d'ailleurs sans doute pas un hasard si le film à l'affiche d'un des cinémas de Shangai où se rend Wong est justement "Soupçons" de Sir Alfred.

Partie en courant de la scène du carnage, Wong se réfugie à Shangai, où elle cherche à oublier et à se faire oublier, retrouvant la coiffure discrète, le visage sans maquillage et les vêtements simples de sa période étudiante ; Ang Lee continue à jouer du code théâtral, opposant la simplicité adolescente de Wong et le personnage costumé, coiffé et maquillé comme une actrice de Mme Mak, et que M. Yee traitre si brutalement lors de leur premier rapport sexuel. Cette opposition des apparences fait écho au conflit interne entre la jeune patriote et la femme amoureuse, conflit qui la bouleverse et la met encore plus en danger, et qui s'oppose aux certitudes désanchantée de M. Yee, qui commence à prévoir l'issue de la guerre mais qui ne voit pas d'autre voie que celle d'un répresion toujours plus barbare.

Tony Leung Chiu Wai (à ne pas confondre avec Tony Leung Ka Fai, vu notamment dans "L'Amant", "Election" et "Filatures") est dans le contre-emploi par rapport à ses personnages chez Wong Kar Wai, campant un notable policé dont on sent d'emblée que la violence peut surgir à tous moments. Rodrigo Prieto, le chef opérateur fidèle d'Ang Lee a d'ailleurs choisi de souligner cette folie rentrée en faisant se réfléter la lumière d'ampoules de Noël dans les yeux de M. Yee, afin d'évoquer le rougeoiement d'un tisonnier !

L'ex-mannequin Tang Wei débute au cinéma sous les traits de Wong, et si ses superbes toilettes rappellent parfois celle de Mme Chan 20 ans plus tard, elle a beaucoup plus à dévoiler (au propre comme au figuré) que Maggie Cheung et se sort vraiment bien de ce rôle si complexe et si physique, sachant aussi suggérer beaucoup dans un jeu minimaliste, comme lors de la scène si douloureuse de sa défloraison.

Ang Lee, "faux Chinois à Taïwan qui vit en étranger aux Etats-Unis" tel qu'il se présente, a visiblement investi autant dans ces personnages piégés dans de funestes faux-semblants, qu'il l'avait fait dans ces cowboys condamnés à cacher leur amour, et qui au delà des décalages historiques et culturels, partagent avec lui la difficulté d'affirmer une identité si complexe.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de janvier 2008
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