Film suédois de Tomas Alfredson
Titre original : Låt den rätte komma in
Interprètes : Kare Edebrant (Oskar), Lina Leandersson (Eli), Per Ragnar (Hakan)
Durée : 1 h 54
Note : 7,5/10
En deux mots : Conte macabre et parabole sur l'adolescence dans une Suède glacée, très réussi.
Le réalisateur : Né en 1965 près de Stockholm, Tomas Alfredson est le fils du réalisateur Hans Alfredson. Il a fait partie, puis a dirigé la troupe de
comédie Killinggänget qui a monté des spectacles et réalisé des émissions à la télévision suédoise. Il tourne son premier film en 1995, "Bert,
the last virgin", adaptation satirique d'un livre pour enfants. Il réalise ensuite "Kontorstid" en 2003 et "Four Shades of Brown" en 2005.
Le sujet : Collégien de 12 ans vivant seul avec sa mère dans la banlieue de Stockolm au début des années 80, Oskar est victime de la persécution de trois de
ses camarades de classe. Un soir, il voit débarquer d'un taxi un vieil homme et une fille de son âge qui emménagent à côté de son appartement. Leur premier geste est d'obscurcir les fenêtres, et
alors que l'homme agresse un adolescent pour le vider de son sang, Oskar fait la connaissance de sa mystérieuse voisine.
La critique : Curieuse coïncidence que celle de la sortie de "Morse" quelques semaines après le succès planétaire de "Twilight". A la
lecture des synopsis, on pourrait croire que tous les deux racontent la même histoire, l'amour impossible entre deux ados, un humain et un vampire, dans un décor contemporain. Pourtant, il n'y a
quasiment aucun point commun entre les vampires végétariens de Forks et les deux inquiétantes créatures de Blackeberg, le serial killer maladroit qui tente de saigner les ados comme on tue le
cochon en Lozère, et la gamine blafarde et insensible au froid qui réussit un Rubik'Cube en quelques secondes (ça fout la trouille !).
"Morse" (aucun rapport avec le mammifère marin aux grandes dents, il s'agit du code de Samuel Morse qu'Oskar et Eli utilisent pour communiquer d'un appartement à l'autre, et qui n'est
qu'un détail de l'intrigue) est une adaptation du livre "Let the Right One In" de John Ajvide Linqvist, malheureusement pas encore traduit en français. Apparemment, le roman précisait
certains points : Eli est âgée de plus de 200 ans, elle est un réalité un garçon qui a été castré, l'homme qui l'accompagne est un pédophile et il se transforme en diable à l'hôpital....
Fort heureusement, Tomas Alfredson n'a pas adopté la même démarche d'explicitation. Au contraire même, et c'est tant mieux, car la force du film réside dans l'ambiguité qui le traverse de bout en
bout. De nombreux événements se déroulent hors champ, annoncés dans une bande son très travaillée ; lorsque les personnages sont dans le cadre, il y a souvent un filtre entre eux les spectateurs
: glace embuée, verre dépoli, obscurité des abords de la cité. Et quand rien ne les masque, le recours systématique à une très faible profondeur de champ les isole, à la mesure des solitudes
d'Oskar et Eli.
Oskar apparaît comme un de ces adolescents diaphanes qu'on croise chez Gus Van Sant. Victimisé par des garçons au sadisme ordinaire, il rêve de vengeance le soir chez lui, retournant la bêtise et
la malignité contre les fantômes de ses agresseurs. Les premiers mots qu'il prononce du film, en caleçon et armé d'un couteau dans sa chambre, sont "Crie, crie comme une truie !"; ce
sont ceux-là aussi qu'Eli entend, et qui l'attire vers ce voisin étrange, même à ses (grands) yeux. Il n'est pas vraiment sympathique, tant on a envie de le secouer, de le redresser, de le
relooker, mais comparé à son environnement, il a une forme de pureté que plus personne ne semble avoir dans ce grand ensemble impersonnel.
Car si on ne peut pas vraiment s'identifier à un tueur d'enfant qui transporte son petit matériel dans une malette de docteur, ni à la goule qui saute à la gorge des voisins, les gens "normaux"
n'ont rien pour plaire, que ce soit le petit bourreau à la gueule d'ange, flanqué de ses Crabbe et Goyle, le prof d'E.P.S. qui ne voit rien, les habitants du bloc qui réclament le retour de la
peine de mort, ou même le géniteur d'Oskar qui abandonne son rôle de père cool dès qu'arrive son copain.
Le flou qui nimbe en permanence les personnages s'étend aussi à l'intrigue : qui est cet homme qu'Eli semble dominer, et qu'elle désigne comme son père quand elle vient à l'hôpital ? Pourquoi Eli
demande à Oskar s'il l'aimerait autant si elle était un garçon ? D'où vient cette étrange lassitude chez cette gamine qui avoue avoir douze ans "depuis
longtemps" ? La narration elle-même semble engourdie, avec des moments d'étirement, des explosions de violence (superbe scène finale, vue d'un point de vue bien particulier), et des détours
inattendus.
Tout en inscrivant certaines propriétés des vampires (le danger de l'exposition aux rayons du soleil, la transmission du mal par morsure, l'interdiction de franchir une porte sans y avoir été
invité) au coeur de l'intrigue, "Morse" s'affranchit des codes gothiques usuels avec une distance poétique, servi par les deux jeunes comédiens, particulièrement Lina Leandersson qui
incarne Eli avec une grande finesse, suggérant une maturité bien supérieure à son apparence.
Indéfectiblement lié aux paysages et aux moeurs de la patrie de Lisbeth Salander à l'heure où agonisait Leonid Brejnev, "Morse", fort des prix glanés dans de nombreux festival, va faire
l'objet d'un remake hollywoodien, confié à Matt Reeves, le réalisateur de "Cloverfield". Une chose est sûre : ça sera
peut-être bien, mais ça sera forcément autre chose.
Cluny
Film américain de David Fincher
Titre original : The Curious Case of Benjamin Button
Interprètes : Brad Pitt (Benjamin Button), Cate Blanchett (Daisy), Julia Ormond (Caroline), Taraji P. Henson (Queenie)
Durée : 2 h 26
Note : 7,5 /10
En deux mots : Un nouveau conte américain, tour à tour malicieux et émouvant.
Le réalisateur : Né en 1962 à Denver, David Fincher intègre ILM, la société de Georges Lucas. Il crée ensuite une
société de productions de publicités et de clips musicaux ; ses clips pour Madonna ou Aerosmith lui valent d'être appelé par la Fox pour réaliser en 1992 "Alien 3". En 1994, il rencontre
un succès planétaire avec "Se7en". Suivent en 1996 "The Game", en 1999 "Fight Club", en 2002 "Panic Room" et en 2006 le très intéressant "Zodiac".
Le sujet : Le jour où l'ouragan Katrina frappe la Nouvelle-Orléans, une vieille femme agonise à l'hôpital, veillée par sa fille. A la demande de sa mère,
celle-ci lit le journal écrit par un homme né le 11 novembre 1918, et abandonné par son père sur les marches d'un hospice de vieux, parce que le bébé avait la constitution d'un vieillard. Pris en
pitié par la tenancière noire de l'hospice, le petit Benjamin grandit tout en rajeunissant.
La critique : J'ai toujours confondu Bryan Singer et David Fincher, en raison de l'assonance de leurs patronymes, mais
aussi du parallèlisme de leurs parcours : même génération, même succès la même année ("Usual Suspect" et "Se7en"), même détour par les blockbusters ("Alien" et
"Xmen"), et histoire d'achever de m'embrouiller, sortie quasi-simultanée de leurs derniers films qui leur valent
de se succéder dans ces critiques. Pourtant, après des débuts pareillement prometteurs, si l'un (David) a tenu la distance, l'autre (Bryan) n'a jamais réellement confirmé.
"L'Etrange histoire de Benjamin Button" est tiré d'une nouvelle de Francis Ford Fitzgerald parue en 1921, et dont le héros naissait en 1860. David Fincher a fait le choix de décaler
l'histoire afin de donner naissance à Benjamin à la date symbolique du 11 novembre 1918, et de situer le moment du récit le 29 août 2005, date où Katrina a frappé la Nouvelle-Orléans, ville
natale de Benjamin. Les scénaristes avaient situé l'action dans cette ville, à la différence de la nouvelle de Fitzgerald, et le tournage avait été prévu avant le passage de l'ouragan. Ils ont
non seulement maintenu ce choix malgré les difficultés engendrées par les dégâts, mais ils ont aussi intégré Katrina au récit.
Choix judicieux, car se superposent deux enjeux : celui du long flash-back que représente le journal de Benjamin, et celui de l'arrivée de la tempête tropicale (dont le spectateur connaît les
effets dévastateurs) sur l'hôpital où Daisy révèle l'histoire de Benjamin à sa fille. Cette complexité de la construction du film explique pourquoi on ne s'ennuie pas (ou si peu), durant les
presque 2 h 30 du film. Outre les deux récits imbriqués, David Fincher a introduit d'autres histoires, jouant au passage à l'exercice de style : la narration en ouverture de la construction de
l'horloge de la gare de la Nouvelle-Orléans, dont les spectateurs de l'inauguration découvrent qu'elle marche à l'envers, protestation de son concepteur aveugle contre la mort de son fils à la
Grande Guerre ; les illustrations burlesques des sept (se7en ?) foudroiements d'un pensionnaire de l'hospice maternel ; le récit à la "Amélie Poulain" de l'épisode parisien de la vie de
Daisy, illustration du battement d'aile du papillon.
Il y a d'ailleurs de nombreuses autres évocations de films : l'éducation du jeune vieillard dans une maison de retraite rappelle celle de "La Petite" dans le bordel maternel de la
Nouvelle-Orléans ; Benjamin et la jeune Daisy à l'avant du remorqueur font écho à Rose et Jack à la proue du "Titanic", et l'image de Daisy sur son lit de mort se superpose à celle de
Rose octogénaire sur le Keldysh ; le premier plan du flash-back, un long
travelling aérien descendant le long d'un arbre s'apparente à celui de "Forrest Gump", autre personnage de conte américain traversant son époque. Les similitudes entre le héros au QI
inférieur à 80 et Benjamin sont nombreuses : épisode maritime, participation involontaire à la guerre, alternance de voyages au long cours et de retours au foyer, et elles ne sont certainement
pas fortuites : Eric Roth a signé les deux scénarios.
On pense aussi forcément à "L'Homme sans âge", autre adaptation d'une nouvelle traitant d'un personnage qui rajeunit et
des effets du décalage croissant avec ses proches, même si le traitement est très différent : Coppola s'exprime dans le registre du conte philosophique gothique, Fincher dans celui de la fable
romanesque dans la plus pure tradition hollywoodienne. La première partie, la plus réussie, alterne le grave comme la vision des cercueils rapatriés de l'Argonne annonçant ceux qui reviennent
d'Irak, et le léger, comme la séance d'exorcisme pratiquée par un prédicateur noir ou les péripéties de la vie de la maison de retraite. La seconde partie, moins surprenante, raconte le long
chassé-croisé entre Daisy et Benjamin qui ne vivront le bonheur que quand leurs évolutions temporelles se croiseront à mi-chemin. David Fincher fait alors appel de façon un peu trop voyante aux
grosses ficelles de l'émotion, aidé par la musique d'Alexandre Desplat, mais ça marche quand même, certes de façon intermittente.
Plus consensuel que pour "Zodiac", David Fincher n'en signe pas moins une oeuvre originale et multiforme à la
réalisation brillante, où les effets spéciaux se concentrent sur l'humain et non pas sur la technologie futuriste, et où Brad Pitt et Cate Blanchett par la qualité de leur jeu réussissent à
rendre vraisemblable cette étrange histoire.
Cluny
Film américain de Bryan Singer
Titre original : Valkyrie
Interprètes : Tom Cruise (Comte Von Stauffenberg), Carice Van Houten (Nina Von Stauffenberg), Bill Nighy (Olbricht), Kenneth
Brannagh (Von Tresckow)
Durée : 1 h 50
Note : 5/10
En deux mots : Suspense sans surprise sur l'attentat du 20 juillet 1944, filmé avec une légèreté prussienne.
Le réalisateur : Né en 1965 à New York, Bryan Singer réalise ses premier films en super 8 à l’adolescence. En 1993, il tourne son premier long métrage ,
« Public Access », un thriller qui lui vaut le Grand Prix au festival de Sundance. En 1995, il connaît un succès planétaire avec « Usual Suspect ». En 1998,
il adapte une nouvelle de Stephen King, « Un élève doué », qui fait un flop. Il renoue avec le succès en 2002 avec « X-Men », dont il signe la suite en
2005. En 2006, il réalise "Superman returns".
Le sujet : Aristocrate catholique, le colonel Comte Claus Von Stauffenberg découvre à l'Est les horreurs du régime nazi. Blessé en Lybie alors qu'il combat
avec l'Afrika Korps, il est nommé à Berlin à l'état-major. Il rejoint la conspiration de politiciens opposés au nazisme et de hauts officiers qui veulent éviter la catastrophe à l'Allemagne. Il
prend la tête de la partie militaire de l'opération : alors qu'il déposera une bombe dans le bunker où Hitler tiendra une réunion, les membres de la conspiration à l'état-major déclencheront
l'Opération Walkyrie, destinée à neutraliser les SS et à s'emparer des postes-clé.
La critique : Quelle entrée choisir pour parler de ce film de Bryan Singer produit par Tom Cruise, et objet de polémique
outre-Rhin du fait de l'interprétation du rôle d'un héros national par l'apôtre de la Scientologie ? Peut-on parler de l'intrigue, et du scénario qui tente de raconter l'histoire de l'attentat du
20 juillet 1944 comme un thriller ? Même si on apprend certaines choses sur la partie berlinoise de la conspiration, l'enjeu du suspense est à peu près aussi prenant que celui de la fin de
"L'Evangile selon Saint Mathieu" ou de "La Passion de Jeanne d'Arc" : pas besoin d'avoir vu "La Chute" pour savoir qu'Hitler survivra neuf mois à Von Stauffenberg.
Du coup, les péripéties s'enchaînent mollement : une scène au Q.G. de la Wehrmacht, une scène de réunion des conspirateurs, une scène familiale, une scène au Q.G. de la Wehrmacht... Cette impression de répétition est renforcée par l'annulation in extremis de la première tentative du 15 juillet, et
pourtant montrée intégralement, suspense oblige.
Va-t-on alors se tourner vers la psychologie des personnages ? Là encore, peu de choses à relever : le colonel comte Claus Von Stauffenberg nous est introduit en train d'écrire sous sa tente en
Afrique tout le mal qu'il pense de ce régime. Une fois passée cette ouverture, à part une allusion à sa foi catholique, Bryan Singer s'attache bien moins à ses motivations qu'à son action de
meneur d'hommes. Quant aux autres membres du complot, ils sont réduits à des silhouettes, souvent caricaturales : le politicien manoeuvrier (Goerdeler), le général opportuniste (Fromm), l'autre
général pusillanime (Olbricht)...
L'intérêt du film réside-t-il alors dans la réalisation ? Réponse encore négative, car Bryan Singer semble empêtré par le poids de l'histoire qu'il raconte, et l'utilisation de la grosse
machinerie du cinéma ne surprend jamais, toujours utilisée de manière linéaire : travelings aériens, caméra en plongée qui se met à tourner pour lire l'étiquette du disque qui illustre la
seynette que joue les enfants du comte : Die Walküre, explosion au ralenti, musique orchestrale de John Ottman mille fois entendue. Il n'y a qu'une véritable scène de cinéma, celle du
bureau des transmissions où les employées doivent lever la main quand un message important arrive, et où l'une après l'autre, elles élèvent un bras hésitant et incrédule à la lecture de la
nouvelle de la mort du führer.
Alors, l'aspect plastique du film ? Non, décidément, difficile de s'affranchir des codes imposés par Arno Brecker, l'architecte du régime nazi, et par le
SS-Oberführer Dr. Karl Diebitsch qui, comme nul ne l'ignore, dessina en 1932 l'uniforme de la SS : à croire que cette
esthétique totalitaire et prétentieuse finit
par contaminer la plupart des films qui traitent de la machine bureaucratique du III° Reich. Alors que dans "La Chute", cette grandiloquence prenait
un caractère dérisoire alors que tout Berlin s'effondrait, ici elle est reconstituée à plat, et la caméra joue avec complaisance de la géométrie glaciale des bâtiments nazis.
Quant à l'interprétation, elle ne surprend pas plus. Tom Cruise présente le même aspect lisse que dans toute sa filmographie récente, et l'acteur-producteur a pris soin de ne pas prévoir de rôles
qui auraient pu lui faire de l'ombre : Carice Van Houten (la Rachel Stein de "Black Book") se contente de jouer la
future veuve éplorée, et Kenneth Brannagh n'a qu'un rôle passager.
Ni tentative scientologue de réécrire l'histoire, ni oeuvre originale appuyée sur un moment de l'histoire comme "La Chasse à l'Homme" de Frtz Lang, "To be or not to be" de
Lubitsch ou même "La Nuit des Généraux" d'Anatole Litvak, "Walkyrie" se contente d'être un téléfilm sur grand écran légèrement
ennuyeux, une reconstitution où ne manque pas un bouton aux felbluse, mais où le souffle fait cruellement défaut.
Cluny
Film américain de Sam Mendes
Titre original : Revolutionary Road
Interprètes : Leonardo DiCaprio (Frank Wheeler), Kate Winslett (April Wheeler), Kathy Bates (Helen), Michael Shannon
(John)
Durée : 2 h 05
Note : 8/10
En deux mots : Tragédie du quotidien réalisée au scalpel par un Sam Mendes plus cruel que jamais, et servie par deux très grands acteurs.
Le réalisateur : Né en 1965 en Angleterre, diplômé de Cambridge, Sam Mendes a commencé au théâtre. Engagé par la Royal
Shakespeare Company en 1992, il monte aussi plusieurs pièces à Broadway. Spielberg lui confie la réalisation de "American Beauty" en 1999. Il tourne "Les Sentiers de la
Perdition" en 2002, avec Tom Hanks et Paul Newman, puis en 2006 "Jarhead, la fin de l'innocence" sur la première guerre du Golfe.
Le sujet : Frank et April Wheeler forment un couple admiré de tous, dans la banlieue résidentielle où ils vivent depuis des années avec leurs deux enfants.
Lui, ancien combattant de la seonde guerre mondiale, travaille dans des bureaux dans le centre ville ; elle reste au foyer depuis l'échec de sa carrière d'actrice de théâtre. Le jour de ses
trente ans, alors que Frank a couché avec une secrétaire, April lui propose de réaliser son rêve : s'installer à Paris où elle gagnerait suffisamment d'argent pour lui permettre de trouver sa
voie.
La critique : La première scène se passe dans une soirée, où dans la foule des gens qui discutent, la caméra isole un homme, Frank, et à l'autre bout de la pièce une femme, April. Ils s'approchent, bavardent, plaisantent, et April raconte à Frank ses rêves de devenir
actrice. La seconde scène nous montre Frank dans la salle, April sur scène ; le rideau tombe, applaudissements minimaux, des spectateurs commentent le
naufrage en soulignant combien l'actrice a été mauvaise. Dans la voiture du retour, Frank essaie de réconforter sa femme, que cela exaspère, jusqu'à ce qu'il arrête la voiture et qu'éclate la
scène de ménage où il tape rageusement la carrosserie pour ne pas la frapper.
On comprend que des années se sont écoulées, qu'ils sont mariés et qu'ils ont des enfants. On comprend surtout à la lumière de cette ellipse magistrale que ce n'est pas la chronique du bonheur
conjugal qui sera le sujet du film. D'emblée, le spectateur est plongé dans la contradiction de ce couple, entre un amour qui a existé, basé sur une ambition commune, et qui ne demande qu'à se
raviver, et la banalité du quotidien qui devient d'autant plus insupportable à April que ses voisins magnifient unanimement cet american way of life.
Cette banalité est illustrée par la séquence montrant le trajet de Frank de son pavillon à son bureau, où perdu dans une foule de clones habillés comme lui, costard-cravate et chapeau mou, il
suit le flot semblable à celui des ouvriers de Metropolis, pour atterrir dans un bureau open space où entre deux cigarettes, il fait semblant de vendre des machines Knox dont il est incapable de
préciser l'usage.
Je soupçonne d'ailleurs le malicieux Sam Mendes d'avoir casté des acteurs aux trognes improbables, comme le couple de voisins qui se proclament leurs meilleurs amis, les collègues de bureau de
Frank, ou la Mademoiselle Jeanne avec laquelle il couche pour oublier son changement de décade, tout ça pour opposer encore d'avantage le commun des mortels aux Wheeler, "un couple
sensationnel, tout le monde le dit", incarnés par les icones Leo et Kate dont l'amour est cinématographiquement légitimé depuis dix ans. Rajoutons pour ceux qui ne sont pas abonnés à
Closer que Kate Winslet est Madame Mendes à la ville, et l'on comprendra peut-être ce qui a pu attirer le réalisateur d'"American Beauty" dans cette adaptation du roman de 1961
de Richard Yates.
Je me suis interrogé au début du film pour savoir justement ce que celui qui avait dynamité la middle class dans "American Beauty", égalé Scorcese et Coppola dans "Les Sentiers de la
Perdition", et rejoué un Desert des Tartares burlesque dans "Jarhead, la fin de l'innocence", venait faire dans ce récit linéaire et apparemment répétitif d'un couple qui se
déchire. Et puis rapidement, la cruauté ironique de Sam Mendes apparaît dans le détail, Shep en pyjama et Milly qui pleure, ou le choix de l'immense Kathy Bates, incarnation pour l'éternité de la
menace psychopathe depuis son rôle d'Annie Wilkes dans "Misery" pour jouer Helen, la voisine agente immobilière.
Et puis, la chronique un peu lisse bascule avec l'apparition de John, le fils d"Helen, qui bénéficie d'une permission de sortie de son asile d'aliénés, et qui joue le rôle de l'oracle au cours
d'un repas organisé par compassion par April, proclamant notamment : "Beaucoup sont conscient du vide, mais il faut du cran pour savoir que c'est sans espoir". La prestation
hallucinée de Michael Shannon, véritable sommet du film, a d'ailleurs été remarquée par l'Academy, puisqu'il a été sélectionné aux oscars dans la catégorie Meilleur second rôle masculin -
malheureusement sans grande chance, puisqu'opposé à Heath Ledger.
Dans le Monde, Thomas Sotinel qui n'a pas du tout aimé le film, écrit : "Arrivé au générique de fin, il ne reste rien du souvenir des amants du Titanic, seulement un goût de cendres. C'est
peut-être la vraie raison d'être de ce film." Hypothèse intéressante, et corroborée par la scène où Kate s'abandonne à un éjaculateur précoce dans une
voiture bien moins glamour que celle des cales du paquebot de James Cameron. Mais cet autodafé -à moins que ce ne soit un exorcisme, vu les liens conjugaux des Mendes - représente bien la
principale force de ce film, servi par deux acteurs au sommet de leur art : Leo légèrement empâté, ordinairement lâche, jouant comme un reflet déformé de lui-même, et Kate à fleur de peau,
tragédienne enfermée dans le costume de Samantha Stephens, et qui a déjà raflé le Golden Globe.
J'entendais à la sortie du film deux spectatrices déçues (proche réminiscence de la deuxième scène du film). Elles espéraient "Titanic II, le retour" ; elles avaient eu le droit à un
film d'auteur austère et intelligent, un film qui se mérite. Tant pis pour elle, et tant mieux pour moi.
Cluny
Film américano-britannique de Danny Boyle
Interprètes : Dave Patel (Jamal), Anil Kapoor (Prem Kumar), Freida Pinto
(Latika)
Durée : 2 h 00
Note : 5/10
En deux mots : Danny Boyle signe un film à l'mage de Qui veut gagner des millions ? : c'est moche, de mauvais goût, bourré de grosses ficelles, mais
on regarde et on a un peu honte de quand même bien aimer.
Le réalisateur : Né en 1956 à Manchester, Danny Boyle a d'abord été metteur en scène pour le théâtre. Il a travaillé
aussi à la BBC, pour laquelle il réalise des téléfilms et des épisodes de "L'inspecteur Morse". En 1994, il tourne "Petits Meurtres entre Amis", le premier volet de sa trilogie
avec son acteur fétiche, l'Ecossais Ewan McGregor. Suivent "Trainspotting" en 1996 (deuxième plus grand succés de l'histoire du cinéma britannique) puis "Une vie moins
ordinaire" en 1997.
Il tourne ensuite "La Plage" en 2000, avec Leonardo DiCaprio et Virginie Ledoyen, qui est un échec commercial. Il revient à des films à plus petits
budgets avec "28 jours plus tard" en 2001 et "Millions" en 2004, avant de réaliser une odysée spatiale cheap en 2007, "Sunshine".
Le sujet : Candidat à la version indienne de Qui veut gagner des millions ?, Jamal répond à toutes les questions, alors qu'il vient du bidonville de
Mumbai (ex-Bombay). Immédiatement soupçonné de tricherie, il est arrêté à sa sortie du studio alors qu'il doit revenir le lendemain pour la question finale à 20 millions de roupies (=300 000 €).
Les policiers qui l'interrogent brutalement découvrent que chaque réponse renvoie à un événement de l'histoire de Jamal.
La critique : Il existe des films pour lesquels attribuer une note n'a pas de sens, faute d'avoir défini les critères de cette attribution. C'est le cas pour
"Slumdog millionaire" : je suis persuadé que la plupart des spectateurs ressortiront heureux de la projection, ayant le sentiment d'avoir vu une histoire émouvante, un brin exotique et
façonnée avec roublardise. Il n'en reste pas moins qu'une nouvelle fois, Danny Boyle a réalisé un film de mauvais goût, clinquant, bourré des afféteries à la mode et par ailleurs, non-exempt
d'une vision à la limite du néo-colonialisme.
Cet écart se traduit parfaitement dans la moyenne des étoiles de la critique sur le site Allociné : 2 pour la presse, 4 pour les spectateurs, il est clair que les deux n'ont pas vu la même chose.
Forcément, les critiques n'ont pas pu ne pas voir la caméra tressautante, les cadrages perpétuellement obliques, l'abus du grand angle, les ralentis systématiques, la musique envahissante et la
photographie criarde. Au bout d'un certain temps de ce traitement, je me suis demandé si ce choix délibérément kitsch se voulait une mise en abyme de la vulgarité de l'émission elle-même, qui
présente les mêmes caractéristiques : jinggle omniprésent, étirement infini du suspens, déroulement sans surprise.
Le scénario ne brille pas par son originalité, une fois posée la situation de départ, et l'on retrouve tous les ingrédients du genre : des gentils très gentils, des méchants très méchants
(l'exploiteur d'orphelins, le caïd maffieux), un fourbe bien fourbe, et le gentil-qui-devient-méchant-mais-se-rachète-à-la-fin. La description de l'Inde se limite à quelques cartes postales (le
Taj Mahal, les dhobis lavandiers de Bombay, les call centers), et certaines situations sont montrées sans être expliquées, comme les pogroms anti-mulsumans ou le développement économique et
urbain anarchique.
Amitabh Bachchan aurait deux bonnes raisons d'apprécier "Slumdog millionnaire" : il a présenté Kaun Banega Crorepati, la version indienne de Qui veut gagner des millions ?, et dans le film, le jeune Jamal enfermé dans les W.C. préfére plonger dans la
fosse septique pour pouvoir lui demander un autographe (on apprécie l'humour) ; cependant, Amitabh Bachchan a dénoncé la représentation de son pays dans ce
film comme une nation sous-développée du Tiers monde.
Pourtant, si on laisse au vestiaire son costume de cinéphile, on peut se laisser entraîner dans cette histoire habilement ficelée, faite pour plaire et
qui semble y parvenir, en laissant la midinette qui sommeille en vous s'embarquer dans ce conte de la bergère des bidonvilles et du ramoneur des gares de
triage. Je conseille aux spectateurs de rester pour le générique de fin où on voit Jamal et Latika danser avec quelques centaines de figurants dans le plus pur style Bollywood, assumant enfin sa
kischerie.
Reste que les deux Golden Globes me semblent bien surévalués, même si je n'ai pas encore vu les autres nominés, et notamment "Les Noces rebelles" et "L'étrange histoire de Benjamin
Button", et que faire de Danny Boyle le meilleur réalisateur de 2008 me paraît bien rapide, surtout une année marquée par les films de Paul Thomas Anderson, Chris Nolan, Clint Eastwood et James Gray.
Cluny