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Dimanche 24 février 2008

Film français d'Isabelle Doval

Interprètes :
Anne Brochet (Emma), Jean Senejou (Maxime), Martin Jobert (Esteban), Angela Molina (Louna)

Chateau.jpg

Durée :
 1 h 28

Note :
  5/10

En deux mots
: Comédie diesel, qui met beaucoup de temps à démarrer, desservi par un casting inégal.

La réalisatrice :
Née à Tunis, Isabelle Doval commence sa carrière d'actrice au théâtre avec Jérome Savary  pour "Le Bougeois Gentilhomme" et "Cabaret", ou Thierry Godefry pour "Cotton Club". Elle apparaît au cinéma sous le nom d'Isabelle Dinelli dans "Le plus beau Métier du monde" (1996), "Comme une bête" (1998) ou "La Vérité si je mens 2" (2001). En 2003, elle réalise son premier film, "Rire et Châtiment" où elle met en scène son mari, José Garcia.

Le sujet :
Maxime, 13 ans,  vit avec sa mère avocate, Emma ; son père est mort dix ans auparavant et sa mère n'a jamais réussi à refaire sa vie. Elle est très prise par son travail, et Maxime est tout le temps fourré chez leurs voisins, les Marquès, dont le fils Esteban est devenu son meilleur ami. Quand il apprend que les Marquès vont déménager pour retourner en Espagne, il refuse de perdre Esteban, et se dit que la seule façon d'empêcher son départ est de l'inscrire à un casting pour une comédie musicale.

La critique : Pendant les longs moments d'ennui que j'ai traversés dans la première moitié du film, je me demandais ce qui faisait qu'on entre ou non dans un film, et combien les premières minutes sont déterminantes pour se faire une opinion. Est-ce le scénario, les dialogues, le jeu d'acteur ? Concernant "Un Château en Espagne", je n'avais que le choix de l'embarras, puisqu'il s'agissait d'un peu de tout ça.

Première scène : pique-nique champêtre d'une tribu espagnole en France avec, forcément, corrida pour les garçons, foot pour les hommes, et guitare flamenco pour tout le monde. Puis quelques scènes d'exposition pour comprendre la situation : Maxime souffre du deuil impossible du père et d'une mère absente, et a trouvé une famille de substitution chez ses ibériques voisins. Ajoutons à cela des dialogues qui sonne ultra-faux, et un jeu tout en cabotinage des deux garçons qui occupent l'écran les 75% du temps. La mise en scène ne relève pas l'ensemble, se limitant à un abus de la faible profondeur de champ et à des travelings latéraux en va-et-vient fatigants.

Déception donc par rapport à l'attente que je pouvais avoir suite au premier film plutôt réussi d'Isabelle Doval, "Rire et Châtiment", même si je commençais à me faire la remarque que les reproches que je peux faire à "Un Château en Espagne" (personnages outranciers, situations caricaturales, enfilage de clichés) étaient en germe dans le film précédent, simplement dissimulés sous l'abattage de José Garcia (Son imitation de Joe Dassin ou son histoire de l'ours bleu du Canada, ce n'était pas du Lubitsch, mais qu'est-ce qu'on se marrait !).

Et puis, imperceptiblement, les défauts s'estompent, à moins qu'on s'y habitue, et certaines scènes retrouvent l'efficacité de "Rire et Châtiment", comme la leçon de morale d'Emma qui s'emberlificote dans la dénomination des habitants du Burkina, ou la discussion de la même Emma avec les parents d'Esteban qui se termine en plaidoirie avec effets de manches et trémolos sous leurs yeux hallucinés.

Le petit complot de Maxime donne enfin du rythme au récit, et la fin rompt avec les clichés, tant sur la forme que sur le fond. Ouuvre mineure digne d'un téléfilm de TF1, "Un Château en Espagne" se rachète tardivement en laissant entrevoir la comédie légèrement décalée qu'elle aurait pu être.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de février 2008 communauté : Cinéma
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Samedi 23 février 2008
Film iranien de Hana Makhmalbaf

Titre original : Buda as sharm foru rikht

Interprètes : Nikbathk Noruz (Bakhtay), Abdolali (Le garçon taliban), Abbas Alijone (Abbas)

Cahier.jpg

Durée :
 1 h 21

Note :
  7/10

En deux mots
"Guerre des Boutons" dans l'Afghanistan post-talibans, fable poétique et émouvante de la dernière-née de la dynastie Makhmalbaf.

Le réalisateur :
Né en 1988 à Téhéran, Hana Makhmalbaf est la fille du réalisateur et professeur de cinéma Moshen Makhmalbaf. Elle quitte l'école à 8 ans pour suivre les cours de son père ; c'est à cet âge qu'elle réalise son premier court métrage. En 2003, à 14 ans, elle réalise un documentaire, "The Joy of Madness", sur les difficulté que rencontrait sa soeur Samira pour le tournage de son film "A cinq heures de l'après-midi".

Le sujet :
Bakhtay est une fillette de 6 ans qui vit dans les habitations troglodytes de Bamyan, juste à côté des bouddhas détruits en 2001 par les talibans. En entendant son voisin Abbas réciter son alphabet, elle proclame sa volonté d'aller elle aussi à l'école. Elle part au village afin de trouver l'argent nécessaire pour acheter le cahier indispensable pour être acceptée en classe.

Suite à divers échanges, elle obtient le précieux sésame et se rend à l'école avec Abbas. Mais le maître de l'école de garçons la renvoie vers l'école de filles qui se trouve de l'autre côté de la vallée. En chemin, elle tombe sur un groupe de garçons qui jouent aux talibans...

La critique : Dans la famille Makhmalbaf, après le père Moshen ("Kandahar"), la mère Marziyeh ("Le Jour où je suis devenue femme") et la soeur aînée Samira ("Le tableau Noir"), voici donc la cadette Hana. Comme son père et sa soeur, elle a planté sa caméra dans l'Afghanistan voisine pour parler de la société de ce pays marqué par des années de domination des talibans, à travers le destin d'une petite fille qui revendique son droit à l'éducation.

La réalisatrice a casté des milliers d'enfants de Bamyan et de ses environs avant de trouver ses jeunes acteurs. Patience justifiée, tant le film repose sur les épaules de Nikbathk Noruz présente à l'image dans quasiment toutes les scènes, et tant le choix de cette gamine à la présence à la fois grave et mutine semble judicieux.

La première partie du film se joue sur le ton de la chronique savoureuse, en suivant le cheminement de la débrouillarde Bakhtay qui troque des oeufs contre du pain, du pain contre de l'argent et de l'argent contre le fameux cahier, dans un village où les hommes ne s'étonnent pas de voir une  gamine haute comme trois pommes marchander comme une grande, ou courir après celui qui en la bousculant a fait tomber deux de ses oeufs pour exiger qu'il les lui paie.

Munie de son cahier qui connaîtra progressivement le même sort que celui du voisin de Doinel dans "Les 400 Coups", infatigable trekkeuse, elle visitera l'école des garçons, celle des filles, et même celle des adultes, ce qui nous donne l'occasion de constater que là-bas l 'enseignement de la lecture ne connaît pas la méthode globale, et que Darcos et Robien se réjouiraient de voir les gamins ânonner leur alphabet comme des moulins à prières.

La deuxième partie change brusquement de tonalité, quand la fillette se fait intercepter par une bande de garçons armés de baguettes-kalashnikov, et qui se proclament talibans : pour eux, Bakhtay est impie, Abbas est un espion, et un cerf-volant est un bombardier américain. Comme Bakhtay, on a envie de dire qu'on ne veut pas jouer à ce jeu-là, tant il est réaliste, et tant on ne sait pas s'ils sauront arrêter leurs bras au moment de mettre à exécution leur menace de lapidation.

Ils couvrent le visage de Bakhtay et des autres filles qu'ils ont fait prisonnières de sacs en papier qui représentent la burka, et qui évoque ici le masque de John Merrick. Bakhtay n'a que son état d'enfance à opposer à cette barbarie simulée, et quand le chef de la bande est obligé de dessiner plusieurs cercles de craie pour symboliser sa prison, elle les transforme en marelle.
 
Le rythme est lent, répétitif à l'image des phrases que Bakhtay répète à la fois pour se faire entendre et pour se rassurer, et il y a ça et là quelques maladresses et quelques longueurs. Mais il y a incontestablement un style qui évoque tout à la fois "The Kid", le néo-réalisme et le cinéma soviétique, et la façon de mettre les enfants au centre du récit place "Le Cahier" dans la lignée de "Zéro de Conduite" et "Les 400 Coups".

Cluny
par Cluny publié dans : critiques de février 2008 communauté : Cinéma
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Mercredi 20 février 2008

Film américain de Brian De Palma

Interprètes :
Kel O'Neill (Gabe Blix), Ty Jones (Jim Sweet), Daniel Sherman (B.B. Rush)

Redacted.jpg

Durée :
 1 h 30

Note :
  7/10

En deux mots
: Brian De Palma croise deux de ses obsessions : la violence de la guerre et le pouvoir des images. Dérangeant, foisonnant, passionnant.

Le réalisateur :
Né en 1940 à Newark, Brian De Palma achète une caméra 16 mm avec laquelle il tourne des courts-métrages. En 1963, il réalise son premier long "The Wedding party" avec Robert de Niro, un débutant qu'il présentera à son ami Martin Scorsese. Dans les années 70, il tourne plusieurs films fantastiques : "Les Soeurs de sang", "Phantom of the Paradise" et "Carrie", d'après Stephen King. Il réalise ensuite "Pulsions" (1981), puis "Blow Out"(1982), une adaptation de "Blow Up" avant "Scarface" (1984), un remake du film de Hawks sur un scénario d'Oliver Stone. Suivront notamment "Les Incorruptibles" (1987), "Le Bûcher des vanités" (1991), "Mission Impossible" (1996), "Snake Eyes" (1998), "Mission to Mars" (2000) et "Le Dahlia noir" (2006)

Le sujet :
Une unité de l'armée américaine tient un barrage dans la ville irakienne de Samarra. Il y a là Angel Salazar, qui s'est engagé pour se payer une école de cinéma, et qui filme tout avec son camescope, McCoy qui s'est engagé après le 11 septembre, Blix l'intello qui se réfugie dans la lecture, et le duo infernal, B.B. Rush et Reno, alcooliques et obsédés.

Reno tire sur une voiture qui ne s'arrête pas assez vite au check point, et tue une femme enceinte. Peu après, leur sergent saute sur une mine artisanale. Malgré le désaccord de Mc Coy et de Salazar, Rush et Reno décident alors d'organiser une expédition punitive au cours de laquelle ils violent une irakienne de 15 ans et massacre toute sa famille.

La critique : En 1989, Brian De Palma avait raconté dans "Outrages"
le viol d'une jeune vietnamienne par des soldats américains, ainsi que l'antagonisme entre le sergent Meserve et le soldat Eriksson qui s'était opposé à cette exaction. 19 ans plus tard, la même histoire sert de base au scénario de son nouveau film, avec cette fois comme cadre l'Irak sous occupation américaine. Le recours à une trame identique, inspirée dans les deux cas par des faits réels, n'a rien d'anodin, bien au contraire, ainsi que le souligne Brian De Palma : "Les Français ont appris les leçons de leur guerre d'Indochine. Nous autres Américains n'en avons finalement pas été capables avec notre guerre du Viêtnam."

Mais au-delà des points communs, ce sont les dissemblances qu'il convient de souligner. "Outrages" présentait une facture hollywoodienne classique : recours à des acteurs connus, Michael J. Fox et Sean Penn, construction sur un flash-back, narration hitchcokienne du conflit entre les deux principaux protagonistes. "Outrages" était du un film premier siècle du cinéma, "Redacted" est un film (un objet audiovisuel ?) du siècle d'internet. Il prend la forme d'un patchwork des seuls images qui parviennent à s'exfiltrer de là-bas.

En effet, De Palma part du constat suivant : "L'une des raisons pour lesquelles on ne voit pas tant que ça de personnes dans les rues aux Etats-Unis pour protester contre cette guerre, c'est parce que l'on ne voit pas chez nous les images des pertes civiles et des soldats tués ou blessés, contrairement à ce que l'on voyait pendant la guerre du Viêtnam. Dans le conflit irakien, on ne voit malheureusement que des images que le Pentagone et George Bush veulent bien nous faire voir, destinées à plus ou moins nous rassurer en nous disant : "Ne vous inquiétez pas, tout va bien, nous sommes en train de progresser". Voilà qui explique le titre : redacted, cela signifie rendu propre à la rédaction, ou plus clairement, revu et corrigé.

Ce sont donc des images fractionnées, volées, cachées qui forment le fil de cette histoire. On voit le film tourné au camescope au sein même de l'unité par Angel Salazar, qui espère ainsi le présenter à l'entrée de l'école de cinéma qu'il compte payer avec sa solde, un documentaire (français, bien sûr) esthétisant et au commentaire prétentieux, la vidéo mise sur le blog de la femme du private Mc Coy, les images de propagande d'un site islamiste, la bande d'une caméra de surveillance et les minutes de l'interrogatoire des principaux suspects par la justice militaire.

Images reconstituées bien sûr, avec une évidente jubilation de De Palma pour cet exercice de style, lui qui depuis "Blow Out" décline toutes les façons d'incruster des images dans l'image : il suffit de se rappeler les multiples visions de la scène du combat de boxe de "Snake Eyes". Alors, tout n'est pas du même niveau, et le voyeurisme d'Angel Salazar qui sucite le cabotinage de ses compagnons provoque plusieurs fois le malaise devant le discours haineux et raciste de Rush et Reno, ou devant sa passivité lors du viol insupportable. Mais même ces scènes dérangeantes apportent leur part à la reconstitiution du récit, et à la peinture d'une armée en déroute morale.

Il est intéressant de voir la concomitance des sorties de "Redacted" et de "Battle for Haditha", qui là encore racontent à peu près la même histoire, en choisissant l'un et l'autre des formes renouvelées de narration : puzzle numérique pour le premier, forme documentaire pour le second. Film plus que jamais utile d'un point de vue politique, "Redacted"est aussi une oeuvre passionnante par l'inventivité de sa forme et le parti pris qu'un grand réalisateur peut tirer d'un budget ridicule et de de la contrainte numérique.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de février 2008 communauté : Cinéma
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Lundi 18 février 2008

Film français de Cédric Klapisch

Interprètes : Romain Duris (Pierre), Juliette Binoche (Elise), Fabrice Luchini (Roland), Mélanie Laurent (Laetitia), Albert Dupontel (Jean), Karin Viard (La boulangère), François Cluzet (Philippe)

Paris-K.jpg

Durée :
 2 h 10

Note :
  6/10

En deux mots
: Film choral souvent dissonnant, avec quelques airs plus enjoués.

Le réalisateur :
Né en 1961 à Neuilly, Cédric Klapisch fait une maîtrise de cinéma à Paris et un Master of fine Arts à New York. Il réalise plusieurs courts métrages, dont un faux documentaire sur Jules Marey, "Ce qui me meut", qui donnera le nom à sa maison de production. En 1991, il tourne son premier long métrages, "Riens du tout", avec Fabrice Luchini et Karin Viard. En 1995, il toune dans le cadre de la série d'Arte, Les Années Lycée, "Le Péril Jeune", première collaboration avec Romain Duris.

En 1996, il réalise "Chacun cherche son Chat", puis l'adaptation de la pièce d'Agnès Jaoui "Un Air de Famille", puis un film d'anticipation avec Jean-Paul Belmondo, "Peut-être". "L'Auberge espagnole" (2002), sur un groupe d'étudiant Erasmus à Barcelone, et sa suite "Les Poupées russes" rencontrent un grand succès.

Le sujet :
Pierre vient d'apprendre qu'il souffre d'une maladie de coeur, et que seul la greffe peut lui laisser 50 % de chance de  survie. Elise, sa soeur aînée, mère de trois enfants et célibataire, décide de venir s'occuper de lui. Roland, professeur d'histoire à l'Université, vient d'enterrer son père avec son frère cadet Philippe, d'accepter de tourner un film de vulgarisation sur l'histoire de Paris, et de succomber au charme d'une de ses étudiantes, Laetitia.

Au marché, Elise croise Jean, le poissonnier qui se remet mal de sa séparation avec Caroline, d'autant plus que le marchand de fruits, Franky, tourne autour d'elle. Quant à la boulangère, elle accable ses apprenties...

La critique : Un casting trois étoiles avec un savant mélange d'habitués de la troupe Klapisch (Duris, Luchini, Soualem) et de petits nouveaux (Binoche, Dupontel, Cluzet, Laurent), un retour au pays dans le Paris de Doisneau, voilà qui laissait espérer un nouveau film populaire de qualité comme "Un Air de Famille" ou "L'Auberge espagnole". Malheureusement, Cedric Klapisch rate son "Paris", et au lieu d'un Altman (il cite "Short Cuts" comme source d'inspiration), il nous sert plutôt un Lelouch de la mauvaise période.

Le problème du film choral, c'est que pour éviter le piège du film à sketchs, il faut un fil rouge convaincant et une unité de ton suffisante pour permettre des transitions en douceur. Or, ici, il n'y a ni l'un ni l'autre. L'histoire principale rappellera quelque chose à ceux qui ont vu "Le temps qui reste", de François Ozon : un homme encore jeune apprend qu'il risque de mourir, et il pose alors un regard nouveau sur ce qui l'environne. La gouaille insolente qu'ont mis en exergue Klapisch, Audiard ou Gatlif semble ici éteinte, et Romain Duris joue ce personnage dans le registre du pathos, là où Melville Poupaud faisait passer l'émotion dans la retenue et le silence. 

L'autre écueil que n'a pas su éviter Klapisch se situe dans la disparité artificielle des groupes de personnages qui transforme définitivement "Paris" en une suite décousue de séquences, et dont le zapping permanent finit par perdre le spectateur. Il y a donc des histoires et/ou des personnages qui fonctionnent, comme celui d'Elise, remarquablement incarné par Juliette Binoche, qui en se dévouant pour son frère retrouve un sens à son existence en roue libre, ou celui de Roland sur qui tombe la chappe de la dépression alors qu'il est touché par le démon de midi.

D'autres intrigues ne prennent absolument pas, comme celle de la bande du marché, caricaturale et pesante, à l'image de la scène du restaurant où Gilles Lellouche fait faire la brouette à Julie Ferrier contre sa volonté, ou celle des mannequins qui viennent s'encanailler à Rungis ; Albert Dupontel semble perdu dans ce personnage à l'eau de rose, avec juste une réplique à la hauteur de son talent : à la bombe qui lui dit en découvrant Rungis "C'est fascinant, tous ces fruits, pour moi qui fais mes courses sur internet", il lâche : "Ce qui est fascinant, c'est de faire ses courses sur internet..."

Dans ce patchwork inégal, il y a heureusement quelques bons moments : le personnage de la boulangère xénophobe et moralisatrice jouée par une Karin Viard formidablement odieuse, le streap-tease de Juliette Binoche sur "Sway-Quien sera" chanté par Rosemary Clooney, la première séance de Luchini chez son psy joué par Maurice Bénichou, et surtout le rêve de François Cluzet traumatisé par ce que vient de lui dire son frère, et qui se retrouve en pyjama et en casque de chantier dans l'animation en 3 D qu'il a créée pour vendre ses immeubles.

C'est cette distance amusée, celle qui faisait apparaître un deuxième Duris jouant du pipeau quand il baratinait son banquier dans "Les Poupées russes", qui manque à ce film trop compassé, à limite du prétentieux. A trop vouloir dire (la crise de la quarantaine, les sans-papiers, les SDF, les non-dits familiaux...), Cédric Klapisch a perdu son sens de la narration et dilué son savoir-faire dans une construction artificielle qui traîne en longueur.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de février 2008 communauté : Cinéma
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Dimanche 17 février 2008

Film français de Léa Fazer

Interprètes : Alice Taglioni (Margot), Jocelyn Quivrin (Victor), Thierry Lhermitte (Bervesier), Pascale Arbillot (Juliette)

Univers.jpg

Durée :
 1 h 27

Note :
  7/10

En deux mots
: Comédie assez réussie sur l'égalité des chances dans le monde des affaires racontée au conditionnel pluriel.

Le réalisateur :
Née à Genève en 1965, Léa Fazer fait des études de lettres en Suisse avant de suivre les cours de l'Ecole du Théâtre National de Strasbourg. Elle écrit et joue dans de nombreuses pièces de théâtre avant de réaliser son premier ilm en 2004, "Bienvenue en Suisse".

Le sujet :
Margot et Victor sont deux jeunes avocats d'affaires qui travaillent dans le même cabinet, et qui vivent en couple. Quand l'un des deux associés du cabinet meurt, le survivant, Bervesier, décide de les recevoir pour choisir lequel des deux prendra le poste vacant. Margot et Victor se jurent que quelque soit l'heureux élu, l'autre se réjouira et que leur vie de couple n'en sera pas affectée.

La critique : Longtemps centré sur le microcosme culturel, le cinéma français s'émancipe de la gauche caviar pour s'intéresser au monde de l'entreprise et aux rapports qui le régissent. Des films aussi différents que "Ressources Humaines", "La Question Humaine" ou "Le Tueur" ont choisi de dépeindre cet univers qualifié précisément d'impitoyable, et dont les règles policées qui gouvernent les relations de façade camouflent mal la férocité de la logique libérale. La particularité du film de Léa Fazer est d'aborder cette question sous l'angle de la comédie, en mettant à l'épreuve de la concurrence un jeune couple.

Fréquent dans la comédie anglosaxonne, ce choix innove dans le cadre de la pignolade hexagonale, puisque c'est la première des 27 comédies françaises critiquées dans ces colonnes à avoir opté pour le monde des affaires non comme prétexte ou toile de fond (comme dans "Olé" ou "La Doublure"), mais comme sujet. 

L'autre singularité de "Notre Univers impitoyable" réside dans sa construction scénaristique. Afin d'illustrer les effets sur le couple du choix de l'un ou de l'autre comme associé, Léa Fazer décide de nous montrer l'un et l'autre. Selon que le talon aiguille de Margot se soit cassé ou que le camion ait bloqué le passage de Victor le jour du rendez-vous décisif, deux versions de l'histoire se déroulent devant nous, avec des passages entre ces deux réalités potentielles habilement ouverts par des réflexions du genre "Si c'était toi qui avait eu le poste, ça ne se serait pas passé comme ça".

Le procédé n'est pas nouveau, et Léa Fazer le reconnait en citant sa source d'inspiration, "Pile et Face", de Peter Howitt. Mais ici, cette arborescence se justifie parce qu'elle permet d'illustrer la différence de conséquences selon que ce soit l'homme ou la femme qui ait obtenu la promotion. Comme le dit Alice Taglioni, "Dans le film, et c'est toute son ironie, que ce soit Margot ou Victor qui ait le poste d'associé, la parité est respectée : c'est la catastrophe ! Mon personnage est obligé de coucher avec son patron, Victor doit presque fatalement se taper sa secrétaire."

Là repose l'intérêt du film, mais aussi sa limite : ce n'est pas tant la nature des événements qui arrivent à l'un et/ou à l'autre qui présente l'intérêt essentiel, mais leur comparaison, voire leur opposition. Car Léa Fazer ne trouve pas dans la description des deux options la même créativité qu'elle a mis dans la construction de l'ensemble. On n'échappe pas aux clichés, et dans les deux hypothèses, on ne semble pas savoir que Laurence Parisot dirige le MEDEF depuis plus deux ans.

Léa Fazer a voulu des personnages lisses, afin de mieux illustrer ce que les évènements en font : "Je voulais montrer des personnages qui n'ont pas de "défaut moral". Ils n'ont pas de problèmes majeurs, ils n'ont pas eu une enfance particulièrement malheureuse, ils ont une vie "normale", qui pourrait passer pour banale." Du coup, Margot et Victor sont dans dans la norme, certes, mais la norme de ce type de milieu fait froid dans le dos, et on a du mal à avoir de la sympathie pour eux, ce qui limite l'efficacité du propos.

Il faut plus chercher l'humanité du côté des personnages secondaires, notamment la grande soeur larguée de Margot, dont Léa Fazer parle ainsi : "À l'écran, mon féminisme est incarné par le personnage que joue Pascale Arbillot.
C'est une féministe acharnée. J'adhère à chaque mot qu'elle dit, sauf qu'elle est ridicule. Chaque fois qu'elle ouvre la bouche ça fait rire ! Cette autodérision doit me rassurer."

Grâce à l'effet de miroir entre les deux éventualités, le film bénéficie d'un rythme "à l'américaine", au moins jusqu'aux deux-tiers du film ; après, et sans doute parce qu'on s'est trop éloigné de la situation de départ, on retombe dans un comédie à la française un peu poussive. Néanmoins, par son inventivité formelle et sa cruauté soft "Notre Univers impitoyable" se laisse regarder avec plaisir.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de février 2008 communauté : Cinéma
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