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Samedi 1 mars 2008

Film philippin de Brillante Mendoza

Titre original
: Foster Child

Interprètes : Cherry Pie Picache (Thelma), Eugen Domingo (Bianca), Kier Alonzo (John John)

John-2.jpg

Durée :
 1 h 38

Note :
  6,5/10

En deux mots
"Adieu Philippines", la dernière journée d'un enfant dans sa famille adoptive, filmée comme un documentaire ; Un peu lent, mais parfois poignant sans jamais tomber dans le mélo.

Le réalisateur :
Né en 1960 à San Fernando, dans la province de Pampanga aux Philippines, Brillante Mendoza a suivi des études artistiques à Manille. Il commence sa carrière comme designer pour le cinéma, la télévision et le théâtre. Il a réalisé de nombreuses publicités, avant de tourner son premier film en 2005, "Masahista".

Le sujet :
Dans les bidonvilles de Manille, Thelma est chargée par un service social d'élever des enfants abandonnés jusqu'à leur adoption officielle. Ainsi, avec son mari et ses deux grands fils, elle s'occupe depuis 3 ans de John John qui va être adopté par un couple d'Américains, les Stewart.

La critique :
Le plan d'ouverture se compose d'un lent panoramique partant des gratte-ciels de Manille, puis s'arrête sur un plan fixe tremblotant sur le ciel bleu pendant que défile le générique, puis un panoramique vertical dévoile le bidonville où vit la famille d'accueil de John John. Cette première scène résume un des aspects essentiels du film : la violence de l'opposition entre la très grande richesse de la nouvelle ville et la très grande pauvreté des quartiers où vivent John John et sa famille adoptive.

En effet, aux Philippines, les services sociaux préfèrent confier les enfants à des nourrices de ces quartiers, car là elles savent qu'elles peuvent compter sur des vies de familles qu'elles ne trouvent plus dans les quartiers aisées où les deux parents travaillent. Pourtant, ce qui frappe d'emblée dans "John John", c'est l'absence de misérabilisme. Dans l'enchevêtrement de leur masure, Thelma et les siens ont su aménager une vraie maison, avec télé, photos de famille et rideaux ; même si la douche se fait dans une bassine, tout le monde porte du linge propre, mange à sa faim, et peut compter sur la solidarité des voisins.

Brillante Mendoza se dit très influencé par le cinéma-vérité : "Je souhaitais que la caméra adopte le point de vue d'une personne étrangère aux évènement qui se déroulent, comme s'il s'agissait d'un observateur extérieur." Il filme donc en longs plans séquences, à la suite de ses personnages dans le dédale des ruelles du bidonville, un peu comme Naomi Kawase dans "Shara". La caméra portée se glisse dans le peu d'espace, avec une alternance de plans rapprochés et de plans d'ensemble. Le parti pris de captation de cette exiguité est à l'opposé de celui de Wong Kar Wai dans les couloirs de Mr Koo : pas de montage interne, pas de savants découpages de l'image, mais une volonté de subir cet environnement, quitte à ce que l'image soit brutalement surexposée quand le personnage émerge du labyrinthe.

Pas ou presque pas de musique, un son pris à la volée pour renforcer l'impression documentaire. Ce dépouillement un peu trop systématique peut lasser, comme cette séquence où le fils de Thelma prépare à manger, sans aucune ellipse, de l'ouverture malhabile de la boîte de conserve jusqu'à la cuisson des pâtes. Cette façon de filmer dans la continuité s'avère plus intéressante quand Thelma et Bianca l'assistante sociale arrivent dans les couloirs de l'hôtel de luxe où résident les parents adoptifs. Brillante Mendoza n'avait pas expliqué à l'actrice qui jouait Thelma où elle devait aller, et ses déplacements réellement erratiques soulignent le choc que représente pour elle un tel étalage de richesse, choc qui atteindra son paroxysme dans la scène de la douche.

Plein de tendresse pour ses personnages, "John John" ne juge pas, ne professe aucune doctrine ; il met en scène des gens positifs, tant du côté des nourrices et de leurs encadrantes que du côté des adoptants, même si ceux-ci sont un peu maladroits dans leur jovialité. Il réussit simplement à rendre crédible l'émotion de Thelma, sans recourir au pathos ni aux facilités de mise en scène. Malgré ses longueurs et quelques digressions inutiles, ce film très réfléchi nous permet d'espérer un retour du cinéma phlippin absent des écrans occidentaux depuis la disparition de Lino Brocka.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de mars 2008 communauté : Cinéma
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Mercredi 27 février 2008

Film français de Dany Boon

Interprètes :
Kad Merad (Philippe Abrams), Dany Boon (Antoine Bailleuil), Zoe Félix (Julie Abrams), Line Renaud (Mme Bailleuil)

Chti-copie-1.jpg

Durée :
 1 h 46

Note :
  7/10

En deux mots
: Pagnolade inversée, sympathique et efficace comme un Francis Veber.

Le réalisateur :
Né à Armentières en 1966, Daniel Hamidou commence à présenter des sketchs dans le Nord, puis à Paris. Il se produit pendant dix ans sur scène avant de débuter au cinéma, dans des comédies comme "Le Déménagement" ou "Bimboland". Son rôle dans "Joyeux Noël" dans un registre différent lui vaut sa première nomination au césars. En 2006, il réalise son premier film, "La Maison du Bonheur".

Le sujet :
Philippe Abrams dirige une poste à Salon-de-Provence. Il cherche à se faire muter sur la Côte-d'Azur pour faire plaisir à sa femme, et pour cela, il cherche à se faire passer pour un handicapé. Démasqué, il se voit infliger comme sanction une mutation à Bergues, dans le Nord. Il laisse sa femme dans le sud, et monte prendre son nouveau poste avec la plus grande appréhension.

Accueilli le soir et sous une pluie battante par le postier Antoine Bailleuil, il découvre progressivement les us et coutumes des gens du Nord, ainsi que le parler ch'timi.

La critique : Je suis allé voir "Bienvenue chez les Ch'tis" en me demandant si ce film allait échapper à la malédiction de la bande-annonce des comédies à la française, qui veut que les seuls et uniques passages drôles du film y soient dévoilés. Mon inquiétude reposait aussi sur la minceur du pitch
 (un sudiste terrorisé par le Nord découvre que les gens de là-bas ont dans le coeur le bleu qu'ils n'ont pas dans leur ciel) et la difficulté à tenir la distance avec un argument aussi léger.

Inquiétude doublement levée : il y de nombreux autres passages très drôles, comme l'apparition à la Brando de Michel Galabru qui explique à Kad ce qu'est le Nord et les cheutimis, et qui termine sa péroraison par "Et quand tu croiras avoir tout compris, tu apprendras que serpillère se dit wassingue", ou le coaching très particulier de Kad qui accompagne Dany Boon dans sa tournée pour lui apprendre à résister à la convivialité des usagers.

Certes, l'intrigue brille par sa simplicité, et on ne peut pas dire qu'on aille de surprise en surprise, d'autant qu'à la suite de Kad trimballé par ses guides, nous avons le droit à tous les clichés du Nord : Brel, le R.C. Lens, le carillon du beffroi, le maroilles, le vieux Lille... Seulement, on sent que Dany Boon a travaillé au côté de Francis Veber, au théâtre dans "Le Dîner de Cons" et au cinéma dans "La Doublure", et il le cite d'ailleurs comme référence.  On retrouve en effet le même sens de la mécanique du gag, de l'enchaînement et du rythme que chez le père de François Pignon. On retrouve d'ailleurs aussi la même gentillesse un peu niaise et très vite on devine que tout cela se terminera bien, dans une grande communion interrégionale. 

Mais cet aspect lisse, ce manque d'aspérités se font oublier tant la tendresse que porte Dany Boon pour sa région natale est communicative, portée par sa troupe d'acteurs du cru, dont sa compatriote d'Armentières Line Renaud, Philippe Duquesne (ex Deschiens) ou Guy Lecluyse. 

Peut-être était-ce parce que ça faisait longtemps que je n'avais pas vu un film dans une salle pleine et que le rire est contagieux, mais toujours est-il que ça faisait aussi longtemps que je n'avais pas autant ri à une comédie made in France, Film populaire à l'ancienne, "Bienvenue chez les Ch'tis" après son triomphe dans le Nord (500 000 spectateurs en une semaine) est bien parti pour être un des succés de ce début 2008, mille fois plus mérité que celui d"Astérix aux Jeux Olympiques".

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de février 2008 communauté : Cinéma
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Dimanche 24 février 2008

Film français d'Isabelle Doval

Interprètes :
Anne Brochet (Emma), Jean Senejou (Maxime), Martin Jobert (Esteban), Angela Molina (Louna)

Chateau.jpg

Durée :
 1 h 28

Note :
  5/10

En deux mots
: Comédie diesel, qui met beaucoup de temps à démarrer, desservi par un casting inégal.

La réalisatrice :
Née à Tunis, Isabelle Doval commence sa carrière d'actrice au théâtre avec Jérome Savary  pour "Le Bougeois Gentilhomme" et "Cabaret", ou Thierry Godefry pour "Cotton Club". Elle apparaît au cinéma sous le nom d'Isabelle Dinelli dans "Le plus beau Métier du monde" (1996), "Comme une bête" (1998) ou "La Vérité si je mens 2" (2001). En 2003, elle réalise son premier film, "Rire et Châtiment" où elle met en scène son mari, José Garcia.

Le sujet :
Maxime, 13 ans,  vit avec sa mère avocate, Emma ; son père est mort dix ans auparavant et sa mère n'a jamais réussi à refaire sa vie. Elle est très prise par son travail, et Maxime est tout le temps fourré chez leurs voisins, les Marquès, dont le fils Esteban est devenu son meilleur ami. Quand il apprend que les Marquès vont déménager pour retourner en Espagne, il refuse de perdre Esteban, et se dit que la seule façon d'empêcher son départ est de l'inscrire à un casting pour une comédie musicale.

La critique : Pendant les longs moments d'ennui que j'ai traversés dans la première moitié du film, je me demandais ce qui faisait qu'on entre ou non dans un film, et combien les premières minutes sont déterminantes pour se faire une opinion. Est-ce le scénario, les dialogues, le jeu d'acteur ? Concernant "Un Château en Espagne", je n'avais que le choix de l'embarras, puisqu'il s'agissait d'un peu de tout ça.

Première scène : pique-nique champêtre d'une tribu espagnole en France avec, forcément, corrida pour les garçons, foot pour les hommes, et guitare flamenco pour tout le monde. Puis quelques scènes d'exposition pour comprendre la situation : Maxime souffre du deuil impossible du père et d'une mère absente, et a trouvé une famille de substitution chez ses ibériques voisins. Ajoutons à cela des dialogues qui sonne ultra-faux, et un jeu tout en cabotinage des deux garçons qui occupent l'écran les 75% du temps. La mise en scène ne relève pas l'ensemble, se limitant à un abus de la faible profondeur de champ et à des travelings latéraux en va-et-vient fatigants.

Déception donc par rapport à l'attente que je pouvais avoir suite au premier film plutôt réussi d'Isabelle Doval, "Rire et Châtiment", même si je commençais à me faire la remarque que les reproches que je peux faire à "Un Château en Espagne" (personnages outranciers, situations caricaturales, enfilage de clichés) étaient en germe dans le film précédent, simplement dissimulés sous l'abattage de José Garcia (Son imitation de Joe Dassin ou son histoire de l'ours bleu du Canada, ce n'était pas du Lubitsch, mais qu'est-ce qu'on se marrait !).

Et puis, imperceptiblement, les défauts s'estompent, à moins qu'on s'y habitue, et certaines scènes retrouvent l'efficacité de "Rire et Châtiment", comme la leçon de morale d'Emma qui s'emberlificote dans la dénomination des habitants du Burkina, ou la discussion de la même Emma avec les parents d'Esteban qui se termine en plaidoirie avec effets de manches et trémolos sous leurs yeux hallucinés.

Le petit complot de Maxime donne enfin du rythme au récit, et la fin rompt avec les clichés, tant sur la forme que sur le fond. Ouuvre mineure digne d'un téléfilm de TF1, "Un Château en Espagne" se rachète tardivement en laissant entrevoir la comédie légèrement décalée qu'elle aurait pu être.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de février 2008 communauté : Cinéma
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Samedi 23 février 2008
Film iranien de Hana Makhmalbaf

Titre original : Buda as sharm foru rikht

Interprètes : Nikbathk Noruz (Bakhtay), Abdolali (Le garçon taliban), Abbas Alijone (Abbas)

Cahier.jpg

Durée :
 1 h 21

Note :
  7/10

En deux mots
"Guerre des Boutons" dans l'Afghanistan post-talibans, fable poétique et émouvante de la dernière-née de la dynastie Makhmalbaf.

Le réalisateur :
Né en 1988 à Téhéran, Hana Makhmalbaf est la fille du réalisateur et professeur de cinéma Moshen Makhmalbaf. Elle quitte l'école à 8 ans pour suivre les cours de son père ; c'est à cet âge qu'elle réalise son premier court métrage. En 2003, à 14 ans, elle réalise un documentaire, "The Joy of Madness", sur les difficulté que rencontrait sa soeur Samira pour le tournage de son film "A cinq heures de l'après-midi".

Le sujet :
Bakhtay est une fillette de 6 ans qui vit dans les habitations troglodytes de Bamyan, juste à côté des bouddhas détruits en 2001 par les talibans. En entendant son voisin Abbas réciter son alphabet, elle proclame sa volonté d'aller elle aussi à l'école. Elle part au village afin de trouver l'argent nécessaire pour acheter le cahier indispensable pour être acceptée en classe.

Suite à divers échanges, elle obtient le précieux sésame et se rend à l'école avec Abbas. Mais le maître de l'école de garçons la renvoie vers l'école de filles qui se trouve de l'autre côté de la vallée. En chemin, elle tombe sur un groupe de garçons qui jouent aux talibans...

La critique : Dans la famille Makhmalbaf, après le père Moshen ("Kandahar"), la mère Marziyeh ("Le Jour où je suis devenue femme") et la soeur aînée Samira ("Le tableau Noir"), voici donc la cadette Hana. Comme son père et sa soeur, elle a planté sa caméra dans l'Afghanistan voisine pour parler de la société de ce pays marqué par des années de domination des talibans, à travers le destin d'une petite fille qui revendique son droit à l'éducation.

La réalisatrice a casté des milliers d'enfants de Bamyan et de ses environs avant de trouver ses jeunes acteurs. Patience justifiée, tant le film repose sur les épaules de Nikbathk Noruz présente à l'image dans quasiment toutes les scènes, et tant le choix de cette gamine à la présence à la fois grave et mutine semble judicieux.

La première partie du film se joue sur le ton de la chronique savoureuse, en suivant le cheminement de la débrouillarde Bakhtay qui troque des oeufs contre du pain, du pain contre de l'argent et de l'argent contre le fameux cahier, dans un village où les hommes ne s'étonnent pas de voir une  gamine haute comme trois pommes marchander comme une grande, ou courir après celui qui en la bousculant a fait tomber deux de ses oeufs pour exiger qu'il les lui paie.

Munie de son cahier qui connaîtra progressivement le même sort que celui du voisin de Doinel dans "Les 400 Coups", infatigable trekkeuse, elle visitera l'école des garçons, celle des filles, et même celle des adultes, ce qui nous donne l'occasion de constater que là-bas l 'enseignement de la lecture ne connaît pas la méthode globale, et que Darcos et Robien se réjouiraient de voir les gamins ânonner leur alphabet comme des moulins à prières.

La deuxième partie change brusquement de tonalité, quand la fillette se fait intercepter par une bande de garçons armés de baguettes-kalashnikov, et qui se proclament talibans : pour eux, Bakhtay est impie, Abbas est un espion, et un cerf-volant est un bombardier américain. Comme Bakhtay, on a envie de dire qu'on ne veut pas jouer à ce jeu-là, tant il est réaliste, et tant on ne sait pas s'ils sauront arrêter leurs bras au moment de mettre à exécution leur menace de lapidation.

Ils couvrent le visage de Bakhtay et des autres filles qu'ils ont fait prisonnières de sacs en papier qui représentent la burka, et qui évoque ici le masque de John Merrick. Bakhtay n'a que son état d'enfance à opposer à cette barbarie simulée, et quand le chef de la bande est obligé de dessiner plusieurs cercles de craie pour symboliser sa prison, elle les transforme en marelle.
 
Le rythme est lent, répétitif à l'image des phrases que Bakhtay répète à la fois pour se faire entendre et pour se rassurer, et il y a ça et là quelques maladresses et quelques longueurs. Mais il y a incontestablement un style qui évoque tout à la fois "The Kid", le néo-réalisme et le cinéma soviétique, et la façon de mettre les enfants au centre du récit place "Le Cahier" dans la lignée de "Zéro de Conduite" et "Les 400 Coups".

Cluny
par Cluny publié dans : critiques de février 2008 communauté : Cinéma
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Mercredi 20 février 2008

Film américain de Brian De Palma

Interprètes :
Kel O'Neill (Gabe Blix), Ty Jones (Jim Sweet), Daniel Sherman (B.B. Rush)

Redacted.jpg

Durée :
 1 h 30

Note :
  7/10

En deux mots
: Brian De Palma croise deux de ses obsessions : la violence de la guerre et le pouvoir des images. Dérangeant, foisonnant, passionnant.

Le réalisateur :
Né en 1940 à Newark, Brian De Palma achète une caméra 16 mm avec laquelle il tourne des courts-métrages. En 1963, il réalise son premier long "The Wedding party" avec Robert de Niro, un débutant qu'il présentera à son ami Martin Scorsese. Dans les années 70, il tourne plusieurs films fantastiques : "Les Soeurs de sang", "Phantom of the Paradise" et "Carrie", d'après Stephen King. Il réalise ensuite "Pulsions" (1981), puis "Blow Out"(1982), une adaptation de "Blow Up" avant "Scarface" (1984), un remake du film de Hawks sur un scénario d'Oliver Stone. Suivront notamment "Les Incorruptibles" (1987), "Le Bûcher des vanités" (1991), "Mission Impossible" (1996), "Snake Eyes" (1998), "Mission to Mars" (2000) et "Le Dahlia noir" (2006)

Le sujet :
Une unité de l'armée américaine tient un barrage dans la ville irakienne de Samarra. Il y a là Angel Salazar, qui s'est engagé pour se payer une école de cinéma, et qui filme tout avec son camescope, McCoy qui s'est engagé après le 11 septembre, Blix l'intello qui se réfugie dans la lecture, et le duo infernal, B.B. Rush et Reno, alcooliques et obsédés.

Reno tire sur une voiture qui ne s'arrête pas assez vite au check point, et tue une femme enceinte. Peu après, leur sergent saute sur une mine artisanale. Malgré le désaccord de Mc Coy et de Salazar, Rush et Reno décident alors d'organiser une expédition punitive au cours de laquelle ils violent une irakienne de 15 ans et massacre toute sa famille.

La critique : En 1989, Brian De Palma avait raconté dans "Outrages"
le viol d'une jeune vietnamienne par des soldats américains, ainsi que l'antagonisme entre le sergent Meserve et le soldat Eriksson qui s'était opposé à cette exaction. 19 ans plus tard, la même histoire sert de base au scénario de son nouveau film, avec cette fois comme cadre l'Irak sous occupation américaine. Le recours à une trame identique, inspirée dans les deux cas par des faits réels, n'a rien d'anodin, bien au contraire, ainsi que le souligne Brian De Palma : "Les Français ont appris les leçons de leur guerre d'Indochine. Nous autres Américains n'en avons finalement pas été capables avec notre guerre du Viêtnam."

Mais au-delà des points communs, ce sont les dissemblances qu'il convient de souligner. "Outrages" présentait une facture hollywoodienne classique : recours à des acteurs connus, Michael J. Fox et Sean Penn, construction sur un flash-back, narration hitchcokienne du conflit entre les deux principaux protagonistes. "Outrages" était du un film premier siècle du cinéma, "Redacted" est un film (un objet audiovisuel ?) du siècle d'internet. Il prend la forme d'un patchwork des seuls images qui parviennent à s'exfiltrer de là-bas.

En effet, De Palma part du constat suivant : "L'une des raisons pour lesquelles on ne voit pas tant que ça de personnes dans les rues aux Etats-Unis pour protester contre cette guerre, c'est parce que l'on ne voit pas chez nous les images des pertes civiles et des soldats tués ou blessés, contrairement à ce que l'on voyait pendant la guerre du Viêtnam. Dans le conflit irakien, on ne voit malheureusement que des images que le Pentagone et George Bush veulent bien nous faire voir, destinées à plus ou moins nous rassurer en nous disant : "Ne vous inquiétez pas, tout va bien, nous sommes en train de progresser". Voilà qui explique le titre : redacted, cela signifie rendu propre à la rédaction, ou plus clairement, revu et corrigé.

Ce sont donc des images fractionnées, volées, cachées qui forment le fil de cette histoire. On voit le film tourné au camescope au sein même de l'unité par Angel Salazar, qui espère ainsi le présenter à l'entrée de l'école de cinéma qu'il compte payer avec sa solde, un documentaire (français, bien sûr) esthétisant et au commentaire prétentieux, la vidéo mise sur le blog de la femme du private Mc Coy, les images de propagande d'un site islamiste, la bande d'une caméra de surveillance et les minutes de l'interrogatoire des principaux suspects par la justice militaire.

Images reconstituées bien sûr, avec une évidente jubilation de De Palma pour cet exercice de style, lui qui depuis "Blow Out" décline toutes les façons d'incruster des images dans l'image : il suffit de se rappeler les multiples visions de la scène du combat de boxe de "Snake Eyes". Alors, tout n'est pas du même niveau, et le voyeurisme d'Angel Salazar qui sucite le cabotinage de ses compagnons provoque plusieurs fois le malaise devant le discours haineux et raciste de Rush et Reno, ou devant sa passivité lors du viol insupportable. Mais même ces scènes dérangeantes apportent leur part à la reconstitiution du récit, et à la peinture d'une armée en déroute morale.

Il est intéressant de voir la concomitance des sorties de "Redacted" et de "Battle for Haditha", qui là encore racontent à peu près la même histoire, en choisissant l'un et l'autre des formes renouvelées de narration : puzzle numérique pour le premier, forme documentaire pour le second. Film plus que jamais utile d'un point de vue politique, "Redacted"est aussi une oeuvre passionnante par l'inventivité de sa forme et le parti pris qu'un grand réalisateur peut tirer d'un budget ridicule et de de la contrainte numérique.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de février 2008 communauté : Cinéma
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