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Samedi 12 avril 2008

Film français de Robert Guédiguian

Interprètes :
Ariane Ascaride (Muriel), Jean-Pierre Darroussin (François), Gérard Meylan (René)



Durée :
1 h 42

Note :
  4/10

En deux mots
: De retour à Marseille, Guédiguian nous pond un polar psychologique prétentieux et mou du genou.

Le réalisateur :
Né en 1953 à Marseille, Robert Guédiguian a grandi dans le quartier populaire de l'Estaque. Après des études de sociologie (il a écrit une thèse sur la perception de l'Etat dans le milieu ouvrier), il suit sa compagne Ariane Ascaride à Paris, où il devient scénariste. Il réalise son premier film en 1980, "Dernier Eté", déjà avec Gérard Meylan et Ariane Ascaride, qui tourneront 14 films avec lui, rejoint par Jean-Pierre Darroussin sur 12 films.

Suivent "Rouge Midi" (1983), "Ki lo sa ?" (1985), "Dieu vomit les Tièdes" (1989), "A l'Amour à la Mort" (1995), "Marius et Jeannette" (1997), "A la place du Coeur" (1998), "A l'attaque !" (2000), "La Ville est tranquille" (2001), "Marie-Jo et ses deux Amours" (2002), "Le Promeneur du Champ de Mars" (2005) et "Voyage en Arménie" (2006).

Le sujet :
Ancienne braqueuse, Muriel possède un magasin de luxe à Aix. Quand son fils Martin est enlevé et qu'on lui demande une rançon, elle fait appel à ses deux complices d'autrefois, François et René, qu'elle avait perdu de vue après qu'elle ait exécuté un bijoutier lors d'un braquage dans un parking. Ils réunissent la somme demandée, mais lors de la remise de la rançon, Martin est abattu sous les yeux de sa mère.

Elle demande à ses deux amis de ne plus la voir, et absorbent des barbituriques dans sa boutique. Mais elle est sauvée, un homme ayant appelé les secours avec le portable de son fils. Comprenant qu'elle ne trouvera pas de répit tant qu'elle n'aura pas retrouvé l'assassin de son fils, François et René se lancent sur sa piste...

La critique : "Lady Jane", c'est à la fois le surnom que son père donnait à Muriel en référence à la chanson de 1966 des Stones, le tatouage gravé sur son avant-bras qu'elle présenta à sa victime avant de l'exécuter froidement, et le nom de la boutique de luxe qu'elle a ouvert à Aix avec l'argent de ses braquages quand elle s'est retirée des affaires.

La première image de ses années de banditisme, c'est celle de son rêve qui ouvre le film, où avec François et René, tous trois dissimulés sous des masques de Jean Marais dans "Le Bossu", ils distribuent des manteaux de fourrures aux ouvrières de l'Estaque. On nous présente donc les trois compères comme de sympathiques Robin des Bois, pratiquant la redistribution des richesses, et coulant une pré-retraite bien méritée entre Aix et les calenques.

Pourtant, le kidnapping de Martin ne semble pas dû au hasard, puisque le ravisseur envoie à Muriel un texto où il lui suggère d'attaquer une bijouterie pour compléter le montant de la rançon. Tout le début du film est d'ailleurs très bien réalisé, avec une utilisation intelligente du téléphone portable, le dialogue avec le ravisseur dont on n'entend que les répliques de Muriel, le MMS montrant Martin avec un pistolet sous la gorge, le bouleversement qui se lit sur le visage de sa mère souligné par la musique classique diffusée dans le magasin : une grande simplicité narrative, permettant en quelques plans de comprendre à la fois la situation et les émotions vécues par Muriel.

Las, cette simplicité ne dure pas, et cède très vite la place à une intrigue sinueuse et paresseuse, à une narration pesante, à une réalisation très seventies (les zooms sur les visages de Jean-Pierre Darroussin et Ariane Ascaride, c'est carrément un voyage dans le temps !), et à un propos philosophique filandreux. Dans ce naufrage, la complicité du trio et de leur réalisateur fétiche ne se fait pas sentir, au contraire. Moi qui ai été enthousiasmé il y a quelques mois par la performance d'Ariane Ascaride dans "La Maman Bohême suivi de Médée" de Dario Fo au théâtre de la Commune, j'ai eu du mal à la reconnaître dans cet autre rôle de mère tragique où son jeu se limite à une crispation de mâchoires permanente.

Gérard Meylan est tout aussi inexpressif (sur l'affiche, je l'avais confondu de loin avec le Professeur Rogue !), et Jean-Pierre Darroussin semble frappé de bipolarisme, oscillant  constamment entre l'exaltation et la déception amoureuse. Les personnages sont encombrés de traits de caractère caricaturaux et prévisibles, et le tout est baigné, particulièrement sur la fin, de dialogues du genre "A quoi ça sert de vivre ?".

Etrangement, même si on reconnaît ça et là quelques arrière-plans marseillais ou aixois comme la Sainte-Victoire ou la Place des 3 Ormeaux, la spécificité phocéenne si prégnante dans la plupart des autres films de Guédiguian ne se fait pas particulièrement sentir ; "Lady Jane" aurait été tourné à Bordeaux ou à Strasbourg que cela n'aurait pas changé grand chose. Dans un genre et un registre où on le sent mal à l'aise, après des escapades parisiennes et arméniennes plutôt réussies, Robert Guédiguian a clairement raté son retour à Marseille. Un coup pour du beurre ?

Cluny

par Cluny publié dans : critiques d'avril 2008 communauté : Cinéma
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Dimanche 6 avril 2008

Film français de Jacques Doillon

Interprètes :
Clémentine Beaugrand (Camille), Gérald Thomassin (Costa), Guillaume Saurel (Cyril)



Durée :
  2 h 03

Note :
  6/10

En deux mots
: Bienvenue chez les Ch'tis de la Somme, version littéraire (trop ?).

Le réalisateur :
Né en 1944 à Paris, Jacques Doillon est issu d'un milieu populaire ; il a commencé comme assistant monteur, puis comme réalisateur de documentaires de commande. Il réalise un premier court-métrage, "On ne se dit pas tout entre époux", d'après une BD de Gébé. C'est avec ce même dessinateur qu'il tourne son premier long en 1973, "L'An 01". En 1974, il réalise son premier film personnel, "Les Doigts dans la Tête", salué par Truffaut qui le propose à Claude Berri pour réaliser "Le Sac de Billes" d'après Joffo.

Il tourne ensuite, et entre autres : "La Femme qui pleure" (1979), "La Drôlesse" (1979), "La Pirate" (1984), "La Vengeance d'une Femme" (1988), "Le petit Criminel" (1991), "Amoureuse" (1992), "Le Jeune Werther" (1993), "Ponette" (1996), "Carrément à l'Ouest" (2001). 

Le sujet :
Camille débarque dans une gare de la côte picarde à la suite de Costa, un S.D.F. qu'elle a invité chez elle à Paris et qui l'a violée. Lui revient dans le village de son enfance, Le Crotoy, dans l'espoir de voir sa fille Kimberley. Camille se cramponne à Costa, il réussit à la semer, elle rencontre alors Cyril, un policier qui la conduit jusqu'au domicile de la mère de sa fille, Gwendoline, puis chez le père de Costa.

Elle attend de Costa qu'il lui demande pardon, il le fait, maladroitement, puis il l'invite à voir l'affût de chasse où il a trouvé refuge dans les étangs de la baie de Somme. Elle l'encourage à aller voir sa fille, et elle se propose de coucher avec un agent immobilier pour qu'il lui donne de l'argent afin que Costa puisse le donner à son tour à Gwendoline.

La critique : "Le Premier venu", explique Camille à Cyril, c'est celui auquel elle avait décidé de donner son amour, indépendamment de son physique, de son histoire, de ses qualités et de ses défauts. Ce premier venu, ce fut Costa, mais cette rencontre s'est déroulée avant que ne commence le film, et déjà un contentieux, et pas n'importe lequel, existe entre eux deux. Pourtant, malgré ce qu'il lui a fait, elle s'en tient à son voeu, et elle ne lâche pas.

Comme souvent chez Doillon ("La Pirate", "Vengeance d'une Femme", "Amoureuse", "Carrément à l'Ouest"), un autre apparaît pour compléter la figure du triangle amoureux : Cyril, copain d'enfance de Costa, ex de l'ex de celui-ci, et amoureux de Camille. D'autres personnages complètent le vivier des relations possibles : Gwendoline, partagée entre sa rancoeur envers Costa et son instinct de mère qui lui dit que sa fille doit pouvoir rencontrer son père, Kimberley, que Doillon filme comme il sait si bien filmer les enfants, l'agent immobilier plein aux as et libidineux, et le père de Costa, avec lequel ce dernier entretient une relation étrangement inversée, en le grondant constamment comme un gamin.

Dans le dossier de presse, Jacques Doillon explique sa démarche de construction du scénario : "Dans la plupart des films que je vois, les personnages progressent de manière linéaire pour servir l'intrigue. A l'inverse, quand je commence un scénario, il n'y a pas l'ombre d'une intrigue, il y a des débuts de personnages, des fragments de dialogues qui finissent par esquisser des personnages et en continuant d'avancer, et de s'approcher, on finit par découvrir un peu mieux ces personnages. Ils ne sont pas au service d'une action préétablie, ce sont eux qui font avancer l'intrigue." C'est bien là que résident la force et la faiblesse du film : la force, parce que les personnages ont une réelle épaisseur, et que leur énergie suffit parfois à justifier les errances de l'intrigue ; la faiblesse, car à rebondir perpétuellement sur des murs invisibles, l'intrigue finit par nous abandonner sur le bord de la route.

Après une grande tirade de Camille, Cyril lui rétorque : "Et ben c'est plein de philosophie, ce que vous venez de dire" (à quoi elle lui répond "Va te faire foutre !") ; plus tard, il lui lance: "Vous en faites trop, on n'y croit pas" : à croire que Doillon ait, consciemment ou non, placé dans la bouche du flic amoureux les reproches que pourront lui adresser les spectateurs. Plein de philosophie, ou en tout cas d'éciture très littéraire : certes, le travail de répétition qu'il fait avec ses acteurs, un peu comme Khéchiche, réussit à les rendre crédibles - surtout avec Clémentine Beaugrand et Gérald Thomassin - ; mais malgré cela, ça ne passe pas toujours, comme la métaphore sur la place des verbes être aimé, se méfier et aimer dans le Bescherelle.

Vous en faites trop, à l'image de ces perpétuels revirements d'humeurs, tant de Camille que de Costa, et de cet étirement des scènes (encore un point commun avec Khéchiche), qui rend certaines d'entre elles à la limite du supportable, comme celle du braquage de l'agent immobilier, ou celle dans l'affût aux canards où Costa déverse sa jalousie sur Camille et Cyril.

Dans le désert de la programmation cinématographique d'avant-Cannes, "Le Premier Venu" tranche quand même, grâce à certaines scènes très réussies, comme celles des retrouvailles ratées du père et de sa fille, ou celle de l'apaisement de la fin, et grâce aussi au jeu des deux acteurs principaux : Clémentine Beaugrand, première venue au cinéma, avec sa silhouette où toute féminité disparaît derrière des vêtements trop amples, mais dont le sourire douloureusement mutin infirme cette négation ; et Gérald Thomassin, que Doillon retrouve 17 ans après lui avoir fait jouer "Le Petit Criminel", et qui promène sa dégaine de Ribery qui n'aurait pas réussi, gamin écorché qui porte les stigmates des épreuves qui l'ont vielli trop vite.

Une nouvelle fois donc, Doillon obtient finalement davantage mon adhésion par sa direction d'acteurs que par sa technique narrative ou sa façon de filmer ; reste qu'il est bien dommage qu'un auteur comme lui ait mis cinq ans à trouver le finacement nécessaire pour réaliser un nouveau film.

Cluny

par Cluny publié dans : critiques d'avril 2008 communauté : Cinéma
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Samedi 5 avril 2008

Film anglo-américain de Justin Chadwick

Titre original :
The Other Boleyn Girl

Interprètes :
Natalie Portman (Anne Boleyn), Scarlett Johansson (Mary Boleyn), Eric Bana (Henry VIII), Kristin Scott Thomas (Lady Elizabeth)

 


Durée : 1 h 55

Note :  7/10

En deux mots
: Film à l'ancienne sur les soeurs Boleyn en concurence pour le coeur du royal Barbe-Bleue, sublimé par deux actrices impeccables.

Le réalisateur :
Né en 1968 à Manchester, Justin Chadwick a réalisé plusieurs épisodes de séries britanniques, comme MI-5, L’Insurgée et The Vice. "Deux soeurs pour un Roi" est son premier long métrage.

Le sujet : Juste au moment où il marie sa cadette Mary avec un nobliau du voisinage, Sir Thomas Boleyn apprend la visite du roi Henry VIII dont l'épouse, Catherine d'Aragon, n'arrive pas à lui donner un héritier mâle. Avec son beau-frère le Duc de Norfolk, il demande à son aînée Anne de séduire le roi pour faire avancer la position de la famille. Anne s'exécute, mais son excès de fougue lors d'une chasse conduit à la chute de cheval du roi.

Soigné par Mary, le souverain décide de la convoquer à la cour, et il en fait sa maîtresse. Déçue par son époux qui a approuvé ce royal cocufiage, elle tombe amoureuse d'Henry et attend bientôt un enfant de lui. Le cosneil de famille décide alors de rappeler Anne de son exil à la cour de France, afin de faire patienter le roi pendant la grossesse de sa soeur.

La critique : Un de mes premiers souvenirs cinématographiques remonte à la projection par l'aumônerie de mon lycée du film de Fred Zinnemann, "Un Homme pour l'Eternité", hagiographie de Thomas More oubliée depuis, mais qui avait quand même raflé en 1966 les oscars du meilleur film, du meilleur réalisateur, et du meilleur acteur pour Paul Scofield qui jouait le rôle titre. Dans ce film édifiant sur celui qui avait préféré sa foi papiste à la vie (d'où l'aumônerie), Anne Boleyn était jouée par Vanessa Redgrave, et six ans plus tard, c'était Charlotte Rampling qui s'y collait dans "Les Six Femmes d'Henry VIII".

Dans ces films, ainsi que dans "La Vie privée d'Henry VIII" d'Alexandre Korda (1933), le roi était par nécessité historique et par choix scénaristique au centre de l'intrigue. Chez Justin Chadwick, le récit se concentre sur la famille Boleyn, et le roi n'intervient que comme un élément extérieur aux manigances du Duc de Norfolk, de Sir Thomas Boleyn et de sa progéniture, et le vrai sujet est bien plus les Deux Soeurs que le Roi.

Au commencement donc, était une famille unie, et deux soeurs aussi belles qu'aimantes et bien éduquées par leur mère, Lady Elizabeth. Mais très vite, on découvre que si la dévotion familiale est une vertu partagée par les deux, la brune met un zèle et même une jubilation à tenter d'attirer le roi dans ses rets, alors que la blonde n'y consent qu'à contre-coeur -tout du moins jusqu'à ce que ce même coeur régularise la situation en tombant opportunément amoureuse de son royal amant.

L'opposition entre les deux, soulignée par les choix de costumes et de photographie différents (couleurs chaudes pour l'ingénue, couleurs froides pour l'intriguante), ne va qu'aller en s'accentuant au fur et à mesure que leur rivalité s'accroît : c'est l'innocence et la pureté de Mary qui séduisent Henry, puis qui la séparent de lui, alors que c'est la rouerie d'Anne qui assure à son tour sa victoire, avant de consommer sa perte. Elle a compris, aidée en cela par son séjour à la cour de France, que se refuser et se faire désirer constitue le meilleur levier pour son ambition.

Ceux qui me connaissent et les fidèles lecteurs de ces critiques le savent : un film avec Natalie Portman part avec un point de bonification, et j'applique le même tarif de faveur à Scarlett Johansson. Alors, avec les deux... Il est pourtant difficile d'imaginer le film sans la performance des deux actrices, qui ont par ailleurs expliqué que leur motivation principale pour avoir accepté ce film était justement l'opportunité de tourner l'une avec l'autre, alors qu'elles sont de la même génération et dans le même créneau.

Scarlett Johansson incarne avec intensité ce personnage à la fois aérien et profondément enraciné dans ses valeurs, sa famille et sa terre. Elle fait parfaitement passer les sentiments contradictoires qui l'animent, particulièrement dans la seconde partie du film, quand elle ravale sa fierté bafouée pour tenter de prévenir sa soeur du sort inéluctable qui l'attend.

Mais c'est surtout Natalie Portman qui impressionne, avec son premier véritable rôle de salope de compétition. D'abord douceureuse, puis calculatrice, elle montre une science de la manipulation et de l'intrigue d'autant plus monstrueuse qu'elle s'oppose au contre-point présenté par sa soeur. Elle atteint les dimensions des puissances infernales antiques, Médée ou Phèdre, notamment dans la scène qui suit sa fausse-couche, où la salle poussait des hurlements d'effroi et de dégoût. Mais même là, et justement là, elle sait rendre son personnage plausible et sa douleur crédible.

La réalisation n'est pas toujours à la hauteur du jeu des deux comédiennes. Certes, la reconstitution historique est parfaite, les costumes et les décors superbes, et la photographie réussit à s'inspirer des tableaux de la renaissance avec le même brio que Peter Webber l'avait fait dans "La Jeune fille à la Perle" - le plan de Scarlett Johansson portant sa nièce évoquant les vierges à l'enfant de la peinture flamande. Mais cette académisme est souvent trop voyant, et l'abus de filtres finit par se faire remarquer ; de plus, le scénario ne parvient pas à contourner le piège de la répétition (accouchement, fausse couche, accouchement...). En regardant "Deux soeurs pour un Roi", je repensais à la visite de Pocahontas à la cour d'Angleterre dans "Le Nouveau Monde", et à l'impression d'émerveillement circonspect de la princesse indienne que Terrence Malick avait si bien su restituer. C'est cette légerté qui manque, et qui aurait fourni une respiration bienvenue dans cette histoire si noire.

Malgré cette réserve, "Deux soeurs pour un Roi" se distingue du film historique lambda par un intrigue réellement prenante, et surtout par la qualité sans faille du jeu de deux des meilleures comédiennes de ce début de XXI° siècle.

Cluny
par Cluny publié dans : critiques d'avril 2008 communauté : Cinéma
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Dimanche 30 mars 2008

Film mexicain de Rodrigo Pla

Titre original : La Zona

Interprètes :
Daniel Gimenez Cacho (Daniel), Maribel Verdu (Mariana), Carlos Bardem (Gerardo), Daniel Tovar (Alejandro)

 

Durée :
 1 h 38

Note :  7/10

En deux mots
: Premier film franchement réussi d'un nouveau représentant d'un cinéma mexicain inventif, sur un huis clos original et angoissant.

Le réalisateur :
Né en 1968 à Montevideo en Uruguay, Rodrigo Pla a étudié l'écriture et la mise en scène au Centro de Capacitacion Cinematografico de Mexico. Il a réalisé deux courts métrages, "Nova Mia" en 1995, et "El Oro en la Nuca" en 2001 avec Gabriel Garcia Bernal. "La Zona" est son premier long métrage.

Le sujet : Profitant d'une tempête, trois cambrioleurs réussissent  à pénétrer dans une cité résidentielle aisée de Mexico. Surpris par la propriétaire de la maison dans laquelle ils étaient entrés, ils la tuent avant que deux d'entre eux soient abattus par la milice formée par les habitants de la résidence. Au cours de cet échange de coup de feu, un garde est tué par un habitant. Quant à Miguel, le troisième cambrioleur, il se terre dans l'enceinte de la résidence.

Les habitants décident alors de me pas informer la police, d'évacuer les corps des cambrioleurs et du garde, et de partir à la recherche de Miguel. D'abord excité par cette traque, Alejandro, dont le père est un des dirigeants de la communauté, va progressivement  changer d'avis...

La critique : Une BMW roule doucement dans une décor de maisons luxueuses à l'alignement et la propreté dignes du "Truman Show", croisant une femme qui fait son jogging, des écoliers en uniforme qui traversent la rue, et un papillon que l'on suit jusqu'à un grillage électrifié sur lequel il se carbonise, alors qu'en franchissant le mur, la camera dévoile la favela qui encercle la résidence.

D'emblée, cette scène d'ouverture expose le rôle central de ce mur, et des oppositions qu'il symbolise : celle entre la richesse indécente et la pauvreté environnante, celle entre la légalité de l'extérieur et la loi de la résidence, celle entre la corruption généralisée des adultes et la solidarité des jeunes.

On sait que ce genre de cité s'est développé depuis quelques années aux Etats-Unis, au Brésil, dans le sud de la France et apparemment au Mexique. En créant un espace clos, protégé et surveillé en permanence, les promoteurs de ces Sun Cities ont voulu répondre à un besoin de sécurité pour une population riche qui ne se sentait plus défendue dans le monde extérieur.

Ghettos inversés, ces communautés ont développé un mode de gestion démocratique inspiré de la copropriété, le coût de l'accès à ces résidences garantissant l'appartenance à un même monde. Toute proportion gardée, cela relève de la même contradiction que l'idéologie des kibboutz : l'autogestion et la démocratie s'arrêtent une fois franchies les limites ; pire, cette solidarité ne trouve son sens que contre ceux qui ses trouvent de l'autre côté des barbelés.

Dans la Zona, il y a bien quelques gens de l'extérieur : employés de maison ou gardes. Mais en cas de crise, on reprend les badges des premiers et on maquille en suicide la mort des autres victimes d'un friendly fire. Individuellement, la plupart des résidents de cette communauté sont plutôt sympathiques : le vieux monsieur est rongé de remords d'avoir accidentellement abattu le garde, Daniel est un père attentionné, et les adolescents, et bien... ce sont des ados comme tous les autres. Mais collectivement, la loi de la meute et la peur de la racaille les transforment, que ce soit dans la version policée de la réunion des délégués, où les minoritaires subissent des pressions, ou dans la version brute, celle de la chasse au pauvre et du lynchage.

Remarquez, dehors, ce n'est pas forcément mieux, et le seul policier qui refuse la corruption (Là-bas, ça se dit : "Vous souhaitez investir dans notre institution ?") s'avère finalement être une brute qui passe ses nerfs et refoule sa frustration en tabassant les plus faibles.

Malgré quelques insistances un peu superflues (les remords de Daniel, par exemple), le scénario de Rodrigo Pla tisse habilement la montée de la tension et des antagonismes au sein de la communauté, et l'on pense souvent à certains westerns ou à Peckinpah. La réalisation est nerveuse, alternant des plans fixes de facture classqiue, des scènes filmées à la caméra portée comme dans un documentaire, et des images provenant des caméras de surveillance de ce Big Brother locatif, un peu comme dans "Redacted".

Après Alejandro González Iñárritu, Guillermo Del Toro, Alfonso Cuarón et Carlos Reygadas, le cinéma mexicain révèle un nouveau réalisateur à suivre et montre une nouvelle fois sa capacité à adapter les genres narratifs de l'époque à la réalité si particulière de ce pays.

Cluny
par Cluny publié dans : critiques de mars 2008 communauté : Cinéma
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Lundi 24 mars 2008

Film américain de Wes Anderson

Titre original : The Darjeeling Limited

Interprètes :
Adrian Brody (Peter), Owen Wilson (Francis), Jason Schwartzman (Jack)

Darjeeling.jpg

Durée : 1 h 47

Note :  7/10

En deux mots
Rail movie en Inde et voyage spirituel pour trois frères qui essaient de recoller les morceaux après la mort de leur père ; déjanté et drôlatique, du pur Wes Anderson.

Le réalisateur :
Né en 1969 à Houston, Wes Anderson a étudié la philosophie, avant de réaliser son premier court métrage en 1996, "Bottle Rocket", qu'il tourne ensuite en long métrage avec les frères Wilson. Il retrouve Owen et Luke  Wilson en 1998 pour "Rushmore", suivi en 2002 de "La Famille Tenenbaum" et en 2004 de "La Vie aquatique".

Le sujet : Sur l'initiative de l'aîné, Francis, les trois frères Whitman se retrouvent en Inde pour un voyage dans un train, le Darjeeling Limited. Ils ne se sont pas vus depuis un an et la mort de leur père, et tous trois arrivent en état de fragilité : Peter attend la naissance de son premier enfant, Jack se remet difficilement d'une rupture, et Francis porte encore les marques d'un accident de moto.

Francis a demandé à un de ses employés présent lui aussi dans le train de leur concocter un programme de quête spirituelle ; mais  les antagonismes larvés et les non-dits resurgissent et rien ne va se passer comme prévu.

La critique : Un homme dont on ne voit que les pieds nus étendus sur le lit d'un palace parisien regarde un documentaire à la télévision, où l'on voit les pieds nus de cadavres dépasser d'une couverture jetée pudiquement sur eux. Puis une femme téléphone à cet homme, lui annonce son arrivée dans une demi-heure. Il s'empresse de ranger le désordre de sa chambre, tout en gardant sa nonchalance. Elle arrive (surprise ! C'est Natalie Portman), elle se dénude, elle porte des bleus sur tout le corps -on ne saura jamais pourquoi -, ils s'embrassent. Puis elle revêt la robe de chambre jaune de l'homme, tous deux vont sur le balcon admirer Paris... et apparaît de générique d'"Hôtel Chevalier", un film de Wes Anderson avec Jason Schwartzman et Natalie Portman !

Ensuite, dans une scène hitchcockienne, on voit Bill Murray dans un taxi conduit par un chauffeur enturbanné slalomer entre les vaches sacrées, et se précipiter tel James Stewart à Marrakech, courir le long du quai après un train... et se faire dépasser par Adrian Brody qui seul réussira à monter dans le Darjeeling Limited.

Ce début de "A bord du Darjeeling Limited" nous montre qu'on est bien dans un film de Wes Anderson ; déjà dans "La Vie aquatique", il nous avait déjà fait le coup du film dans le film, avec une scène qui se transformait en documentaire à la Jacques-Yves Cousteau, avec les mêmes caractères jaunes pour le générique. La pige de Bill Murray, celle à la fin du film d'Anjelica Huston, la présence des fidèles Owen Wilson (défiguré tel Nicholson dans "Chinatown") et Jason Schwartzman (cette fois aussi associé au scénario) : on retrouve là l'esprit de famille de Wes Anderson, famille élargie cette fois-ci à Adrian Brody et à Barbet Schroeder.

Autres traits propres au réalisateur de "La Famille Tenenbaum", le sens du détail absurde ou loufoque : le titre de la nouvelle écrite par Jack, "Luftwaffe automotive", le nom du parfum envoyé par son ex au même Jack, Voltaire n°6, la petite mort, les médicaments anti-toux indiens qui servent aux trois frères à se défoncer, ainsi que le rôle des répétitions cycliques : les règles énoncées par Francis (et par leur mère), le cérémonial à la montée du train, le départ du village dans le bus bondé...

Wes Anderson montre une nouvelle fois sa maîtrise de la mise en scène, notamment en jouant de l'exiguité du train où se déroule plus de la moitié de l'intrigue : panoramiques rapides pour aller d'un personnage à l'autre, traveling latéral filmé de l'extérieur du train, jeu sur les caches et recoins du compartiment. Dans une séquence onirique, il filme en traveling tous les personnages principaux dans les compartiments d'un wagon imaginaire, comme il avait filmé la vie de l'équipage du capitaine Zizzou dans une coupe du Belafonte.

Et puis cette fois-ci, même si on est encore en présence de personnages terriblement enfantins, il y a aussi une gravité et une mélancolie pour raconter cette histoire de trois frères qui n'arrivent pas à surmonter le deuil et qui posent la question formulée par Jack : serions-nous devenus amis si nous n'avions pas été frères ? Il y a au milieu du film une rupture de ton, avec un épisode dramatique. Adrian Brody raconte dans une interview que Wes Anderson lui a demandé de jouer cette scène complétement à l'opposé de ce qu'il aurait ait en temps normal -dans "Le Pianiste", par exemple -, c'est à dire de la jouer avec une forme d'absence, qui renforce l'impuissance de son personnage.

Le film s'étire un peu, comme ce voyage dans un pays où les trains se perdent ; les personnages sont souvent agaçants, de prime abord pas si sympathiques que ça, avec leurs 11 bagages hérités du père (et dessinés par un styliste de Vuitton) et leurs problèmes de riches dans une contrée si pauvre. Mais cela fait partie de leur humanité, et au-delà du burlesque et de l'absurde des épisodes qu'ils vivent, ils se débarassent progressivement de leurs mesquineries et finissent par devenir attachants.

Signalons enfin la B.O. éclectique (de Satyajit Ray à Joe Dassin en passant par The Kinks et les Rolling Stones) qui s'insére naturellement dans le récit et qui participe de la création de cette ambiance si particulière, à l'opposé de l'utilisation pesamment redondante de la musique dans de nombreux films récents, le dernier en date étant "Il y a longtemps que je t'aime".

Cluny

par Cluny publié dans : critiques de mars 2008 communauté : Cinéma
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